Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°20 > La réforme de France Télévisions, une magistrale et vaine partie de (...)
Dossier

La réforme de France Télévisions, une magistrale et vaine partie de billard

par Pierre Veilletet

La suppression de la publicité a fait passer la reprise en main du service public audiovisuel. Mais celui-ci n’est pas sorti de l’auberge et il est douteux que Nicolas Sarkozy en tire un réel profit politique. Dossier...

Bien qu’il lui plaît de voir grand, Nicolas Sarkozy aime aussi le petit écran : il y est d’ailleurs cinq fois plus présent que tous ses prédécesseurs. Qui aime bien châtie bien. Le 8 janvier 2008, le président de la République annonce la suppression de la publicité dans le service public audiovisuel.

Une visible jubilation accompagne le coup de théâtre. Car c’en est un : ni la ministre de la Culture, Christine Albanel, ni le président de France Télévisions n’ont été prévenus. Par la même occasion, Patrice de Carolis apprend que le sort de son successeur, si ce n’est le sien avant la fin de son mandat, ne dépend plus du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) mais du pouvoir exécutif. C’est-à-dire que, déjà coprince d’Andorre et chanoine du Latran, Nicolas Sarkozy devient, par surcroît, le vrai patron de la télévision publique française. Le secret bien gardé ajoute sans doute à la saveur du moment chez un homme qui goûte tant la surprise.

L’enquête que nous avons menée de part et d’autre de la Seine, rive droite pour le privé, rive gauche pour le public - la tradition est sauve -, atteste que cette surprise-là ne fut ni mince ni feinte. Précisons, au passage, que, dans les étages supérieurs, les langues ne se sont déliées, d’un côté comme de l’autre, que sous réserve expresse d’anonymat. À intérêts divergents, prudence commune. Bien qu’il ne semble pas joué, l’étonnement de TF1 étonne.

Depuis longtemps, la maison Bouygues multipliait les actions de lobbying auprès du Château et des instances européen­nes, fondées sur un argument d’ailleurs recevable : que le marché publicitaire puisse être ouvert à un organisme subventionné relève de la concurrence déloyale.

Caution indiscutable, la BBC : la vieille dame britannique se mêle-t-elle de vendre des yaourts et du temps de cerveau disponible ? Cependant, trop de sermons dans le désert, de démarches infructueuses avaient fini par décourager : ce ne serait, hélas ! pas de sitôt qu’un privilège remontant à la vache de Régilait (1er octobre 1968), première réclame et prophétique métaphore de la pub comme vache à lait, serait remis en question.

On avait plus ou moins fait son deuil de l’« aubaine », dit-on dans l’entourage de Nonce Paolini ; personne, en tout cas, ne l’espérait le 7 janvier 2008. À moins qu’une ultime ambassade d’Alain Minc, comme cela se murmure ?... Haussement d’épaules. Probable que celui-ci entretient lui-même une rumeur qui sert sa réputation d’éminence grise ! Croyez-nous, la décision a moins été prise pour faire plaisir ici que pour enquiquiner là-bas : un regard quelque peu amusé indique le pont de Garigliano et son paquebot voisin. Et puis, faire d’une pierre deux coups ne saurait déplaire à un amateur de ricochets.

Ce n’est un secret pour personne que le commandant du paquebot insupporte le président de la République. Patrick de Carolis - déjà, cette particule ! - a contre lui d’avoir été intronisé par un CSA chiraquien, d’être protégé par Bernadette et coupable d’avoir laissé « les socialos de France 3 » faire perdre les dernières élections municipales à l’UMP. Si l’état-major de Carolis met en avant le cadeau « promis de longue date » à TF1 et à M6, il admet, quoique avec embarras, l’hypothèse du camp d’en face. À savoir un coup de Jarnac, asséné à une institution qui rebute, de pied en cap, Nicolas Sarkozy. On évoque, à mots couverts, certaines suggestions faites par le président (de la télé) dont le président (de la République) se serait servi contre leur auteur.

Il ne s’agirait donc pas d’une tocade, encore que, mais d’une manœuvre de style bonapartiste : effet de surprise et passage en force, non sans s’être assuré de ses arrières. Ou d’un magistral coup de billard à trois bandes, dont la troisième est l’opinion...

