À quel genre de médias vous abreuvez-vous ?
Je suis, hélas, un drogué de la télévision. Et de plus en plus consterné par les informations sur TF1 et France 2. J’en ai même honte. Les faits divers remisent presque toujours les rares nouvelles importantes vers la fin du journal. Le « Journal du Monde » de Vincent Hervouët sur LCI est à peu près le seul programme qui soit digne à la télévision. Le reste n’est qu’abrutissement insupportable et honteux. S’agissant de la presse écrite, je la lis avec d’autant plus d’attention qu’elle va disparaître. Dans cinq ou dix ans, tout ce qui a composé notre univers de paperasse va s’évanouir. Je lis Le Monde, Libération pour « Rebonds », Le Figaro surtout pour l’étranger, je regarde le Herald Tribune et les trois hebdos, à toute vitesse pendant le week-end, parce que je ne peux pas faire autrement.
Vous ne les lisez pas par plaisir ?
Un peu par plaisir mais aussi par devoir. Je connais la moitié des gens qui y écrivent et je vais les rencontrer le lundi... Si je n’ai pas lu leur article, c’est embêtant. Et puis, je suis éditeur, alors je me renseigne sur ce qu’on dit des livres. Il ne faut pas exagérer, j’ai aussi, parfois, du plaisir à les lire, mais je les confonds tous les trois...
Les médias ont-ils changé ou est-ce nous qui vieillissons ?
Si vous prenez Le Monde, ce n’est clairement plus le même journal. Les reportages en profondeur que nous lisions n’existent plus ou si rarement. Des journalistes comme Guillermaz sur la Chine ou Alain Clément sur les États-Unis étaient des esprits supérieurs et de grands connaisseurs. Ils n’ont pas d’équivalent aujourd’hui. On fait court, rapide. Mais le discours sur le niveau qui baisse est si convenu qu’on hésite à l’entonner.
Et Internet ?
Je le manie très mal. Je fais partie de cette génération qui a des difficultés à s’y mettre. Je sais que, je fais les efforts qui, mais je n’y arrive pas. J’ai senti ma vieillesse deux fois : la première avec la planche à voile, la seconde avec Internet.
Mais vous avez quand même un avis ?
Un compromis incroyable entre une mine d’informations et une poubelle. Il faut savoir s’y retrouver. Et reconnaître que c’est un beau monde fantastique.
Un monde qui est pourtant en train de manger le vôtre ?
Oui et non. Il le bouleversera très profondément. On est au début d’un processus de transformation des rapports de l’écrit et d’Internet. Tout a été dit là-dessus. Même dans mon domaine, l’édition, une grande partie va se retrouver sur Internet. Vous connaissez la thèse de Robert Darnton, selon laquelle Internet va permettre une sorte de double vitesse. Les livres de recherche se contenteront d’exposer leur thèse en cent cinquante pages, et tout l’appareil de notes sera sur Internet. Je ne suis pas sûr qu’on en soit là, et même cette théorie date un peu. Je suppose que le changement ira plus loin encore. Notre appréhension de la connaissance sera radicalement différente et je ne peux pas juger si elle sera meilleure ou non...
L’objet livre est-il menacé ?
Cela dépend du livre. Le roman n’est pas inquiété. La littérature grise ou scientifique est déjà sur Internet. Quant à la mienne... C’est pour cette raison que la thèse de Darnton m’a tellement intéressé - je l’ai d’ailleurs publiée dans Le Débat. Elle touche directement à ce que je fais. Un exemple : il existe une édition complète de Michelet qui n’a jamais vu le jour, avec un appareil critique de Paul Viallaneix, dont les manuscrits dorment dans les caves de l’École normale supérieure. Je les ai consultés et j’aurais souhaité les publier en intégralité sur le Net pour ne garder qu’une version grand public en livre. Les liens entre l’auteur et son livre ne sont plus les mêmes. Et dans la presse, l’environnement de l’article - fondamental quand vous lisez un journal - change en profondeur. C’est une autre éducation. Nos enfants liront de moins en moins de livres. Ils sont déjà à l’âge Internet.
Une vraie rupture ?
