Dans le numéro d’automne de Médias, Élisabeth Lévy refuse, à propos de son éviction de France Culture,« qu’on mette en doute son honnêteté ».
Je n’ai évidemment jamais mis en cause son honnêteté, j’ai simplement dit que la difficulté de son émission était d’éviter la dualité qui fait tomber dans la critique systématique - qu’Élisabeth Lévy nomme pessimisme - ou à l’inverse, dans la complaisance. À mon avis, « Le Premier Pouvoir » n’évitait pas ce travers. À mon tour de me moquer gentiment de ses propos lorsqu’elle parle d’autocratie au sujet de France Culture : un producteur s’offusque du mécanisme par lequel il est remercié, mais pas de celui de sa nomination. Une nouvelle émission en remplace forcément une autre. Si France Culture fonctionne selon un système autocrate, il faut le dénoncer tant à la nomination qu’à l’éviction. C’est drôle de ne découvrir le système qu’au moment où votre émission s’arrête...
Vous avez revendiqué une certaine dose de subjectivité à son égard.
Je ne connais pas de média qui n’ait un directeur chargé d’assumer la responsabilité de la programmation. Patrick de Carolis et Patrice Duhamel, quand ils décident de mettre fin à l’émission de Thierry Ardisson ou de changer celle de Jean-Luc Delarue, sont dans leur rôle. J’ai fait de même avec Élisabeth Lévy. Je revendique cette part de subjectivité dès lors qu’elle n’occulte pas les désaccords sur le fond. Par ailleurs, je dois avouer que je ne comprends pas que l’on puisse réagir en disant : « Si je suis remerciée, c’est deux ans de travail fichu à la poubelle. » C’est une étonnante conception de l’émission de radio qui, par définition, est fugace. Aucune émission n’est par nature appelée à durer pour l’éternité.
Ne pensez-vous pas qu’une émission, même imparfaite, vaut mieux que le silence ?
Mon objectif n’est pas de supprimer toute critique des médias. Ils sont aujourd’hui traités de façon transversale sur France Culture. « Le Grain à moudre », par exemple, a récemment réalisé une émission sur Libération et une autre sur le métier de journalisme. On n’occulte pas le sujet. La porte n’est d’ailleurs pas définitivement fermée à une nouvelle émission un jour. Mais il faudra en fixer précisément les critères et la nature.
« Le Premier Pouvoir » bénéficiait pourtant d’une bonne audience.
C’est vrai, comme toute notre grille du samedi matin. Je note que les réactions à sa suppression, si elles ont existé, ont été modérées. Lorsque des rumeurs, totalement infondées, ont circulé sur la suppression de l’émission d’Alain Finkielkraut, nous avons reçu environ mille messages : 900 pour protester, une centaine pour nous y inciter. Pour « Le Premier Pouvoir », la réaction n’est même pas de l’ordre du dixième. La légitimité d’un choix de direction repose sur une certaine ligne éditoriale. Je n’ai même pas besoin d’indiquer que mes choix politiques n’ont rien à voir avec cette décision, quoi qu’on ait pu en dire ! Et puis, n’aurait-il pas été plus désagréable à Élisabeth Lévy de se voir remplacée par une nouvelle émission sur le même thème ?
« Radio France est sans doute encore marquée par son passé depuis l’ORTF. »
Avant vous, Laure Adler disait : « Ma seule référence, ce sont les auditeurs. » Ce n’est pas votre cas ?
Elle le disait, je crois, en réaction à une tendance de cette maison : l’« entre-soi ». On parle de sujets entre gens qui les connaissent bien, qui sont contents d’en parler mais qui ne se préoccupent guère de savoir que, de l’autre côté, il y a quelqu’un qui écoute et que c’est d’abord pour lui qu’on parle... En revanche, la quête de l’audience n’est pas non plus l’unique référence : n’oublions pas le contenu. C’est la rencontre des deux qui compte pour nous.
Alain Finkielkraut, dans Médias (septembre 2004), disait : « Je bénéficie d’une totale liberté sur France Culture... Mais c’est le public qui me fait peur. L’extrême gauche progressiste qui est aujourd’hui nombreuse et chauffée à blanc... Ce n’est donc pas sur France Culture que je peux développer un propos nuancé sur le Moyen-Orient. »
On constate une montée des extrêmes, chez les auditeurs de France Culture comme ailleurs, qui rend le débat difficile. Le Proche-Orient est un sujet particulièrement sensible, qui suscite des passions et provoque toujours de nombreuses réactions. Mais les idées doivent pouvoir s’exprimer ; la contradiction des points de vue fait réfléchir sur la complexité de la réalité. À l’auditeur ensuite de se forger son opinion.
La tonalité générale de votre radio est plutôt à gauche...
Certains estiment que la station est vendue au libéralisme ; d’autres que nous sommes trop à gauche. Ce qui me frappe surtout, c’est l’incroyable liberté dont on jouit ici par rapport à d’autres médias. Nous n’avons aucune contrainte dans le choix des sujets. Des contraintes de moyens, d’horaires, d’organisation, certes ! Mais jamais dans les choix éditoriaux. Je crois que tous les producteurs pourront confirmer ces propos.
On vous reproche aussi une tendance à l’immobilisme : le poids des syndicats ?
Il existe indéniablement des conservatismes à Radio France. Cette maison est un peu lourde, encore marquée sans doute par son passé depuis l’ORTF. Mais les évolutions sont possibles : on le constate tous les jours.
Aujourd’hui, vous seriez prêt à inviter Robert Redeker ?
Bien sûr ! D’autant plus que sa liberté a été menacée. Si possible, d’ailleurs, dans le cadre d’un débat contradictoire. La liberté d’expression ne se divise pas. La restreindre est un signe de faiblesse de nos démocraties occidentales. Lorsque les paroles deviennent plus graves que les actes, on assiste à une incroyable inversion des valeurs. Cela m’a frappé avec le « coup de boule » de Zidane : on a fini par dire que les propos de Materazzi étaient plus graves que la réponse de Zidane. La violence deviendrait légitime alors que les propos ne le seraient pas ? C’est quand même problématique ! ?

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