Quel est votre regard sur les effets de la télévision sur nos comportements ?
A partir de l’Ecole de Francfort, puis d’auteurs aussi divers que Baudrillard ou Marcuse, la société mass-médiatique subit des critiques très violentes. La télévision, en particulier, est accusée de tous les maux : destruction de la culture, création de nouvelles normes, crétinisation des masses... Depuis les années 90, on en a remis une louche, pour insister sur le thème du Big Brother et dénoncer la contrainte morale et idéologique de la télévision qui a pris une place croissante dans le quotidien des individus. A mon sens, ces analyses sont totalement ridicules, aveugles au mouvement paradoxal de l’action et de l’impact des médias. Il est indéniable que la télévision a des effets sur les comportements, sur la sociabilité, en particulier masculine, les bars ayant disparu à mesure que le petit écran prenait de l’importance. Les médias audiovisuels participent d’un repli sur la sphère privée. Impossible donc de nier la force de la télévision mais je pense qu’elle n’est pas là où beaucoup la voient. La consommation télévisuelle apparaît davantage comme une habitude que comme l’expression d’un choix délibéré. Paradoxalement, la culture dominante valorise l’initiative et l’autonomie, mais seul un téléspectateur sur cinq décide par avance de son programme. Le zapping augmente mais le temps passé devant le petit écran aussi. Les gens critiquent la télévision mais continuent de la regarder. L’individu hypermoderne ne s’identifie ni à l’homme standardisé et sans libre arbitre ni à l’individu souverain : c’est un être zappeur à écoute flottante. En ce sens, les médias ont un pouvoir, mais pas tous les pouvoirs.
Vous ne pouvez pas nier que la télévision a contribué à forger des normes et des références.
C’est en effet l’une des grandes forces des médias et de la publicité. Il est évident qu’ils véhiculent des normes, en particulier concernant le corps des femmes. Cela a créé un nouveau type de comportement, d’aspiration esthétique. L’image de référence est devenue celle de la jeunesse et du corps svelte. Je crois que de ce point de vue, la puissance de la télévision est plus forte encore que celle de la mode qui s’inscrit dans une logique de fugacité. Mais encore une fois, la télévision n’est pas le nouveau malin génie qui fond sur le pauvre peuple.
Vous récusez les théories arguant le pouvoir hypnotique de la télévision...
Absolument ! Je ne crois pas que la télévision empêche qui que ce soit de penser. Contrairement aux visions apocalyptiques d’un Guy Debord, qui voyait l’individu incapable d’exercer son libre arbitre sous la pression des médias, j’observe une réalité rigoureusement inverse. L’individu hypermoderne met en cause toutes les institutions, et plus particulièrement la télévision. Connaissez-vous une seule personne qui ne critique pas la télévision ? Les informations, les programmes poussent les gens à l’inquiétude et non à la quiétude. La télévision, loin d’hypnotiser l’individu, le pousse à être toujours plus réflexif.
Mais en même temps, vous admettrez que son emprise a considérablement changé les conditions d’exercice de la démocratie ?
La télévision a certainement fait bouger les lignes. Elle a contribué à l’éclosion de nouveaux rituels. Mais ce n’est pas elle qui fait les élections ! Certes, la politique spectacle s’est profondément immiscée dans la réalité quotidienne. Le jeu des petites phrases, les formules concoctées pas des agences de publicité, le style publicitaire... Tout cela est vrai et a fait évoluer le discours politique. Mais je ne vois pas en quoi la démocratie en a été dénaturée. La télévision a changé le regard sur les hommes politiques qui sont obligés de faire preuve de séduction. Elle joue indéniablement un rôle dans la sélection des hommes politiques. Lesquels passent de plus en plus de temps dans les médias et dans la formation au débat avec des journalistes. Mais j’observe aussi que les grands médias n’ont pas la capacité de faire élire un homme. L’échec de Balladur, alors qu’il était soutenu par le plus grand support télévisuel de France, en est une bonne illustration. Un autre exemple : alors que 90 % des médias ont milité pour le « oui », les Français ont choisi de répondre non au référendum sur la Constitution européenne.
« Le succès de la télé-réalité, c’est l’ivresse de soi pour des gens quelconques. »
Rien ne vous dit que sans cette pression médiatique, le non ne l’aurait pas emporté encore plus largement.
