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Décryptage

La socpresse prise d’assaut

par Patrick Eveno

Depuis la Libération, les quotidiens français sont pauvres, manquent de gestionnaires et ne doivent leur survie qu’aux subsides de l’Etat. Une situation rêvée pour les chasseurs de titres. Serge Dassault n’a pas raté le coche.

Face à la concentration des entreprises de presse, il est de bon ton d’en appeler aux ordonnances de 1944 qui réorganisèrent le système médiatique français au sortir de la guerre. A la Libération, le gouvernement du général de Gaulle, soutenu par les partis résistants, notamment le Parti communiste, le Parti socialiste et les démocrates-chrétiens du MRP (Mouvement républicain populaire), procède à une vaste épuration de la presse française, qui affecte au premier chef les quotidiens et les entreprises qui les éditent : 188 des 206 quotidiens paraissant avant 1939 sont interdits et les biens de leurs éditeurs transmis aux nouveaux titres publiés par des groupes issus de la Résistance ou des partis politiques.

Réalisée par souci de moralisation, cette opération unique dans les pays démocratiques développés — excepté en Allemagne où la dénazification entraîne une refonte totale du système médiatique — ne se soucie guère des lecteurs, de leur demande d’information et encore moins d’économie. La France est alors dotée d’une presse essentiellement politique et bien peu journalistique, sans capitaux et dont les gérants n’ont pas la fibre commerciale.

Pourtant le passé était brillant. En 1863, avec la création du Petit Journal, Moïse Millaud trouve la formule de la presse à grande diffusion : une industrie au service d’une distribution de masse, un journal à l’écoute de ses lecteurs, une vente à bon marché (le quotidien à un sou). Sur le modèle du Petit Journal, qui atteint bientôt un million d’exemplaires, des entreprises florissantes et inventives bâtissent une presse très rentable (Le Petit Parisien, Le Journal, etc.), y compris pour les journaux destinés aux élites (Le Temps, Le Figaro, Le Gaulois). Ces quotidiens sont dirigés par des personnalités (Hippolyte de Villemessant, Emile de Girardin, Moïse Millaud, Adrien Hébrard, Jean Dupuy) qui, à la fois journalistes et hommes d’affaires, mettent au point le « carré magique » de la presse de masse. Cotées en Bourse, les entreprises drainent des capitaux importants et génèrent de forts bénéfices, dont elles se servent pour développer leurs ventes à l’aide de tous les artifices du marketing. A la Belle Epoque, par son tirage (près de 10 millions d’exemplaires), par son lectorat (250 exemplaires achetés pour 1000 habitants comme aux Etats-Unis), par sa puissance économique, la presse française est la première du monde.

La Grande Guerre, son cortège de mensonges, de bourrage de crâne et de propagande, marque une rupture : la confiance du grand public est mise à mal. Au sortir du conflit, un équilibre financier plus fragile, des coûts de production plus élevés (le renchérissement du papier importé, les ouvriers qui obtiennent des salaires en forte hausse, tandis que la productivité stagne dans les imprimeries), mettent en péril les équilibres économiques. C’est alors que syndicats patronaux et syndicats de salariés commencent à faire appel à l’Etat pour rétablir les finances.

A la fin des années 1930, stimulée par la concurrence de la radio, la presse quotidienne retrouve son dynamisme, notamment avec Paris-Soir, tandis que les hebdomadaires d’information et les magazines spécialisés élargissent le marché de la presse écrite.

Durant la Seconde Guerre mondiale, bien peu de journaux se sabordent, entre autres : L’Est Républicain, Le Bien Public, Le Populaire, L’Aube, Les Echos, Le Canard enchaîné. La grande majorité des titres obéit aux directives du gouvernement du maréchal Pétain et des Allemands, tantôt en changeant d’équipe rédactionnelle, tantôt en se contentant d’évincer les rédacteurs juifs et les sympathisants de la France libre ou des partis de gauche. C’est à partir de ce constat que les résistants, en particulier ceux qui ont risqué leur vie en publiant des journaux clandestins, réfléchissent à une épuration et à une réorganisation de la presse française.

La Fédération nationale de la presse clandestine (FNPC), maintenue après la guerre, édite un Cahier bleu, qui envisage les mesures à prendre pour « mettre la presse nouvelle à l’abri de l’influence des puissances d’argent ». La FNPC exige « l’expropriation dès les premiers jours de toutes les entreprises de presse et leur dévolution aux organisations de la Résistance, aux groupements de journalistes professionnels indépendants, aux partis politiques, aux syndicats, aux associations culturelles ou confessionnelles qui en feront la demande et dont les membres pourront justifier de leur attitude patriotique ».

Cette volonté de créer « une presse propre » cache une illusion, un fantasme et un mythe. L’illusion ? Croire encore que les journaux font l’opinion, alors même que quatre années de bourrage de crâne en faveur des nazis n’avaient pas donné les résultats escomptés. Le fantasme ? Penser que la presse commerciale « aux mains des trusts » doit disparaître pour laisser la place à une presse « responsable » qui éduquerait le citoyen. Le mythe enfin ? Considérer qu’il suffit d’instituer l’égalité économique de tous les journaux pour favoriser le pluralisme démocratique.

