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Décryptage

La prodigieuse décennie de Boris Izaguirre

par Evan Romero-Castillo

Ce vénézuélien est arrivé dans la « mère patrie » avec sa plume pour tout bagage. Et a fini par la conquérir à force d’humour. « L’Espagne est-elle plutôt une mère ou plutôt une patrie ? » lui a-t-on récemment demandé. « L’Espagne est une pute mais c’est la seule que nous ayons », a-t-il répondu avec cette douce ironie qui, à ses yeux, représente sa contribution à la culture du pays qui l’a accueilli.

Un mois avant les élections en Espagne, la victoire de Mariano Rajoy apparaissait tellement probable que la gauche caviar a dû échafauder des stratagèmes de dernière minute pour maintenir José Luis Zapatero au pouvoir. L’un de ses fers de lance, destiné à contrecarrer la victoire du Parti populaire (PP), le 9 mars dernier, a été la Plateforme de soutien à Zapatero (PAZ) [1], coalition d’artistes et de scientifiques dont l’ambition était de convaincre les électeurs indécis. Parmi ces personnalités figuraient le spationaute Pedro Duque, le chanteur Joan Manuel Serrat, le cinéaste Pedro Almodóvar et la vedette Boris Izaguirre, homme de lettres et de médias, qui ne se serait sans doute pas fait remarquer au sein de cette armée de célébrités s’il n’était qu’une étoile filante, comme se plaisent à le considérer ses détracteurs. Izaguirre l’a avant tout rejointe parce qu’il livre bataille depuis dix ans au conservatisme dur du PP.

Défiant la figure tutélaire du macho ibérique, il s’est rendu célèbre, entre 1998 et 2005, comme éditorialiste de « Chroniques martiennes », le late night show le plus regardé de toute l’histoire de la télévision espagnole. C’est également lui qui s’est distingué, en 2006, en accusant le PP d’être aussi antidémocratique que l’ETA, faute de soutenir le gouvernement Zapatero dans ses pourparlers avec l’organisation paramilitaire basque. Commentaire qui lui valut de devoir présenter des excuses, lorsque le même Rajoy lui reprocha publiquement son faux pas. C’est encore lui qui a acquiescé, rieur, lors de la dernière édition de son magazine télévisé « Channel N°4 », lorsque son invité et mentor - Javier Sardá, un journaliste réputé - a exhorté les téléspectateurs à ne pas voter pour le candidat conservateur. C’est toujours Izaguirre qui prit la tête d’une marche gay contre le PP peu de temps avant le scrutin.

photos : Benoît Hervieu et Ben Ami Fihman
photos : Benoît Hervieu et Ben Ami Fihman

« Izaguirre a été agressé dans la rue, exclu par ses employeurs et marginalisé jusque dans les rangs de ses amis gays. Il sait ce que signifie être "trop explicite" dans une société traditionnaliste. »

Tout le monde ne le vénère pas, mais l’enthousiasme avec lequel il a endossé son rôle de communicant lui vaut une omniprésence au pays de Don Quichotte qu’il est difficile d’ignorer, même pour ses détracteurs. En octobre, quand la maison d’édition Planeta l’a désigné finaliste de son concours littéraire pour le roman « Villa Diamant [2] », ils ont été nombreux à critiquer sa prose et à dénoncer les « raisons commerciales » de ce verdict.

Réponse d’Izaguirre : « De même que Letizia Ortiz [3] est un atout pour la Couronne, je suis un atout pour le prix Planeta [4]. » Et il l’est. Pas seulement pour le groupe Planeta [5], propriétaire, par ailleurs, de la chaîne de librairies Casas del Libro où les acheteurs de « Villa Diamant » font la queue pour que l’écrivain leur dédicace un exemplaire.