On quitte un type de civilisation globale dont le livre, le journal, et l’histoire au sens fort, qui m’intéresse comme professeur et comme historien, faisaient partie. Sans oublier évidemment la langue, la grammaire. C’est le monde des humanités. Nous allons en sortir dans quelque temps et je ne verrai pas la suite...
En tant qu’historien, ne trouvez-vous pas dangereux que les thèses du complot les plus folles rencontrent enfin leur public sur Internet ?
Effectivement, c’est troublant. Mais on va entrer dans un tel maelström que cela n’aura pas la même nocivité qu’aujourd’hui. Les gens liront ces thèses et s’en ficheront pas mal. Même chose pour les fameuses lois mémorielles. Prenez la loi Gayssot sur le révisionnisme et le négationnisme : il n’y a pas d’équivalent aux États-Unis. Tout se publie, et tout le monde s’en fout.
« J’ai senti ma vieillesse deux fois : la première avec la planche à voile, la seconde avec internet. »
Toute cette relativisation des points de vue, n’est-ce pas le contraire de ce que vous êtes ?
Tout. Les hommes ont survécu à des tas de choses et ils survivront à cela aussi. Ce qu’on est, tout ce qu’on sait va changer. Il faut s’y adapter. La première condition pour conserver sa liberté est d’en mesurer les limites. Si on n’essaie pas de comprendre le monde dans lequel on va entrer, on ne pourra pas défendre le peu que nous voulons transmettre. L’humanité ne va pas disparaître pour autant. La logique mentale et la chronologie historique marchent ensemble, et les deux vont être altérées.
On est entré dans la civilisation du copier-coller ?
Oui. Savez-vous qu’il existe au ministère de l’Éducation nationale des projets sous le coude qui consistent à faire exploser la discipline du français et à la scinder en deux ? D’un côté vous aurez « Langage et communication » qui sera essentiellement verbal et que vous pourrez étudier, par exemple, à partir de notices qu’on rédige pour vendre un produit. Et de l’autre, « Littérature française », en option. Je ne dis pas que cela va s’appliquer. Mais il y a des gens pour y avoir pensé... Et si vous réfléchissez, ce genre de projet s’appuie sur une vraie logique : nos enfants auront beaucoup plus affaire à l’argument ou aux langues étrangères qu’à Racine ! Des pans entiers de la littérature qui avaient nourri notre imaginaire ne sont plus pour eux que broutilles. Pour dire vite, la littérature classique. Sauf, et c’est ce qui me frappe, les mémoires, les essais qui parlent d’eux. Si vous demandez à des jeunes quels sont les auteurs les plus brillants de la littérature française, ils répondront Chateaubriand, Proust ou Rousseau pour ses « Confessions ». Autrement dit, la littérature du moi. De Gide, son « Journal », de Stendhal, sa littérature égotiste. Tout cela reflète une évolution normale. Pouvez-vous lire Rabelais ? La littérature courtoise ? Moi, je ne peux pas, alors que nos parents le faisaient. Il y a une sorte de tri permanent. Nos parents ou grands-parents lisaient Lamartine et cela nous paraissait ridicule. Je ne suis pas fataliste pour autant. Qu’est-ce qui justifiait qu’on aborde cette littérature ? La langue et la connaissance de soi et de l’autre. Mais les jeunes aujourd’hui ont cette connaissance par les voyages, par les rapports entre filles et garçons. Quant à la langue, c’est un problème. Vous entendez la façon dont s’exprime le président de la République ?
Comment fonctionnent les intellectuels par rapport aux médias ?
La montée en puissance des médias a créé un problème pour ceux qu’on appelait traditionnellement les intellectuels. Un problème fondé, me semble-t-il, sur un paralogisme, un faux argument selon lequel, lorsque vous écrivez, vous êtes lu par trois, ou trois mille, ou trois cent mille personnes, mais si vous dites un mot à la télévision, vous atteignez trois millions de spectateurs. Le message est démultiplié par le média. Donc, passez à la télévision. Or, ce n’est pas vrai, car l’influence d’un intellectuel ou d’un homme de pensée ne se mesure pas à son audience immédiate. Son rayonnement n’est pas dépendant de l’audimat. Mais ce paralogisme fait que les intellectuels sont néanmoins attirés comme des mouches par les médias. Par ailleurs, s’est opérée simultanément entre radio et télévision une séparation radicale. À la radio, vous pouvez dire beaucoup de choses, et certains intellectuels dits médiatiques, type Finkielkraut, le démontrent à satiété. Il a d’ailleurs refusé de succéder à Pivot parce qu’il avait conscience qu’à partir du moment où l’image vous dévore, la parole n’est plus entendue.
