Vous avez tenu des propos qui donnent l’impression que vous ne considérez pas la télévision comme un moyen d’information légitime. Pourquoi ?
Je pense que c’est un moyen d’information qui utilise le langage du cinéma. Même avec le support vidéo, il s’agit toujours d’associer des plans, d’associer des images, d’associer des sons. C’est le mécanisme de la fiction, de la composition. Et je pense que la télévision, même si elle est en contact avec le réel, avec les faits, passe, pour les retransmettre, par le mécanisme de la fiction, c’est-à-dire le langage cinématographique. En fait, la télévision, c’est du cinéma ! De par son extraction cinématographique, tout ce que touche la télévision est fiction.
Vous faites allusion au découpage, au montage ?
Oui, il y a toujours des plans, des valeurs de plans, des associations de plans entre eux. Il y a du rythme, une séquence qui commence, une séquence qui finit. Et ce n’est pas anodin de savoir où elle commence et où elle finit. Il y a sûrement une forme de sincérité du journaliste, mais sous couvert d’être un média du réel, la télévision a aujourd’hui quelque chose d’un peu pernicieux. On nous dit : « C’est la réalité, regardez ce reportage, c’est le réel. » Or, on ne nous dit pas que le fait est télévisé, qu’il passe par un filtre. Ce n’est pas le réel, c’est une fiction sur le réel. La télévision crée de l’illusion à partir et sous couvert de la réalité du monde. C’est son paradoxe.
Est-ce qu’on ne peut pas dire la même chose de la radio, de la presse écrite ? Chaque journaliste, lui aussi, choisit et coupe selon ses propres techniques.
Mais il ne raccorde pas des images, des enregistrements du réel. Il est dans une narration relative qui décrit une réalité qu’il a vue, même s’il y a une distance entre ce qu’il a vu et ce qu’il rapporte. La télévision ne rapporte pas ; elle montre, elle exhibe. Le problème, c’est de monter ce réel tel qu’il est. La télévision doit inventer son langage propre et « tuer » celui qu’elle a dérobé au cinéma et à la fiction.
Est-il possible pour la télévision de faire de l’information qui ne soit pas une fiction ?
Oui, par la « réalisation », c’est-à-dire la restitution du réel. Je pense que l’information des Anglo-Saxons par exemple, a bien montré comment on peut faire du reportage tourné en direct sans montage, en son direct sans musique, sans ajouter de pathos à l’information, avec un commentaire minimum, sans traficoter derrière, d’une façon un peu sournoise, et qui induit quelque chose qui devient de l’idéologie. La télévision est un média très fragile et, pour être neutre, il faut le manier d’une façon beaucoup plus rigoureuse que celle que l’on pratique aujourd’hui.
Quelle est, à vos yeux, la conséquence pour l’opinion publique du caractère fictionnel que vous attribuez à l’information télévisée ?
L’information télévisée devient un moyen d’expression à l’usage de ceux qui la diffusent, un moyen de fabriquer l’opinion elle-même. C’est un média qui est dans les mains de groupes d’intérêts économiques et politiques qui ont des « intentions » et pour qui cela devient un moyen de les exprimer. Je pense que l’on n’est pas loin, dans l’information, d’une situation où ce sont ces décideurs, ces gens qui ont des intérêts spécifiques, qui choisissent de présenter une information sous tel pli plutôt que sous tel autre, ou même de ne pas la présenter du tout.
Vous semblez donc ne pas croire que l’information soit d’abord le fait du travail de journalistes, d’artisans qui font leur métier, quelles que soient les conditions techniques ou économiques dans lesquelles ils l’exercent ?
On ne peut pas croire naïvement que les chaînes publiques, par exemple, diffusent une information intègre. Ce n’est pas possible. Quand on voit la couverture de la campagne du référendum par les médias publics, on s’aperçoit quand même qu’elle est dirigée, qu’elle est orientée. C’est très facile de le faire avec cette matière première d’images et sons. Pour que l’information télévisée soit faite d’une façon correcte et satisfaisante, cela suppose d’avoir une rigueur, une éthique, beaucoup plus fortes que celles qui existent aujourd’hui. Les journalistes sont recrutés en conformité avec la ligne de la chaîne.
J’avais pourtant l’impression que vous pensiez que c’était l’opinion publique qui influençait la télévision plutôt que le contraire ?