Premièrement  :

faire accroire que cette nécessaire réforme était unanimement souhaitée. Or, vous aurez beau fouiller les archives, vous n’y trouverez pas trace de semblable aspiration.

Le matin même du discours présidentiel, interrogée « sur l’introduction possible de la publicité à France Inter », Christine Albanel répond, en substance : et alors ? Ce n’est pas si mal, la publicité... Erreur, madame, c’est très vilain.

Deuxièmement :

se servir de cette mauvaise réputation. Qui pourrait désapprouver un Président qui chasse les marchands du temple ? N’était-ce point une ambition socialiste, tombée dans quelque trou de mémoire ? Accomplissons ce que le PS n’a pas eu le courage de faire.

Troisièmement :

spéculer sur le mépris dont la bourgeoisie française, sa progéniture bobo, les intellectuels, le corps enseignant et la plupart des journalistes accablent, par principe, la télévision. Le Monde l’ignore ou la traite chichement et avec condescendance. Libération ricane. Télérama vénère Philippe Garrel ou Jacques Doillon, c’est du cinéma comme il faut, encense Arte, mais ne ménage guère France Télévisions, toujours suspecte de « vendre son âme ». Et leurs lecteurs sont encore plus sévères.

Autant d’alliés objectifs pour accréditer l’idée (fausse) que TV publique et privée, c’est du pareil au même. La réforme attendue serait donc faite pour rendre sa pureté originale et son lustre à un service public dévoyé. Et le Président de montrer du doigt Julien Courbet qui, depuis, a pris la porte (mais il reviendra sans doute par la fenêtre). Pour un peu, il reprendrait à son compte la sidérante formule de Nicolas de Tavernost : «  À part la messe, il n’y a aucune différence entre M6 et France 2. »

Moyennant quoi, une fois passées les protestations de circonstance émanant de l’antisarkozysme obligé (Marianne, bien sûr, Libération mollement, Le Canard enchaîné), une fois ravalée la grogne des parlementaires, contraints de voter une loi déjà appliquée sur décision du conseil d’administration de France Télévisions qui a préféré prendre les devants, eh bien ! voici qu’une réforme imposée, un retour à la tutelle politique la plus totale acquièrent sans autre secousse le poids du fait accompli.

Au point que, le 5 février dernier, face à quinze millions de téléspectateurs et six journalistes « invités » à l’Élysée pour une heure et demie d’entretien, le président de la République a affirmé que ce n’est pas lui qui nommera le futur patron de l’audiovisuel public, mais « le Conseil des ministres », et que « l’opposition doit être d’accord avec la majorité ». Personne ne relève la mystification. Voyons ? Qui donc préside le Conseil des ministres, qui va le contredire ? Quant aux parlementaires, ils ne peuvent refuser une désignation qu’à la majorité des trois cinquièmes. Ce qui est impossible, puisqu’il faudrait qu’un grand nombre de partisans du chef de l’État rallient l’opposition. Outre que le dispositif de ce type d’« interview » est tout à fait à l’avantage de l’hôte, l’absence de réaction de nos confrères sur ce point prouve que le coup de billard a fait mouche. Tout en rendant un fier service au privé, le Président a fourni au service public et à l’opposition des gages d’exigence. Marin Karmitz, ex-figure du gauchisme, n’a-t-il pas proclamé qu’« il avait peut-être sauvé France Télévisions » ? Le « peut-être » est de trop. Gouverner à droite en brandissant des « valeurs de gauche » et ainsi embarrasser les uns et les autres pour forcer le passage : la méthode ne cesse de faire ses preuves, elle atteint là des sommets.

La réforme sera donc techniquement appliquée. Le retour à l’entreprise unique est déjà en chantier et, en 17 mois, l’inéluctable compression du personnel (11 000 salariés [1]) n’ira pas sans casse ni vives répliques syndicales en terrain miné : effectifs, fonctionnement, conventions collectives, avantages acquis etc.

Gageons que les liquidateurs reprendront à propos le grand air de la gabegie C [2]. Lequel, au demeurant, n’est pas que démagogique. Mais qui osera s’attaquer au mille-feuille le plus épais du monde ? Pas moins de trente-huit couches. On aura reconnu France 3, dont les effectifs ont progressé de 47 % en douze ans - sans augmentation du nombre d’heures de programme. Il y a gros à parier que les élus de tous bords défendront bec et ongles leurs très chères, leurs ruineuses chambres d’échos, leurs précieux miroirs de courtoisie. France 5 pourrait finir en dindon de la farce. Et quelqu’un se demandera peut-être à quoi sert France 24, notre télé internationale, d’autant plus aisément qu’il s’agit d’un caprice de Jacques Chirac ?