À un moment donné, j’ai été sensible à la typologie complexe qui pouvait exister entre les intellectuels médiatiques. Un homme comme Paul Ricœur a probablement passé un nombre d’heures infini à la télévision : ce n’était pas un intellectuel médiatique pour autant. Edgar Morin pouvait passer pour un intellectuel médiatique, mais pas tout à fait comme les autres. Même chose pour Michel Serres. Minc fait partie d’une tout autre catégorie : très intelligent, ayant moins lu les ouvrages de fond que ceux qui les résument, connaissant assez de monde pour être au courant de tout, mais occupé ailleurs... Minc est capable de faire une copie d’ENA tous les ans, un petit livre de deux cent cinquante pages, bien troussé. Disons un énarco-médiatique plutôt qu’un intellectuel médiatique. Chemin faisant, je me suis aperçu que toutes ces catégories s’effaçaient et qu’en fait d’intellectuel médiatique, il n’y en avait qu’un : Bernard-Henri Lévy. Un phénomène ! Un peu comme Sarkozy en politique. Ils ont d’ailleurs des points communs et appartiennent au même âge médiatique. BHL est l’incarnation de l’intellectuel médiatique. Il lui faut pour cela des qualités tout à fait spéciales, qu’il possède, et il a cette disposition qui fait que, même lorsqu’il écrit un livre sur Sartre, il l’écrit pour les journalistes. Ce livre ne compte pas pour un philosophe. Il l’a remis en selle, mais auprès de qui ? Auprès des journalistes. Son univers est spontanément celui des médias, il a tout ce qu’il faut pour y réussir. C’est un phénomène que je considère avec un peu de stupeur et aussi un peu d’admiration.
Mettriez-vous un Glucksmann ou un Finkielkraut dans la même catégorie ?
Non, pas Finkielkraut. Et Glucksmann, c’est encore différent.
Vous avez dit : « Un intellectuel médiatique vit du commerce des idées des autres. »
Oui. L’antitotalitarisme que Bernard-Henri Lévy a réussi à faire passer dans le grand public existait sous toutes ses formes auparavant, mais n’avait pas « mordu » comme il a su le faire mordre.
Ils ont donc leur utilité.
Quand ils disent de bonnes choses, pourquoi pas ? Mais la vraie vie de l’esprit est ailleurs. Ils ne sont pas incapables de la sentir et, à certains égards, de la faire passer. Ils illustrent là aussi un âge de l’intellectuel tout terrain. Y en aura-t-il d’autres après eux ? Pas sûr. Même chose en politique. Cette manière qu’a Nicolas Sarkozy de faire de la politique inaugure-t-elle une manière dont on ne pourra plus revenir ? Ou, au contraire, est-ce une exception et à Sarkozy succédera-t-il un modèle Jospin ou Juppé ? Une fois passé le moment BHL, très lié à sa propre personne - même si un ou deux autres lui ressemblent beaucoup et lui courent après - les choses ne vont-elles pas entrer dans la banalité ? La médiatisation est aujourd’hui tellement à portée de tous. À un moment, un ressentiment profond a existé entre les visibles et les invisibles. L’intellectuel qui ne passait pas dans les médias se vivait comme un « prolo ». Aujourd’hui, c’est un peu comme pour Internet. Tout cela se généralise tellement... Ce qui est plus grave, c’est que la vie de l’esprit risque de se réduire de telle sorte qu’elle n’aura plus le vent en poupe...
À cause des médias ?
À cause du devenir de la civilisation et de la culture. Il est très difficile aujourd’hui pour un intellectuel d’avoir une relation détendue avec les journalistes. J’ai toujours essayé d’adopter, envers les médias, la formule de Churchill pour les décorations : ça ne se demande pas, ça ne se refuse pas et ça ne se porte pas. Si on me demande de passer à la télévision, je ne refuse pas mais je n’en fais pas une histoire. Cette ivresse, liée à la notoriété phénoménale que le passage procure à un certain moment, et qui peut paraître enviable à beaucoup, va également se tasser. Comme disait à peu près Andy Warhol, on aura tous notre quart d’heure de télévision, et puis voilà.
