Comment êtes-vous devenu la première « star » de l’information ?
Je suis arrivé sur TF1 au bon moment, celui de l’éclatement de l’ORTF fin 1974. J’avais une revue de presse sur France Inter dans laquelle je donnais mon avis en contrepoint des citations que je faisais. Le directeur de l’information de TF1, Henri Marque, qui venait de RTL, et le directeur général, Jean-Louis Guillaud, m’ont alors recruté pour cela.
Un procédé que vous avez appliqué au JT ?
Je voulais un journal personnalisé, très concurrentiel de celui d’Antenne 2. J’ai posé mes conditions.
Il fallait un nouveau ton ?
Ils ont choisi le mien. J’employais peu de mots et simples. Je voulais être compris par tout le monde, par mes parents de condition modeste et peu informés.
Vous avez le sentiment d’avoir créé un style ?
Pas le sentiment : j’ai créé un style !
« Montrez le même homme chaque soir à la même heure pendant des années et il devient automatiquement une célèbre ! »
Vous étiez politiquement catalogué ? `
Non... Rien ne devait laisser deviner mes préférences politiques. La photo de De Gaulle dans mon bureau était une marque de respect et, dans mon esprit, un signe de neutralité. Franchement, qui était encore gaulliste à l’époque ? Ma revue de presse sur Inter couvrait l’ensemble des journaux, de Royaliste à L’Humanité. Pour le JT, j’ai tout de suite été perçu par les téléspectateurs comme quelqu’un d’indépendant, capable de donner son sentiment sur les informations qu’il présentait. Mais évidemment, pour la gauche, j’étais giscardien, et pour la droite, un gaulliste de gauche attardé.
C’est ce qui a fait votre célébrité ?
Oh ! vous savez, il ne faut pas se leurrer : montrez le même homme chaque soir à la même heure pendant des années et il devient automatiquement célèbre ! Il suffit de lui donner un nom...
Il n’y avait quand même pas que ça...
Non, bien sûr, il y avait aussi le travail de toute une équipe. Ce n’est pas de la fausse modestie. Je ne faisais pas l’unanimité. J’en irritais certains. Je recevais des tonnes de courrier et l’une des questions qui revenait souvent était : « Pourquoi ne dites-vous pas comme vos confrères : bonsoir Madame, bonsoir Mademoiselle, bonsoir Monsieur ? » Ce qui montre assez que la télé à l’époque était considérée comme une sorte de service administratif. Pour moi, dire bonsoir suffisait.
Vous aviez également une façon différente de traiter l’information...
Et pourtant, je n’étais pas le rédacteur en chef du JT. Il m’est souvent arrivé de donner des informations, voire de les développer, alors que nous n’avions pas d’images à montrer. Quand un raz-de-marée faisait 600 000 sans-abri au Bangladesh, et qu’il n’y avait pas d’images, on me disait de le traiter en une brève ou d’attendre que les images arrivent... pour peu qu’elles arrivent.
Je pensais au contraire que le manque d’images ne devait pas m’empêcher d’en parler, même si je devais me contenter des dépêches. Le bon ton aurait voulu que j’ouvre le journal avec ce qu’on appelle une « fausse ouverture », par exemple un baleineau né dans le zoo de Tokyo et dont nous avions les images. C’était se moquer des téléspectateurs alors qu’il y avait des milliers de personnes qui mouraient noyées, pratiquement à côté du baleineau ! Cela m’a valu pas mal de conflits avec la rédaction en chef de l’époque.
Aujourd’hui, l’information télévisée est assujettie à l’image ?
C’est assez frappant dans les JT. L’info dépend beaucoup trop d’images, elles-mêmes trop souvent anecdotiques. Les présentateurs - ils ne sont pas personnellement en cause, car toutes et tous sont d’excellents journalistes - ressemblent à des chefs de gare dans un centre de tri. En une demi-heure, il faut faire passer le maximum de trains, c’est-à-dire d’informations illustrées. Cela donne quelquefois des situations étranges. Une image que l’on ne replace pas dans son contexte est nulle et non avenue. Elle témoigne d’un fait inexistant, le rend abstrait. C’est une image factuelle qui devient virtuelle. Je ne dis pas que le commentaire doit être polémique, mais il doit exister comme explication de texte visuelle.
Qu’est-ce qui a motivé votre départ du JT en décembre 1981 ?
