La téléréalité et la presse people ont a priori tout du nouveau phénomène médiatique. Une légère prise de distance permet cependant de constater que les médias populaires, depuis au moins une cinquantaine d’années, obéissent à un certain nombre de constantes.
C’est en tout cas ce qui frappe à la lecture de « Télévision, presse people : les marchands de bonheur » de Virginie Spies, lorsque l’on a lu par ailleurs « The Uses of Literacy. Aspects of Working Class Life » de Richard Hoggart. Dans ce dernier ouvrage, plus connu en France sous le titre « La Culture du pauvre », l’auteur passe au crible quelques aspects de la vie des classes populaires anglaises de la fin des années 1950. Une place de choix y est accordée aux émissions radiophoniques et à la presse « bon marché ».
On essaiera donc de prendre ici la mesure de cette distance historique qui sépare ce que Richard Hoggart appelait alors les « marchands de divertissements » de ce que Virginie Spies nomme aujourd’hui les « marchands de bonheur », ceci afin d’en souligner les traits communs, mais aussi de repérer ce qui les distingue.
Le point de vue d’Hoggart sur les médias de son temps repose sur cette observation que « les idées les plus fréquemment utilisées par les journalistes de la grande presse sont précisément celles qui leur permettent de toucher leur public en jouant de mécanismes déjà en place ». Autrement dit, c’est en s’appuyant sur les attitudes et les valeurs qui fondent traditionnellement le sentiment d’appartenance au groupe dans les milieux populaires que les marchands de divertissements entendent élargir et accroître leur audience.
Si donc la culture de masse peut être qualifiée de « populaire », c’est seulement parce qu’elle convertit le sens commun de Monsieur Tout-le-Monde en ce qui serait supposé être le « bon sens ». Ce faisant, le système de valeurs qu’elle promeut n’a que peu à voir avec son référent d’origine, dans la mesure où la culture populaire se trouve être dévoyée au profit de ce qu’Hoggart appelle une « morale de la complaisance universelle », qui tend vers la « glorification de l’homme moyen ».
On retrouve sans peine cette manière de « faire peuple », qui n’est rien d’autre qu’une façon populiste de produire de la norme, dans les programmes de télévision analysés par Virginie Spies ; et dont l’auteure nous dit qu’ils vouent un « véritable culte au banal ». Il apparaît en effet que, pour accrocher le public, les marchands de bonheur nourrissent rarement d’autres ambitions que celle qui consiste à faire confirmer ce que tout individu pourvu de sens commun ne saurait ignorer : « le malheur des uns fait le bonheur des autres », « l’argent ne fait pas le bonheur », « un bonheur n’arrive jamais seul », etc.
Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer le nom de quelques-unes de ces émissions. « Tout est possible », « Sans aucun doute », « Y’a que la vérité qui compte », « C’est du propre », ou bien encore « Il faut que ça change », qui résonnent comme autant de maximes grâce auxquelles on justifie un avis sans autre forme de procès que « C’est mon choix ».
Deux tendances caractérisent, selon Hoggart, le traitement de l’information par les marchands de divertissements : la « personnalisation » et l’« atomisation ». La première consiste à nourrir notre prédilection pour les tranches de vie en attisant le « goût du détail intime ». Il n’a, en effet, pas fallu attendre les frasques de Paris Hilton pour présenter « l’héritière richissime comme une pauvre petite fille riche qui, au fond d’elle-même, ne désirerait rien d’autre qu’un foyer “exactement comme vous, mesdames” » (Hoggart).
La seconde technique vise à sortir de tout contexte les personnalités décrites, les événements dont il est question, par des procédés graphiques ou rhétoriques. « Court, autosuffisant et pimenté, voilà l’article-type », constate à nouveau Hoggart. Ainsi l’information « atomisée » prend-elle la forme d’un « pot-pourri » de faits, d’images, de dialogues... présentés à la manière d’un comic strip ou d’un roman-feuilleton dans une sorte de « vide social ». Il s’agit alors de banaliser la vie des gens célèbres tout en célébrant la vie des gens ordinaires et, par là, de neutraliser toute interrogation sur les mécanismes de production des inégalités et des différences.
Publiciser l’espace privé
À la lecture des « Marchands de bonheur », force est d’admettre que ces deux tendances se sont aujourd’hui nettement confirmées. Outre le constat que les potins et les faits-divers, ou pour le dire en langage télé, les « Confessions intimes » et les « Faites entrer l’accusé », sont toujours aussi vendeurs, le témoignage que livre Virginie Spies à partir de son incursion dans les locaux du magazine Public s’avère à ce propos fort éloquent.