Cette espèce de prestige que donnait le passage dans les médias va disparaître ?
Très certainement. Même chose pour Gallimard. Nous sommes dans une oasis qui ne peut pas durer. La maison est amenée à disparaître ou à se transformer à tel point qu’elle deviendra autre chose. Pour l’instant, elle demeure une citadelle de la vie de l’esprit que j’admire et dans laquelle je me sens bien.
« L’influence d’un intellectuel ne se mesure pas à son audience immédiate. Son rayonnement n’est pas dépendant de l’audimat. »
Et l’avenir des revues ?
Il est problématique. Je me pose d’autant plus de questions que nous fêterons les trente ans du Débat en mai 2010. Trente années riches que nous avons beaucoup incarnées, mises en scène, portées. On pourrait tout arrêter. D’une certaine façon, il y aurait de l’élégance à mettre la clef sous la porte. D’autant que ce n’est pas moi qui continuerai encore bien longtemps... Mais d’un autre côté, plus le désert gagne, plus les oasis sont précieuses. Il existe quand même - je n’ose pas dire une mission, le mot est prétentieux - un travail à faire pour donner des instruments d’intelligibilité à ceux que ce travail aide à comprendre notre époque. Et puis, on jouit des privilèges de l’exterritorialité. On ne dépend de personne, ce qui est précieux dans un monde comme le nôtre. On n’est pas universitaires, donc pas pris dans la hiérarchie mandarinale ou carriériste. Un système hors marchand, car là encore, notre influence ne se mesure pas à notre audience. C’est un privilège inouï. Notre parole est libre. Prenez un tout petit fait, mais significatif.
Au moment de la construction de la Grande Bibliothèque, qui était l’un des exemples les plus typiques de la dérive monarchique de la fin du deuxième septennat de François Mitterrand, qui s’y intéressait ? Pas grand monde. Qui avait la liberté de parole sur cet édifice ? Pas grand monde non plus. On était presque les seuls à pouvoir dire ce qu’on en pensait. Du coup, Mitterrand faisait chercher notre revue, Le Débat, par des estafettes pour savoir si on avait encore « frappé », disait-il. À un échelon minime, on a eu une certaine influence. C’est un tout petit exemple évidemment, mais il est typique de ce qu’une revue comme la nôtre, dans une maison comme Gallimard, a comme possibilités - grâce au « prestige » acquis. Bref, à notre minuscule niveau, on a une liberté et des moyens. Il serait dommage de s’en priver. Je pense donc que nous restons utiles. Mais je me pose la question, sans savoir pour autant y répondre : ne devons-nous pas changer la formule, et en particulier, intégrer Internet ? Penser à une revue à deux vitesses, publier certains auteurs uniquement sur le Web, même si cela risque d’être très difficile à faire admettre à ceux qui seraient concernés.
Vous l’admettriez, vous ?
Non, bien sûr. Plus ça change, et rapidement, plus il existe une petite partie pour aimer que ça ne change pas. Je pense à l’Académie française : qu’il existe, dans un monde en pleine mutation, des gens qui soient conscients de cette mutation et qui incarnent autre chose que la nouveauté, ce n’est pas si mal !
C’est le village d’Astérix ?
En quelque sorte. Nous résistons à l’envahisseur. Nicolas Sarkozy enverrait-il aujourd’hui une estafette pour venir quérir Le Débat ? Tout le monde parlant de lui, Le Débat ne serait qu’une voix parmi d’autres. Mais je pense que si je lui demandais un entretien pour faire la une, il y aurait bien un Minc pour lui souffler : « Fais-le, c’est important. »
L’Académie française ferait donc partie de ces lieux qu’il faudrait défendre envers et contre tout ?
