Revue Médias
Radio/Télé

Jean-Paul Cluzel :

La roue tourne

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Jean-Paul Cluzel est blessé par le non-renouvellement de son mandat. Lorsque Nicolas Sarkozy usât, pour la première fois, de son pouvoir de nomination à la tête de l’audiovisuel public, l’élégance ne fût pas au rendez-vous. « Remercié », l’ex-patron de Radio France entend encore « l’air de la calomnie ». Confession...

Des photos de Chirac et de Juppé avec moi dans mon bureau  ? Non, il ne s’agit pas d’une provocation. Alain et moi sommes amis depuis le 6 janvier 1969, jour de notre incorporation sous les drapeaux. J’ai été le parrain de sa fille, bien avant qu’il ne fasse de la politique.

Quant à Chirac, il a bien voulu me remettre personnellement les insignes d’officier de la Légion d’honneur, bien qu’il ne me connaisse que fort peu. Mais celui qui m’a fait entrer dans la Légion d’honneur, au grade de chevalier, c’est Pierre Bérégovoy. Il l’a fait sur son contingent personnel, juste avant de quitter le gouvernement au printemps 1993. J’en suis très fier. C’était un homme d’une grande droiture, marqué par un sens élevé de l’État. Son suicide s’inscrit dans cette exigence. J’ai été choqué des ragots qui ont circulé lors de sa mort. Au­jour­d’hui, il est à la mode de se moquer des distinctions, ces hochets de la République disent certains. Il me semble qu’il ne faut renier ni les amitiés, ni les personnes qui vous reconnaissent du mérite.

Est-ce que je paie, aujourd’hui, ces amitiés-là  ? Je ne le pense pas. Nicolas Sarkozy a été clair : il voulait un journaliste à la tête de Radio France, et je ne le suis pas, même si je m’enorgueillis d’avoir été quatorze ans durant directeur de la publication de deux grands médias, peuplés de grands journalistes, RFI et Radio France.

Une loi, votée en des termes constitutionnels, a donné au chef de l’État la possibilité de nommer ce journaliste. Il en a usé. Je n’ai pas de commentaires à faire. Chacun connaît mon bilan en termes d’audience ou de gestion. J’ai peut-être été « obsédé » par l’avenir de Radio France, plus que par son quotidien, qui me paraissait brillant. J’étais plus inquiet du futur dans un monde où la convergence numérique, l’explosion d’Internet en particulier, met en cause ce « vieux » média que peut devenir la radio si on n’y prend garde. J’ai fait ce qu’il m’a paru bon de faire. C’est tout.

photo : Radio France / Christophe Abramovitz
photo : Radio France / Christophe Abramovitz

« Le service public doit-il être tenu, en matière d’humour, à des règles différentes du privé ? »

Stéphane Guillon  ? Je ne pense pas que sa liberté de ton m’ait été fatale. L’humour, c’est compliqué... Cet exercice, surtout prisé quand il est corrosif, a acquis, peu à peu, une place cruciale dans les médias français. D’abord « Le vrai faux journal » de Karl Zéro, aujourd’hui encore « Les Guignols de l’info », Nicolas Canteloup, Stéphane Guillon ou encore Laurent Gerra. Ce dernier se situe d’ailleurs à mon sens dans un registre différent, qui ne conviendrait pas au service public. Les journalistes sont tenus à des règles très strictes et ne peuvent parfois faire passer qu’une fraction de ce que l’opinion ressent. Les humoristes tirent leur honneur de se faire les porte-parole de ce qu’ils pensent être l’opinion publique, tout en faisant rire : exercice d’équilibrisme  !

Alors : jusqu’où les humoristes, sortes de tribuns du peuple, peuvent-ils aller  ? Le service public doit-il être tenu, en matière d’humour, à des règles différentes du privé  ? Quant à la polémique sur l’ironie mordante de Stéphane Guillon à l’encontre de DSK et de Martine Aubry, personne ne met sur le même plan ces deux chroniques. L’une « tire » sur un comportement, en en grossissant fortement les traits, l’autre sur le physique d’une personne. Faire rire du physique est devenu à la mode, mais n’est pas du goût de tous, même si le dessin de caricature est vieux comme le monde et s’est toujours servi des petits défauts des gens en vue.