C’est vrai, mais en attendant, on voit bien que 90 % des médias ne peuvent orienter 90 % des électeurs.
Les médias ne jouent donc pas contre la démocratie ?
Parler de dénaturation de la démocratie par l’action des médias me paraît exorbitant. Tout compte fait, les médias, et en particulier la télévision, ont davantage renforcé la démocratie qu’ils ne l’ont affaiblie. Regardez combien les discours révolutionnaires qui fleurissaient dans les années 50 et 60 paraissent d’un autre âge. Les droits de l’homme, qui fondent la démocratie, sont aujourd’hui sacralisés. Le pluralisme et la concurrence pacifique sont des valeurs partagées par le plus grand nombre. Les médias ont fortement contribué à disqualifier les grandes idéologies sacrificielles, le fascisme, le nationalisme et le communisme, ces grandes tragédies du XXe siècle. Nous sommes sortis d’une logique de guerre civile au profit d’une confrontation où le citoyen est un consommateur de la vie politique. Enfin, il me paraît plutôt positif qu’aujourd’hui les citoyens disposent d’une information qui se soit éloignée d’une approche partisane : la presse d’opinion et la presse partisane sont en déclin, la télévision d’Etat doit composer avec des concurrentes... Les citoyens peuvent fonder leur opinion à partir de données et de faits moins marqués politiquement. Les médias, en montrant le réel, ont contribué au développement du scepticisme devant les grands appareils idéologiques. Et c’est tant mieux.
Vous ne croyez guère à l’efficacité de la communication ?
Je suis sensible aux faits. Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’en dépit d’années de campagnes de communication puissantes et très présentes, la baisse de la consommation de tabac n’a réellement débuté qu’à partir du moment où les prix ont augmenté de façon très significative. On peut faire la même remarque pour la sécurité routière : les mesures coercitives de Nicolas Sarkozy semblent avoir produit plus d’effet que toutes les campagnes de communication qui se sont succédé depuis de nombreuses années...
En fait, l’individu n’est pas une marionnette qui subit de façon passive les médias. Il y a une vieille règle : on ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif. De la même façon, je suis très critique sur les positions d’Habermas pour qui les médias détruisent du social et produisent leurs propres normes. C’est en partie vrai mais on ne peut nier la puissance de la réflexivité des téléspectateurs. Les médias n’ont pas empêché que se multiplient de nouvelles formes d’émotions collectives, de la Love Parade de Berlin au Mondial de foot.
« Le rôle nouveau de la télévision : donner la parole à tous, permettre à chacun de se reconnaître. »
Au contraire, n’est-ce pas les médias qui créent ces « émotions collectives » ?
Pas nécessairement. Si la télévision avait décidé de mettre le même investissement sur le championnat du monde de tennis de table que sur le Mondial de foot, croyez-vous vraiment que le succès aurait été identique ? Notre époque est marquée à la fois par un individualisme exacerbé, une anxiété nouvelle concernant notre devenir et un consensus sur les valeurs essentielles de démocratie et de tolérance. Pour moi, l’impact des médias ne peut se soustraire à une vision plus globale de la société. Dire que ce sont les médias qui réduisent la place de la culture est trop partiel. Il n’y a pas de complot contre la culture mais une constellation de phénomènes, comme l’évolution des modes de vie, le développement du tourisme, du sport... Concurrencée, la culture devient une source de distraction plus faible qu’auparavant.
Les médias jouent de plus en plus la carte de la télé-réalité ?
La télé-réalité est l’ivresse de soi pour des gens quelconques. Longtemps réservée aux têtes couronnées, la notoriété est aujourd’hui à la portée de chacun. Ce qui est assez énigmatique, c’est l’appel à la télévision pour régler ses problèmes personnels. Cela permet de se dire que l’on n’est pas seul devant une difficulté. « La raison vient avec la comparaison » disait Rousseau. On est passé d’une télévision abstraite, où les experts intervenaient seuls du haut de leur savoir, à des programmes qui mettent en scène l’expérience vécue, où l’individu et ses problèmes sont une figure aussi importante, voire plus, que le spécialiste. C’est le vrai discours narcissique, le rôle nouveau de la télévision : donner la parole à tous, permettre à chacun de se reconnaître. En ce sens la télévision s’est démocratisée.
Gilles Lipovetsky est agrégé de philosophie.

Revue Médias















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