Je pense que s’il y a un vice aujourd’hui dans la démocratie, c’est précisément que l’opinion publique constitue la valeur de référence alors qu’elle n’est qu’une abstraction, un ectoplasme qui nie la diversité du réel. La croyance dans l’opinion publique constitue la tyrannie. Elle est la « religion » des médias, le culte d’un univers simple. L’opinion hait la complexité du monde. Cela veut dire que le réel n’est recevable que si l’opinion publique est d’accord avec le réel. On considère, par exemple, que ce qui fait la valeur, c’est le nombre. On n’estime pas la satisfaction des spectateurs, on les compte. Ils peuvent être très nombreux et pas contents, mais ils sont nombreux. C’est donc un rapport purement quantitatif qui jauge le bien-fondé d’une émission de télévision alors que la vraie valeur d’une chose s’estime du point de vue de sa qualité. Un nombre important de spectateurs n’est pas un signe de qualité pour un film. Nous sommes dans un univers de masse, de mesure, d’où la technocratie, d’où la société totalitaire actuelle.
Vous avez même parfois parlé de la dictature de l’opinion publique.
Nous sommes sous la tyrannie de l’opinion, elle-même conduite par les médias. Nous sommes dans une société médiatique où, comme je viens de vous le dire, l’opinion publique constitue, aussi bien pour les médias que pour l’homme politique, la croyance suprême. Regardez comment fonctionne TF1. Ce qui compte, ce n’est pas la qualité du téléfilm, mais qu’il y ait beaucoup de monde devant pour regarder la publicité qu’il contient. Ce sont les annonceurs qui vendent la programmation. Les œuvres de création ont disparu parce que, dans ce système, elles sont ineptes.
« Nous sommes dans une société médiatique où l’opinion publique constitue, aussi bien pour les médias que pour l’homme politique, la croyance suprême. »
Est ce que cela n’implique pas que la télévision cherche beaucoup plus à susciter l’émotion du public qu’à lui transmettre de l’information ou des connaissances ?
L’émotion est la clé de la consommation. Nous sommes dans une société de distraction. Les médias divertissent l’opinion pour l’asservir et lui donner sa forme, uniforme donc gérable. De ce point de vue, il est plus important de distraire que d’instruire. Il ne faut pas que la personne qui est assise devant son poste commence à réfléchir. Elle arrive, elle se repose, et entre le moment où elle commence à regarder le programme et le moment où elle finit de le regarder, il ne s’est rien passé. Elle connaît même la médiocrité de ce qu’elle regarde et, au fond, la désire. Les médias sont à l’origine du dénuement esthétique où nous sommes : celui du goût consensuel. Et le dénuement esthétique est le début de la misère.
D’après vous, même l’information n’échappe pas au caractère cinématographique de la télévision ?
Non. Quand on essaye, par exemple, d’expliquer au public la situation du chômage, on va prendre un chômeur, on va aller chez M. Martin, ou on le fait venir sur le plateau. On va raconter une histoire. On essaye d’appréhender la complexité du monde en choisissant des individus qui sont censés, dans leur représentation et leur témoignage, constituer une immense induction de la réalité du chômeur aujourd’hui. La télévision est métonymique. Quand on fait un micro-trottoir à la télévision, on choisit ceux que l’on veut montrer. Celui qui les choisit se trouve exactement dans la position du metteur en scène qui choisit ses acteurs, ses plans, ses prises, et qui cherche une expression particulière. Le mensonge, c’est qu’on nous vend exactement le contraire.
Même dans un documentaire, on n’est jamais dans la réalité ?
Non, le réel c’est le réel. Sa représentation nécessite toujours un travail de création. Je pense qu’on peut faire du documentaire en atteignant le réel. Mais cela suppose un travail, cela suppose une force intellectuelle et morale dans la façon d’appréhender le réel. Mais je vois surtout des reportages où le journaliste s’exprime plus qu’il ne nous explique ce qui se passe. Dans un reportage, ce n’est pas tant le sujet qui s’énonce que son auteur lui-même.
Vous n’allez tout de même pas nier que les journaux télévisés véhiculent de l’information ?
Non, parce que je pense que beaucoup de journalistes sont des gens de qualité. Mais leur sourire sincère fait peine à voir. Le système est vicié. Je veux bien croire à la sincérité du journaliste, mais il n’est qu’un élément dans un système, et quand certains disent : « Moi, je suis libre », je voudrais tirer sur le fil de sa liberté pour savoir où est fait le nœud.
Vous avez déjà dit tout à l’heure quelque chose qui se rapproche de la théorie de la conspiration ?
Les médias sont, à mon avis, des appareils de pouvoir dont il ne faut pas douter de la duplicité. Je pense qu’à travers l’information, la plupart des médias diffusent de l’idéologie. Je voudrais que l’on considère le public comme adulte et comme capable de se faire une opinion lui-même. On est en droit d’avoir une matière d’information brute, d’être confronté à la dureté comme à la beauté du réel sans passer par le filtre des journalistes qui décident ce qu’on a ou pas le droit de voir, pour la seule et simple raison que nous sommes en démocratie. On est tout à fait capable de regarder une interview d’un homme mauvais et de résister par soi-même à son discours. Mais je pense qu’il y a toujours une censure faite par les médias, qu’il y a des choses qu’on ne peut pas dire et qu’on ne peut pas regarder, et qu’on entretient le public à penser le contraire. Mon dernier film, « Twentynine Palms », a été interdit d’antenne par le rédacteur en chef de France 2.