Auteur de reportages pour le supplément dominical d’El País, Izaguirre est aussi un atout pour le groupe Prisa, propriétaire du quotidien et actionnaire majoritaire d’Unión Radio, laquelle possède la Cadena SER, le réseau radiophonique espagnol le plus coté. C’est dans ses studios que la journaliste Gemma Nierga a présenté Izaguirre comme collaborateur de « La Ventana », le programme radiophonique de soirée à la meilleure audience de la péninsule ibérique, et dont il reste un pilier. Le groupe Prisa est également l’actionnaire majoritaire de Sogecable, leader de la télévision par abonnement et propriétaire de Cuatro, la chaîne qui a propulsé Izaguirre et Ana García Siñeriz aux commandes de « Channel N° 4 ». Retiré de la grille en février après sa 500e édition, ce vaudeville produit par Gestmusic Endemol a connu son apogée en juin 2006, quand il a dépassé les indices d’audience moyenne de la chaîne, captant 794 000 spectateurs pendant cet autre prime time qui coïncide avec la longue sieste espagnole.

De fait, Izaguirre serait aussi un atout pour Silvio Berlusconi, dont l’entreprise Mediaset contrôle Telecinco - l’une des chaînes les plus rentables - et Endemol, premier producteur de contenus télévisuels en Espagne, second dans toute l’Europe, et propriétaire de la maison de production Gestmusic Endemol. C’est cette dernière qui a créé « Channel N° 4 », mais aussi « Chroniques martiennes », le show légendaire pour insomniaques, qui a fait de Javier Sardá et de Boris Izaguirre le couple le plus charismatique du petit écran. En dépit du retrait, en 2000, de la seule émission qui reposait entièrement sur les épaules de Boris Izaguirre (« L’Amphitryon »), après seulement six numéros, les maisons de production ont tenté l’une après l’autre de recruter l’animateur, dans l’espoir de rééditer le succès de « Chroniques martiennes ».

Ce quadragénaire sert également le ministère espagnol de la Santé. Depuis décembre, son visage agrémente 15 000 affiches d’une campagne de prévention du sida à destination de la population homosexuelle, à côté des portraits du présentateur de télévision Jesús Vázquez et du juge de l’Audience nationale [6] Fernando Grande-Marlaska, deux personnalités sorties du placard depuis qu’Izaguirre a fait de l’outing volontaire une prouesse moins risquée. « Quand je regarde les affiches en ville, je nous vois un peu comme un mont Rushmore gay », plaisante-t-il, guère surpris des réactions négatives qu’a provoquées en France une campagne similaire. En janvier, le Bureau de vérification de la publicité a censuré les affiches homo-érotiques de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé [7], les estimant « trop explicites ». Izaguirre a été agressé dans la rue, exclu par ses employeurs et marginalisé jusque dans les rangs de ses amis gays. Il sait depuis tout jeune ce que signifie être « trop explicite » dans une société traditionaliste.

Né à Caracas en 1965, Boris a révélé assez tôt ses dons de chroniqueur, en écrivant pour des quotidiens de premier plan, profitant des portes qui s’ouvraient à lui grâce à son talent précoce, ses parents - il est le fils de la danseuse Belén Lobo et de l’ancien directeur de la Cinémathèque nationale Rodolfo Izaguirre -, et le parrainage d’intellectuels médiatiques. Le dramaturge José Ignacio Cabrujas, réputé pour avoir cassé les canons traditionnels de la telenovela au milieu des années 1970, a su repérer les dispositions de Boris pour les dialogues plein d’esprit. Il fera appel à lui, en 1985, pour rejoindre l’équipe de scénaristes de « La dame en rose », première d’une série de créations qui ont suscité un engouement sans précédent pour le mélo vénézuélien à travers le monde, et surtout en Espagne.

Le mélodrame conçu par Cabrujas a servi au jeune homme de laboratoire en l’aidant à définir un style de narration et de dialogue ironique et désinvolte. Mi-humoriste polémique, mi-bouffon complaisant, Izaguirre a toujours admis que le plaisir tiré de l’aspect frivole de thèmes sérieux lui permettait de mettre à jour l’hypocrisie dissimulée sous un discours pompeux et de faire rire en même temps.