Restera enfin, pour justifier ce grand chambardement, à faire « une grande télévision pour le grand public » (Claude Santelli). Sur ce point aussi, Nicolas Sarkozy a des idées. Confidence : « Avec Carla, un soir sur deux, on regarde des DVD à la télé. » Glissons sur le fait qu’ils auraient mieux à faire, pour nous demander ce que ce téléspectateur très intermittent connaît des programmes qu’il disqualifie pour mieux justifier la reprise en main ? Ses références datent de « Thierry la Fronde » et des Carpentier et, lorsqu’il veut montrer la voie, il récite le catéchisme des sixties : «  Moi, j’aimerais qu’il y ait d’autres émissions didactiques et pédagogiques, une émission scientifique, mais pour les adultes. Il n’y a pas non plus assez d’émissions historiques, d’émissions sur les grands penseurs. » Est-ce là ce qu’ils regarderaient, Carla et lui, un soir sur deux ? Serait-il irrespectueux d’en douter et de suggérer que le président ne possède pas très bien son sujet ?

Pour mesurer l’incidence du tarissement publicitaire, il est un peu tôt (lire, ci-après, l’article de Bruno Marlière). Sauf à dire que, si l’estimation du manque à gagner à 400 millions d’euros semble un peu gonflée, la reconfiguration totale de la télévision publique coûtera cher (100 millions au bas mot) et que l’allocation annuelle de l’État est une épée de Damoclès, tenue par le pouvoir au-dessus de la couronne du futur maître de France Télévisions. «  Il est difficile, observe sobrement David Pujadas, de s’affranchir de celui qui vous a fait roi. »

Pour apprécier la pertinence du cahier des charges esquissé par Monsieur Sarkozy, il suffit d’écouter un homme de l’art (lire ci-après l’interview de Pierre Wiehn par Philippe Gavi). Après avoir levé les yeux au ciel, il vous dira que pareille programmation équivaudrait à un suicide. Son orientation traduit une méconnaissance abyssale et de l’instrument et du grand public, donc une forme de mépris déguisé qui se réclamerait de la vertu. Et qui procède d’un postulat inepte : débarrassée du carcan publicitaire, la programmation le sera également de la tyrannie de l’Audimat. De sorte qu’on sera libre d’en user à sa guise. Comme si l’audience n’était liée qu’à la pub, comme si les chroniqueurs TV, les médias, allaient cesser d’en tenir compte, d’en mesurer les résultats chiffrés et de les commenter à la manière des scores de football ; comme si le succès n’aimantait pas le succès, comme si l’insuccès n’était pas dissuasif. Comme si les gens ne se ruaient pas aux « C’htis » ou à « Picasso et ses maîtres » parce que les files d’attente les attirent.

Pourquoi la télévision échapperait-elle à un engrenage qui n’a rien que de démocratique ? Prétendre le contrôler est naïf. Vouloir imposer ses vues témoigne d’une conception autoritaire de ce qui est bon ou mauvais pour les foules. De ce point de vue, le fait de nommer le patron de France Télévisions, donc les directeurs de la programmation et de l’information, ne signifie pas que le service public sera aux ordres dans la perspective de 2012. Ni que les citoyens voudront à nouveau écouter la « voix de la France », chère à Georges Pompidou (1969). Pour ne pas dire la voix de son maître. La communication univoque, peu ou prou obligatoire, n’est supportée que si rien n’en conteste le monopole. Ces temps-là sont révolus, et c’est tant mieux... En somme, Nicolas Sarkozy a magistralement joué le coup, mais à quoi bon, puisqu’il en a mésestimé les conséquences et surestimé les bénéfices à venir. Faut-il s’en étonner ?

Notes

[1] Les effectifs comptent 2 500 journalistes répartis entre France 2, France 3 et RFO.

[2] elle-ci n’est pas absente d’un livre qui vient de paraître, mais qui est, par ailleurs, bien informé : « Scandales à France Télévisions » de Francis Guthleben, aux éditions Jean-Claude Gawsewitch.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]