Les ordonnances résultent donc d’une ambition, la même qui inspirera la formation de la RTF puis de l’ORTF : « La presse doit renseigner, instruire, former le public. Elle devra le guider, l’instruire, l’éduquer », à laquelle s’ajoute la volonté de mettre un terme aux agissements des « trusts ». Les stipulations du Cahier bleu sont reprises dans diverses ordonnances, notamment celle du 6 mai 1944 rétablissant le principe de la liberté de la presse, bien que cette dernière soit encore soumise à la censure et à l’autorisation préalable durant une phase transi-toire, celles du 22 juin et du 26 août 1944 qui réglementent les entreprises de presse et celle du 30 septembre 1944 qui organise la suspension des journaux « compromis » et réquisitionne les biens de presse afin de les répartir entre les nouveaux journaux.

« A la Belle Époque, par son tirage, par son lectorat, par sa puissance économique, la presse française est la première du monde. »

Bref, la vaste épuration de 1944-1945 — journalistes, titres et entreprises — consacre la restructuration totale de la presse française. Elle s’accompagne de la nationalisation de la radio (à laquelle sera rattachée la télévision), d’une quasi-nationalisation de l’agence Havas, transformée en Agence France-Presse, et de la mainmise des journaux, par l’intermédiaire de syndicats et de coopératives, sur la distribution et la répartition du papier. Toutefois, durant quatre décennies, le statut des entreprises de presse demeure le serpent de mer de cette réforme inachevée : afin de garantir que les nouveaux titres ne tomberaient pas aux mains de capitalistes animés de mauvaises intentions, il aurait fallu exempter les entreprises de presse du droit commun des sociétés pour les mettre sous la tutelle d’une « exception médiatique », chasser les marchands du temple et soumettre les journaux à la tutelle de l’Etat ou d’une corporation professionnelle. Mais, comme le soulignait Albert Thibaudet en 1934 : « La presse est une industrie avant d’être un sacerdoce. Il y a là une matérialité à laquelle il faut se garder de toucher trop lourdement. » Sauf à tomber dans un système de type soviétique, la liberté de la presse suppose la liberté des entreprises éditrices et c’est à ce prix qu’elle se défend.

Cependant, sa faiblesse financière, conjuguée avec son approche purement politique et sa volonté « d’éduquer » le lecteur, entraîne la nouvelle presse vers de nouveaux écueils. Depuis la Libération, les journaux français sont pauvres. Coûts d’impression et de distribution sont plus élevés que dans les autres pays européens. Aussi, pour faire face aux échéances, doit-on augmenter le prix de vente, ce qui fait fuir les lecteurs, et en appeler aux subsides de l’Etat, en risquant la mise sous tutelle. Le bouclier mis en place par la Fédération de la presse française ignore superbement les lecteurs : ainsi lorsque, en 1946, Hubert Beuve-Méry souhaite créer pour Le Monde un supplément hebdomadaire, la Fédération le lui interdit, au motif que cette pratique risquerait de mettre en péril l’égalité entre les titres. Au nom de l’égalité, la Fédération bride les innovations qui auraient pu fidéliser un lectorat déjà tenté d’aller voir ailleurs.

Enfin, la presse politique mise en place à la Libération ne satisfait pas les lecteurs. Le déclin des tirages et la disparition de nombreux titres, amorcés dès 1946, montrent que ceux-ci désertent la presse d’opinion. Même les titres populaires restent assujettis à une vision politique : le déclin de France-Soir s’explique d’abord par la volonté de Pierre Lazareff de maintenir son soutien au général de Gaulle et par son refus d’orienter son journal vers le sensationnalisme à l’anglo-saxonne, tandis que Le Parisien ne doit sa survie qu’à une reconversion en quotidien régional. La presse quotidienne régionale se tire un peu mieux de cette situation en poursuivant un mouvement amorcé dans l’entre-deux-guerres : la création de grands régionaux exerçant un monopole sur leur région accentue la dépolitisation, puisque pour plaire au plus grand nombre, il ne faut pas choquer les opinions individuelles. Cependant, la presse régionale connaît également un déclin. Même si son lectorat ne cesse de vieillir, elle semble néanmoins en retard sur une évolution sociale et intellectuelle liée à l’urbanisation. Comme si, à de rares exceptions près, la presse quotidienne régionale, sous le faux-semblant de réformes graphiques, ne pouvait s’empêcher d’être un peu plus vieille que ses lecteurs, et obstinément plus rurale.