Son affabilité a fait de lui l’âme des soirées de la jet-set de Caracas à la fin des années 1980. C’est dans ce contexte qu’il a écrit en 1991 son premier roman, « Le Vol des autruches » - publié quinze ans plus tard en Espagne -, l’histoire de trois personnages en quête de prestige social où d’aucuns ont vu se refléter l’intérêt démesuré d’Izaguirre à établir des relations d’admiration réciproque avec des dames de bonne famille ou des personnalités soigneusement choisies pour l’aider à réaliser ses ambitions sans passer pour un opportuniste. « Souvent, je me tue à expliquer que je ne suis pas un imbécile, que je ne suis pas un être imbu de lui-même, que je ne suis pas un maniaque des femmes belles et riches, que ce n’est pas ce qui me passionne réellement », se plaignait-il en 1999 alors qu’il assurait la promotion de son deuxième roman, « Bleu pétrole », également accueilli à Caracas comme un roman à clef polisson.

Les plus sceptiques pointent la fréquence quasi obsessionnelle avec laquelle l’histrion cite ses amis ou ses bienfaiteurs dans ses interviews : ambitieux, oui, ingrat, jamais ! Il oblige ainsi les journalistes qui se penchent sur son parcours à se livrer à un namedropping qui, à son tour, renforce sa réputation d’« animal social », comme l’avait surnommé son père lors d’un entretien avec la presse : « Lucía Bosé, la fameuse actrice italienne, est comme une mère pour Boris, et son fils, le chanteur Miguel Bosé, est comme un frère pour lui. Eux et d’autres relations de la famille à Madrid ont beaucoup aidé Boris lorsqu’il est arrivé en Espagne », assurait papa Rodolfo. « L’une des raisons qui m’ont décidé à rester en Espagne a été, plus qu’un coup de foudre, la rencontre avec l’homme de ma vie », a plusieurs fois confié Izaguirre en parlant de Rubén Nogueira. Il a fait sa connaissance après être allé à Saint-Jacques-de-Compostelle pour écrire le premier mélo galicien, en 1992, et l’a épousé en 2006. « La preuve que ce pays a changé, c’est d’être en présence d’un homme qui parle régulièrement de son mari, et de l’assumer comme s’il en avait toujours été ainsi », a expliqué de son côté l’écrivain Juan José Millás, lorsque le prix Planeta lui a été décerné pour son roman « Le Monde », et que Izaguirre en fut finaliste pour « Villa Diamant ».

« Aujourd’hui, les médias sont les seuls garants d’un quelconque Olympe. »

Des affinités électives ? Beaucoup. À commencer par Nicolas Sarkozy. « Il est en train de mener à bout le rêve de Camelot, incarné par John Kennedy et surtout sa veuve Jacqueline : un simple président acquérant la stature d’un dieu mythologique. Aujourd’hui, les médias sont les seuls garants d’un quelconque Olympe. L’aventure de Sarkozy est très américaine et en même temps, je le trouve courageux tant il doit lutter contre le chauvinisme et l’hypocrisie propres aux Français. Son goût pour le spectacle, son désir d’apparaître comme un superman de poche me divertit. La seule chose qui me dérange est qu’il soit de droite », a confessé Izaguirre, un peu intrigué par l’idylle entre le président français et Hugo Chávez, maintenant que les deux hommes « travaillent ensemble » pour obtenir la libération de l’ancienne candidate franco-colombienne à la présidentielle, Ingrid Betancourt. « C’est, j’imagine, la relation typique de n’importe quel président français avec un homologue latino-américain. Sarkozy a besoin de nous mais il est incapable de voir Chávez comme un égal. Pour lui, il est comparable à ces dictateurs que dessinait Hergé quand Tintin et le capitaine Haddock voyageaient en Amérique du Sud. »