Vous devez donc être partisan de l’irruption des « weblogs » et des « bloggers » dans le débat public par Internet où tout le monde devient informateur ?
Oui. Cela permet de court-circuiter les médias et de faire fonctionner la planète monde avec et par les individus. C’est bien que les gens puissent dialoguer directement les uns avec les autres sans passer par l’appareil médiatique démagogique. C’est un signe de maturité démocratique. Les médias « porte-parole » de l’opinion publique sont archaïques car ils déforment toujours la démocratie.
« La prochaine révolution à faire, c’est la révolution des médias. Il faut renverser d’abord la politique, puis les médias. »
Mais vous ne craignez pas que, sans le filtre professionnel des médias, le concert incontrôlé devienne un peu cacophonique ?
Forcément. Les médias actuels sont modelés par les mœurs politiques. Ils en sont quasiment les outils, voire l’ordre. Je pense même que la prochaine révolution à faire, c’est la révolution des médias. Il faut renverser d’abord le politique, puis les médias. Non pas que j’y voie le mal absolu. J’y vois simplement un système qui conduit la démocratie dans le mur. C’est un pouvoir totalitaire, celui d’un « peuple tyran » coupé de la réalité complexe des individus.
Est-ce que les médias, et la télévision en particulier, ne jouent pas parfois un rôle positif en suscitant des mouvements populaires de solidarité et de générosité, par leur couverture de grandes catastrophes humaines, par exemple ?
Oui, mais cela ne les excuse sûrement pas du mal qu’ils nous font par ailleurs. En outre, cela entretient le spectateur dans une mauvaise conscience. Je vois des événements épouvantables sur lesquels je ne peux rien faire. Et les médias poussent toujours à nous culpabiliser en nous présentant des horreurs sur lesquelles nous ne pouvons pas intervenir. Et derrière cette culpabilisation, il y a manipulation. Nous sommes dénaturés par cette vision du loin qu’est la « télévision ». Alors que sur le proche je peux agir et qu’ils m’en éloignent.
Alors, les grandes collectes de fonds par les médias, c’est de la manipulation ?
Ne soyons pas naïfs. Ce sont des appareils de pouvoir qui, pour ce faire, se dissimulent sous les meilleures intentions. Leur bonté a quelque chose de profondément exaspérant. Si vous voulez, on perçoit quelque chose de mauvais pour quelque chose de bon. On n’a pas besoin de se montrer à des millions de gens. Cette exhibition médiatique de la bienfaisance a toujours quelque chose de trouble dans sa motivation profonde et ses arrière-pensées.
Peut-être, mais peut-il y avoir télévision sans exhibition ?
C’est pour cela que je vous dis que la télévision est ambiguë. Je n’y vois pas le mal absolu, mais je relève son ambiguïté. Je pense que c’est un outil formidable. Le problème, c’est de savoir comment on fait de la télévision aujourd’hui, comment on fait de l’information télévisée, comment on présente l’information au spectateur. Ce n’est pas la télévision elle-même que j’accuse. Elle fait ce qu’on lui demande. Mais je n’ai pas du tout confiance dans les dirigeants des chaînes, pas du tout confiance dans les directeurs de programmes quand je vois ce qu’ils choisissent et programment. C’est un monde qui tourne en rond, avec toujours les mêmes journalistes, les mêmes représentants de la société politique ou intellectuelle. Une démocratie ce n’est pas ça : où sont la parité, la pluralité ?
Alors, comment la faire autrement ?
D’abord, là aussi, dire non. Dire et redire que la cause première de la télévision, des médias, du cinéma, c’est l’ordre politique lui-même. Faire de la création à la télévision, il devrait suffire de le vouloir. Mais on vit une époque où l’on fait ce que l’on peut. Autrefois, on disait que la télévision devait instruire et éveiller. Elle ne le fait plus ! Quand je vois mes enfants devant la télé, quand je vois ce qu’ils regardent... Ce n’est pas un éveil, ça ! On n’éveille pas quelqu’un en lui montrant des émissions stupides, débiles ou scandaleuses, où l’on voit ce qu’il y a de plus horrible. Cette politique de masse restera abjecte tant que l’individu et sa diversité ne constitueront pas son dessein.
Cela vous arrive quand même parfois de regarder les informations à la télévision ?
Oui mais, chaque fois, je me tords de rire sur mon canapé.
Bruno Dumont est cinéaste et professeur de philosophie.

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