Depuis plusieurs décennies, les quotidiens français restent fragiles ; ils manquent de capitaux et de gestionnaires, leurs patrons conservent pour la plupart une vision politique qui les empêche de sentir les évolutions du marché. La conséquence de ce tropisme est le déclin du lectorat, du tirage (de 15 millions d’exemplaires en 1946 à moins de 9 millions en 2004) et du nombre des titres (203 quotidiens en 1946, 65 en 2004). Ce qui fait le bonheur des magazines d’information (L’Express, Le Nouvel Observateur, Le Point, etc.) et des titres spécialisés (loisirs, télévision, féminins, professionnels, etc.) qui augmentent leurs tirages et développent leur audience. Sans oublier les larges places laissées à la radio et à la télévision. Les journaux qui ne réussissent pas meurent, et ceux qui réussissent deviennent la proie de prédateurs, notamment Robert Hersant et le groupe Hachette. Le résultat de la restructuration du système médiatique à la Libération a donc été de créer les conditions d’un appauvrissement du paysage médiatique et de favoriser la renaissance des trusts ; bref, de réaliser tout le contraire de ce qui était visé.

« De même que la pauvreté ne garantit pas le pluralisme, la concentration ne suppose pas forcément l’uniformisation. »

Cependant, la recomposition capitalistique de la presse, entamée dans les années 1970 par Robert Hersant, poursuivie par des groupes de dimension internationale (Hachette, Pearson, Prisma, Emap), s’accomplit inéluctablement. Les journaux les plus fragiles, parce qu’ils sont mal gérés ou parce qu’ils perdent leurs lecteurs, sont en péril. Certains disparaissent, d’autres sont absorbés, quelques-uns survivent dans des conditions difficiles. La solution passe par la recapitalisation ou l’intégration dans un groupe.

Contrairement à ce que croient généralement les journalistes, concentration ne signifie pas automatiquement mainmise de l’actionnaire sur la rédaction d’un journal. Robert Hersant savait, lorsque c’était son intérêt, préserver la couleur politique d’un quotidien : pendant de nombreuses années, il a maintenu une rédaction de gauche au Havre libre et une rédaction de droite au Havre presse. De même que la pauvreté ne garantit pas le pluralisme, parce qu’elle conduit à la déliquescence, la concentration ne suppose pas forcément l’uniformisation. Un actionnaire conscient de la valeur de la marque qu’il achète s’efforce généralement de la préserver en en conservant la ligne éditoriale. La presse française n’a pas encore l’habitude de dresser un « mur » entre la rédaction et l’actionnaire, mais dans de nombreux pays, les rédactions demeurent libres, tandis que l’actionnaire demande à être payé en dividendes pour les capitaux qu’il a apportés.

Reste la question du rachat de la Socpresse par Serge Dassault : Le Figaro est le journal de la droite conservatrice depuis ses origines et lorsqu’il a tenté de se positionner plus à gauche durant l’affaire Dreyfus ou à l’extrême droite au tournant des années trente, il a perdu ses lecteurs. Pendant soixante ans, Pierre Brisson et Robert Hersant se sont bien gardés d’inféoder leur journal à des coteries de la droite et se sont efforcés, au contraire, de donner la parole à tous ses courants. C’est parce que Serge Dassault est le représentant d’une tendance du RPR-UMP, et qu’il est pressé de faire passer ses idées « saines » dans Le Figaro, qu’il risque de déstabiliser la rédaction et de faire fuir les lecteurs. Mais la rédaction ne manque pas d’arguments à faire valoir. Rappelons qu’en 1969, en pleine campagne présidentielle, les rédacteurs du Figaro ont observé une grève de huit jours afin de faire respecter leurs droits par le propriétaire d’alors, Jean Prouvost. Au final, ce sont les lecteurs qui décideront : soit ils n’achèteront plus un journal qui représenterait les intérêts d’une coterie, soit il lui resteront fidèles, si la rédaction arrive à trouver avec le nouvel actionnaire un accord qui préserve ses espaces de liberté.

Pour se relancer, pour revenir au niveau de diffusion qui devrait être le sien — celui des autres pays démocratiques développés —, la presse a besoin de résoudre ses difficultés industrielles et de repenser son système de distribution ; pour ce faire, elle doit se doter d’entreprises solides et inventives. Or, la traditionnelle faiblesse des investissements publicitaires chez nous pénalise les journaux. La France est très en retard par rapport aux autres démocraties : en 2000, la dépense publicitaire consacrée à la presse y est de 58 euros par habitant et par an, contre 85 euros au Royaume-Uni, 96 au Japon, 148 en Allemagne et 227 aux Etats-Unis. Pourtant, la presse reste le plus sûr vecteur pour les annonceurs, parce que c’est dans la presse que la publicité est la plus visible. Les quotidiens, notamment, demeurent irremplaçables pour aller chercher le consommateur, chez lui ou au bureau, dans les meilleures conditions de « réception ». Mais la publicité ne vient irriguer les finances des journaux que si ces derniers acceptent de plaire à leurs lecteurs.

La création des quotidiens gratuits, s’ils risquent de déséquilibrer le marché publicitaire de quelques titres, ne doit pas effaroucher outre mesure : ils peuvent en effet redonner le goût de la lecture à des catégories, notamment les jeunes urbains et les femmes, ignorées par la presse politique. Surtout, les gratuits peuvent contraindre les quotidiens payants à faire preuve de plus d’imagination afin de reconquérir des acheteurs. C’est aussi cela le combat pour une information libre : il ne saurait être mené sans une presse à la fois indépendante et rentable.

Patrick Eveno est maître de conférences à l’université de Paris I


 
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