Les deux romanciers ont, en revanche, une perception bien différente de la télévision. Durant leur tournée promotionnelle, une nuit, Millás avait fait cette recommandation à Izaguirre : « Avec le prix [Planeta], tu as dit que tu devenais un écrivain et plus un personnage médiatique. Profites-en. Tu le dis toi-même, la télévision t’a adopté et pas l’inverse. Profite de ton ticket de sortie. » Mais Izaguirre n’a jamais varié dans sa réponse à ceux qui prétendent le persuader de déserter l’industrie télévisuelle avant qu’elle ne le transforme en Arthur ibérique : « Je pense qu’il est beaucoup plus cohérent et courageux d’être un intellectuel à la télévision que de la critiquer du dehors. »

Entre 1998 et 2005, Boris Izaguirre a publié six livres : romans, chroniques, essais, dans lesquels il aborde ses thèmes de prédilection : l’histoire politique du Venezuela (« Bleu pétrole », 1998) ; les mécanismes légitimateurs du glamour (« Mourir de glamour, 2000 ») ; les effets transformateurs de la notoriété (« Vérités altérées », 2001) ; le destin de sa génération aux temps de la mondialisation (« 1965 », 2002) ; l’industrie culturelle et son exploitation de la nostalgie (« Fétiche », 2003) ; l’héritage esthétique de la filmographie d’Alfred Hitchcock (« L’Armoire secrète d’Hitchcock », 2005). Notre star hispanique, aussi douée à l’écrit qu’à l’oral, n’a pas d’équivalent chez les provocateurs de la radio-télé et de la presse françaises. Moins caustique que Ardisson, plus consistant que Beigbeder, travaillant davantage que les deux réunis, il possède en outre un vrai talent d’écriture. Et même ses détracteurs le trouvent sympathique. Le dandy tout-terrain est à la fois grand public et haut de gamme. Il est également populaire pour sa chronique dans Marie-Claire - sorte de journal qu’il tient en passant d’une ville à l’autre -, pour sa colonne dans Fotogramas consacrée à l’évolution des styles chez les acteurs de cinéma, pour ses contributions épisodiques à l’influente revue gay Zero et pour ses articles dans El País Semanal, équivalent de notre Monde 2. On s’étonne que personne ne l’ait encore persuadé de conquérir la Toile en créant son propre site web.

Notes

[1] « Paz » signifie « Paix » en français

[2] « Villa Diamant » raconte la vie de deux sœurs qui ont grandi dans le sérail de la haute bourgeoisie de Caracas au milieu du xxe siècle, avec en toile de fond les dictatures militaires de Juan Vicente Gómez et Marcos Pérez Jiménez, les combats de la Seconde Guerre mondiale et la corruption politique qui a résulté du boom industriel pétrolier au Venezuela.

[3] La journaliste Letizia Ortiz est l’épouse du Prince des Asturies Philippe de Bourbon, héritier de la couronne espagnole. Ils se sont mariés le 22 mai 2004.

[4] Le prix Planeta est remis depuis 1952. Il s’agit de la plus illustre récompense littéraire de langue espagnole. Une sorte de Goncourt, mais richement doté.

[5] Le groupe Planeta est en outre en négociation pour racheter Editis, le numéro deux de l’édition française (Nathan, Bordas, Robert Laffont, Plon, le Robert, Pocket...) et deviendrait ainsi le huitième groupe mondial de l’édition.

[6] L’Audience nationale est un tribunal siégeant à Madrid mais ayant juridiction dans toute l’Espagne.

[7] Les affiches de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) montrent deux hom-mes nus dans un lit, photographiés par l’artiste américaine Nan Goldin, connue pour ses portraits affectueux de personnes séropositives (le Centre Pompidou a présenté une rétrospective de son œuvre à l’automne 2001). Les militants d’Act Up Paris ont dénoncé la censure du Bureau de vérification de la publicité - l’autoproclamée « Association des professionnels pour une publicité responsable » - qui n’aurait, selon eux, pas eu lieu si les nus avaient été ceux d’un couple hétérosexuel.


 
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