Souvent je n’étais pas d’accord avec Stéphane Guillon, ou avec... Philippe Val, ni avec bien d’autres sur les antennes de Radio France. Dans ces cas-là, je « zappais ». Il y a d’autres chaînes à la Maison ronde qu’Inter, et je mettais un point d’honneur, et surtout du plaisir, à les écouter toutes. Les contenus m’ont passionné. Ma méthode n’était pas de m’en entretenir directement avec nos journalistes ou nos producteurs, mais avec les directeurs de chaînes  ; je n’ai fait d’exception qu’avec ceux ou celles qui, peu à peu, étaient devenus mes amis, et qui le resteront. Peut-être ai-je eu tort  ? Je ne le crois pas. Un patron de presse doit-il avoir des rapports directs avec chacun dans ses équipes  ? Pas nécessairement. Je ne suis pas Hubert Beuve-Méry, et d’ailleurs Le Monde vient de sortir son 20 000e numéro. Les temps n’ont-ils pas changé  ?

J’ai parlé de tout cela avec Nicolas Sarkozy. Une discussion détendue et franche. Sur l’humour, sur Stéphane Guillon, sur le calendrier où l’on me voit poser tatoué avec mon compagnon. Ce ne sont pas les raisons profondes du choix du président de la République, telles que je les perçois. Le Canard enchaîné  [1] lui a attribué certains propos. Je ne peux tout simplement pas les croire.

Je ne pense pas non plus que mon homosexualité revendiquée m’ait fait du tort. Les propos attribués à Nicolas Sarkozy sont, à cet égard, apocryphes : j’ai d’ailleurs soulevé la question lors de mon entretien avec lui et ses paroles ont été extrêmement claires. Il m’a notamment rappelé qu’il avait pris des engagements auprès de la communauté homosexuelle et qu’il les tiendrait. Par ailleurs, je vois mal l’époux de Carla Bruni être homophobe. En revanche, dans cette espèce de bataille pour mon renouvellement, j’avoue avoir été surpris par ce qu’il faut bien qualifier de relents d’homophobie - y compris chez certains à Radio France.

Un sondage récent, réalisé à l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie, a montré que deux Français sur trois trouvaient que l’homosexualité était un mode d’être parfaitement normal. On croit souvent que le tiers restant réside dans les classes les plus populaires, les moins éduquées de la société. C’est ce que je croyais : force m’est de constater que je me trompais.

« Au fond, je n’aurais même pas dû porter ce masque. Ni dire au Figaro que j’avais commis une erreur d’appréciation. »

Si je comptais rester anonyme, alors ma photo dans le calendrier d’Act-Up  [2] a été une erreur. Mais je ne me suis pas trompé sur la justesse de ces causes que sont la lutte contre le sida et l’homophobie... J’ai reçu plus de deux mille e-mails de soutien, et pas seulement de gays et de lesbiennes. À Radio France hier, dans les couloirs, encore aujourd’hui dans la rue, beaucoup de gens - surtout des jeunes - m’arrêtent pour me dire : « C’est bien ce que vous avez fait  !  » Au fond, je n’aurais même pas dû porter ce masque. Ni dire au Figaro que j’avais commis une « erreur d’appréciation ». La visibilité de toutes les minorités, et bien évidemment celle des gays et des lesbiennes, la lutte contre le sida sont des combats majeurs qui méritent que l’on prenne des risques.

photo : Abraxas / Vincent Malléa
photo : Abraxas / Vincent Malléa

Pourquoi le président d’une entreprise publique, par ailleurs d’une rigueur irréprochable dans sa gestion, aurait-il à se cacher dans sa vie privée  ? La visibilité des femmes chefs d’entreprise, des personnalités d’origine maghrébine, noire ou asiatique, des chefs d’entreprise gays ou lesbiens est nécessaire pour que les jeunes concernés sentent qu’eux aussi peuvent avoir un grand avenir, qu’on peut diriger sans être nécessairement un mâle blanc hétérosexuel  ! Croit-on que les femmes auraient acquis la place - encore insuffisante - qu’elles ont dans notre société sans le combat des personnalités féministes, que l’on n’a cessé de brocarder durant les années 1960 et 1970. Si ce calendrier, en me dépassant - je ne pensais vraiment pas qu’il susciterait tout ce bruit -, a pu faire un peu bouger les lignes, tant mieux. La photo du fameux calendrier n’est pas une photo pornographique. mais elle fait clairement apparaître que j’appartiens à une communauté, celle des hommes gays heureux de l’être, et que je suis tatoué, ce qui est le droit de tout un chacun. La France de 2009 ne devrait rien avoir à y redire, et c’est bien ce que l’immense majorité des médias a relevé. L’autre jour, entrant dans un café, son propriétaire - « hétéro » -, m’a dit : « Monsieur, je vous reconnais, pour ce que vous avez fait, il n’est pas question que vous payiez  !  » C’est le plus beau soutien que j’aie reçu.