Ainsi, la façon dont on y construit un récit autour de la remarque du directeur de la rédaction selon laquelle « il y a longtemps que l’on n’a pas vu le second enfant de Britney Spears », et qui autorise in fine toute une série de spéculations sur la capacité de la chanteuse à être une (bonne) mère - « exactement comme vous, mesdames », serait-on tenté d’ajouter. Ici encore, il s’agit bien « de broder autour de quelques photographies de people ». Et comme tout bon roman sentimental, ce radotage tourne toujours autour des deux thèmes à fort coefficient moralisateur que sont la famille et l’amour.
Quelles sont les modifications suscitées par cette médiamorphose des marchands de divertissements en marchands de bonheur ? On serait bien sûr tenté de répondre, en empruntant encore à Hoggart, que « l’emballage seul a changé ». Et l’on n’aurait pas tout à fait tort. Pourtant, il n’est pas certain qu’en la matière, l’emballage puisse être aussi futile que ce qu’il contient. Le sexe, par exemple, ne se vend plus « sous cellophane », comme dans les années 1950, mais sur papier couché, autrement dit sous le regard de tous. Pour peu que l’on suspende un instant nos jugements de valeur, il faut pouvoir tirer toutes les conséquences de cette exposition généralisée.
« Evaluer son propre bonheur passe par la mesure de celui des autres. »
En croisant la lecture des deux ouvrages, on est tenté de penser que l’on a assisté, au cours du demi-siècle qui sépare leur publication respective, à un double renversement médiatique : alors que, chez les marchands de divertissements, la presse populaire se chargeait de mettre à nu la vie des gens célèbres et qu’il appartenait à la radio de porter aux nues celle des personnes privées, on découvre aujourd’hui qu’il incombe plutôt à la télévision de rendre publique la vie des gens ordinaires, et à la presse people de dévoiler leur intimité.
En d’autres termes, on serait passé d’un mouvement qui tendait à privatiser l’espace public, à celui qui pousse au contraire à publiciser l’espace privé. Et il est probable que dans ce processus, que l’on peut littéralement qualifier de people-isation, l’animateur télé ait pu jouer un rôle de médiateur. De cette publicisation de l’intime, telle qu’elle se donne à voir notamment sur les nouveaux médias (comme Facebook, le Closer des gens ordinaires !), il serait cependant hâtif de conclure à l’expression paroxystique de l’individualisme. Car il est fort possible, au contraire, qu’elle en constitue une réponse, une tentative de rapprochement donc.
Devoir de bonheur
De la culture populaire à la culture people, on passe en effet de « l’impératif de garder le moral », comme l’écrit Hoggart, à partir duquel les classes populaires font face aux difficultés matérielles tout en préservant leur dignité, au « devoir de bonheur » auquel la culture médiatique actuelle nous enjoint. Or, cette injonction est paradoxale, car le « devoir de bonheur » exige à la fois d’inventer une manière singulière d’être heureux, tout en se conformant à une norme du bonheur définie collectivement. Pas surprenant dès lors que la télévision entend nous allouer les services d’un coach (« Super Nanny », « Pascal le grand frère », et bien d’autres).
Évaluer son propre bonheur passe donc par la mesure de celui des autres. Et voilà comment on est amené à rechercher dans le public (et dans Public) l’intimité d’autrui, et à rendre publique la sienne. Ainsi l’intimité est-elle devenue un opérateur d’échange et de rencontre, un agir communicationnel au sens d’Habermas, un faire public.
Point de catastrophisme cependant : il n’y a pas de raison de penser que, face aux marchands de bonheur, les individus seraient aujourd’hui entièrement dépourvus de cette capacité à distinguer ce qui relève de la vie privée et de la vie publique, du monde réel et du monde virtuel. Sans doute, et les médias actuels nous le montrent en même temps qu’ils en sont l’expression, un nouveau réagencement est-il à l’œuvre, ce qui débouchera immanquablement sur de nouvelles normes.
Mais, quel que soit l’avenir, le sens commun est ainsi fait qu’il prévoit toujours, dans sa réserve de formules toutes faites, une parade au bon sens qu’on lui soumet : l’argent ne fait pas le bonheur ?... Certes, mais il y contribue ! Pour vivre heureux, vivons caché ?... Oui, mais le bonheur ne vaut que s’il est partagé !

Revue Médias















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