Au moment de l’exécution de Christian Ranucci, j’avais présenté un court reportage, une démonstration « à vide » de ce qu’était une guillotine. J’ai reçu des menaces de mort, des courriers qui nous mettaient en danger, ma famille et moi : « Vous défendez un tueur d’enfant, nous allons vous montrer ce que c’est. » Visiblement ces gens savaient tout de moi. Mon adresse, mes habitudes, celles de ma famille... La police m’a immédiatement adjoint des anges gardiens chargés de me protéger pendant quelques jours. Tout ça m’a fait réfléchir sur ce que je faisais là. Et puis, six ans, c’est beaucoup : je ne voulais pas rester un homme-tronc toute ma vie. Il y avait, en prime, les bagarres internes à l’approche des élections de 1981... Je me souviens avoir été invité à déjeuner par un responsable du Parti communiste qui, après avoir longuement tourné autour du pot, a fini par me dire : « Si la gauche passe, on vous garde ! » J’étais accablé ! Fou furieux ! Je n’avais besoin ni d’être gardé, ni d’être protégé, ni d’être choisi. Toute ma vie, j’ai choisi ma route seul.
Qu’avez-vous fait ensuite : un « placard aux chimères » pour reprendre le titre de l’un de vos livres ? Pas du tout ! J’ai quitté le JT de ma propre décision. J’ai certes, pendant un temps, été mis en retrait, mais très vite j’ai réalisé des grands reportages et je peux vous dire que j’ai été comblé ! D’ailleurs, je n’ai quitté TF1 qu’en 1986, au moment où Francis Bouygues est arrivé.
« C’est vrai que lorsqu’un avion tombait, on aurait dit que c’était sur mes godasses. »
Au moment de la privatisation ?
Oui. Je suis un homme du service public.
La formule est un peu lapidaire, non ?
Il faudra vous en contenter...
La mécanique de l’information vous intéresse-t-elle toujours ?
Ça me chiffonne beaucoup. Une information, lâchée par on ne sait trop qui, donne lieu à un scoop qui tout de suite est repris par les médias, lesquels montent l’affaire en épingle jusqu’à ce qu’une autre information donne lieu à un nouveau scoop qui fait oublier le précédent. À mon sens, les rédactions manquent de recul et d’originalité. Elles font du suivisme.
Aujourd’hui, il y a des informations que vous ne traiteriez pas ?
Si j’étais en exercice, il y a des informations que je ne traiterais surtout pas, justement parce que le commentaire devrait tellement être conjugué au conditionnel, que l’information en elle-même n’offrirait aucun intérêt. Il y a une différence entre information et rumeur.
Quand vous avez quitté la télévision, vous aviez le sentiment que c’était définitif ?
En ce qui concernait TF1, oui. Je suis entré humblement dans la presse et j’ai été très heureux d’être reconnu d’abord comme un bon professionnel et ensuite comme un journaliste qui avait l’oreille du public, tant à la radio qu’à la télévision. Mais les choses ont pris des proportions démesurées et j’étais en état de refus. Cette « célébrité » ne me convenait pas du tout. On dit que la télé rend fou ; moi, elle m’a rendu lucide...
Pourtant, cette célébrité vous a servi ?
Totalement. Et j’en ai profité... Actuellement, c’est un peu différent. Ma notoriété de l’époque était violente. Aujourd’hui, elle a changé, elle est devenue très amicale et implique, avec les gens que je rencontre, des rapports plus vrais, plus sympathiques, plus humains.
Quand vous avez quitté la télévision, la Bretagne fut un refuge ?
Je ne me suis ni réfugié, ni exilé en Bretagne. Je suis simplement rentré chez moi. C’est là que je me sens bien. J’ai une grande affinité avec cette convivialité bretonne qui n’est jamais médiocre. C’est un pays d’êtres vrais.
Que reste-t-il de votre image dans la mémoire des gens ?
Probablement l’image d’un homme mélancolique. Un regard triste porté sur la façon dont allait le monde. La phrase de Coluche était très juste. C’est vrai que quand un avion tombait, on aurait dit que c’était sur mes godasses ! En fait, c’était de la sensibilité. Un journaliste qui relate un événement effroyable, s’il n’a pas cette once d’émotion naturelle, n’est pas humain.
Aujourd’hui, l’information à la télévision est désincarnée, directe et sans état d’âme. Je ne suis pas d’accord. Prendre le temps d’expliquer les choses et donner aux autres le temps de les entendre et de les comprendre, c’est une qualité. Pas seulement professionnelle. C’est aussi une qualité de vie.

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