Chez certains journalistes, l’homophobie demeure hélas  ! un phénomène bien réel. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai reçu tant de témoignages de soutien de journalistes, eux-mêmes homosexuels, qui m’ont remercié. J’ai soulevé un lièvre et, finalement, j’en suis très content. Depuis, plusieurs sites, gays ou lesbiens, m’ont demandé des collaborations régulières sur des sujets aussi divers que des critiques lyriques ou littéraires, ou, tout simplement, la politique. Je vais y réfléchir, et sans doute accepter leurs propositions.

Avoir osé utiliser le calendrier d’Act-Up en pensant que cela infléchirait le choix du Président de la République montre que notre pays a encore beaucoup de progrès à faire. J’ai été touché par une remarque sur une grande chaîne de télé de la déléguée CGT de Radio France, Madame Marie-Hélène Elbaz, qui s’est interrogée : « Qu’est-ce qui est obscène  ? Ce calendrier ou la manière dont se font certains licenciements massifs  ? » Elle a eu le courage de la bonne attitude. Elle a remis le débat à sa place, celle du bon sens et de la majorité des Français d’aujourd’hui.

Avant ce « scandale », on s’intéressait peu à moi dans les médias, en dehors de la presse spécialisée. Pourtant, j’essaie, depuis cinq ans, de prendre fait et cause pour ce qu’on appelle aujourd’hui la « diversité ». La journée organisée par Radio France en janvier dernier sur ce thème n’a pas reçu un immense écho... Bien moins en tout cas que ma participation au calendrier  !

Jean-Luc Hees  ? La roue tourne. C’est assez drôle. Au fond, toutes proportions gardées et pas pour les mêmes raisons, il m’est arrivé avec lui ce qui est arrivé entre Alain Juppé et Lionel Jospin : Juppé, ministre des Affaires étrangères, avait refusé un poste d’ambassadeur à Djakarta à Jospin, qui a ensuite gagné contre lui et Chirac en 1997...

De l’amertume  ? Aucune  ! J’ai aimé passionnément Radio France, à ma manière, en préférant réfléchir à l’avenir plutôt qu’au présent et en rassemblant. Je déteste tout ce qui divise : cela me paraît dangereux pour le lien social, déjà bien menacé par le monde d’aujourd’hui.

L’avenir  ? J’ai l’immense chance d’appartenir à un grand corps de fonctionnaires, souvent décrié mais formidable par sa rigueur et son travail de réflexion, l’inspection des Finances : peu de réformes, sous la droite comme sous la gauche, qui ne soient nées des réflexions de ce brain-trust de la République. J’y suis déjà revenu deux fois, en 1981 et 1988 (on voit à quoi cela correspond...). J’y ai accompli des choses passionnantes, en rencontrant des jeunes gens et des jeunes femmes exceptionnels, brillantissimes. Cela dit, j’apprécierais aussi pour les années à venir un rôle dans la culture. La culture, comme la communication, c’est un des leviers-clés du lien social, avec la possibilité offerte au plus grand nombre de travailler et de gagner sa vie avec dignité. J’espère qu’on m’offrira cette chance de continuer à servir mon pays...

Notes

[1] « À Radio France, ça ne va pas du tout  ; c’est du n’importe quoi, Cluzel n’en fait qu’à sa tête et il se laisse manipuler par la gauche et les syndicats », aurait affirmé Nicolas Sarkozy selon des propos rapportés par Le Canard enchaîné dans son édition du 4 mars 2009. Toujours selon l’hebdomadaire satirique, Nicolas Sarkozy n’aurait pas apprécié les chroniques de Stéphane Guillon, en particulier celles dans lesquelles l’humoriste s’en est pris à Dominique Strauss-Kahn ou à Martine Aubry. « C’est injurieux, c’est méchant. Vous vous rendez compte de ce qu’il a dit, à l’heure de la plus grande écoute, sur la vie privée de Strauss-Kahn ou sur le physique de Martine Aubry  ? Dans quel pays vit-on  ? » Même chose pour le calendrier d’Act-Up : « Ce n’est pas digne d’un patron de service public. Ce type est fou. il se croit tout permis. Sa vie privée, c’est sa vie privée. Il en fait ce qu’il veut, mais il n’a pas à s’afficher comme ça », aurait affirmé Nicolas Sarkozy.

[2] Calendrier du photographe Vincent Malléa et du salon de tatouage Abraxax. Ses bénéfices vont à Act-Up.


 
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