L’Académie, c’est le verre à moitié plein ou à moitié vide. Plus la peine de faire son procès, il n’a pas cessé d’être fait depuis trois siècles. Parlons plutôt du côté positif : c’est la seule des institutions françaises qui subsiste, telle quelle, de la France de l’Ancien Régime. C’est une archive, un vestige, une relique, une momie. Et pour un historien, bien sûr, un objet précieux. Jusqu’à une période récente, 1984, les historiens de l’Académie étaient tous de droite, d’Action française ou d’histoire dite « académique ». À part Ernest Lavisse, qui est à l’origine de la grande « Histoire de France » en vingt-sept volumes. Et tout à coup, entrent à l’Académie Fernand Braudel, Georges Duby, suivi de François Furet, puis de René Rémond, et enfin on me sollicite. Je n’ai pas jugé déshonorant d’être le cinquième... Pour un littéraire, c’est une autre affaire. L’Académie a beaucoup changé depuis le temps où elle était le refuge de l’extrême droite. Elle l’était jusque dans les années 1930, et même les années 1960. Elle s’est transformée à partir de Mauriac. On nous reproche beaucoup de ne rien faire. Personnellement, je pense que si l’on faisait vraiment quelque chose, cela ferait longtemps qu’on aurait terminé de le faire et on ne servirait plus à rien.
Terrible logique !
On a une présence symbolique. Une espèce d’éternité en marche, à pas très lents, qui n’est pas pour me déplaire. Que les hommes ne soient pas à la hauteur, c’est malheureusement le fait de toute institution... Regardez le Collège de France : quelques-uns sauvent la mise. C’est la même chose partout.
Vous occupez le siège de Michel Droit, un journaliste.
J’ai eu la chance de ne pas le connaître. Et de découvrir en travaillant qu’il avait eu une jeunesse magnifique. Couvert de décorations et de blessures à 22 ans, après être entré à 18 ans dans la Résistance. Son début de vie a été extraordinaire et sa fin tragique. Un accident de chasse atroce, où son fusil est parti tout seul, a tué un père de quatre enfants, des malversations financières lorsqu’il siégeait à la CNCL [1], découvertes sur indications de Mitterrand, et à partir desquelles il s’est fait lyncher, Alzheimer pour finir... Il était bon journaliste - après tout, ce n’était pas un crime d’être gaulliste. Ses livres sont bien plus intéressants qu’on a pu le dire. Cela m’a donc permis de faire un discours en réhabilitation, plus facile qu’un discours encenseur.
Vous êtes très critique envers les lois mémorielles, autant de limites posées à la liberté d’expression...
Et de déclarations de vérité officielle et d’établissement d’une vérité d’État qui sont le propre des pays totalitaires.
Comment expliquez-vous que l’on s’y fasse si facilement ?
On ne s’y fait pas. Heureusement, Accoyer, président de l’Assemblée nationale, qui est opposé à ces lois et voudrait y mettre un coup d’arrêt, a mis sur pied récemment une commission chargée de faire un rapport pour déterminer, après quinze ans de dérive, l’attitude du législateur vis-à-vis du passé. Cette commission m’a convoqué. J’étais le premier à être entendu, en tant que président de « Liberté pour l’histoire », petite association à la tête de laquelle j’ai succédé à René Rémond.
« Minc est capable de faire une copie d’ENA tous les ans, un petit livre de 250 pages, bien troussé. Il est un énarco-médiatique plutôt qu’un intellectuel médiatique. »
Vous mettez sur le même plan la loi Gayssot et la loi Taubira ?
Elles n’ont pas la même nature et n’ont pas été inspirées par les mêmes raisons. La loi Gayssot n’a jamais menacé les historiens, elle était faite pour les préserver contre les faussaires. En soi, elle n’est pas « coupable ». Mais elle a servi de loi modèle. Elle a engendré toutes les autres. La loi sur les Arméniens de 2001 se réduit à une ligne : « La République française reconnaît le génocide arménien. » Ce n’est pas une loi, mais une déclaration de principe. Elle ne le devient que par ses arrêtés d’application. Tels que les demandent les Arméniens, ces arrêtés sont les mêmes que ceux de la loi Gayssot. La loi Taubira, elle, permet aux descendants d’esclaves d’intenter un procès au nom des crimes contre l’humanité que constituent les traites outre-Atlantique et en Europe.
Les autres traites et les autres formes d’esclavage, y compris contemporain, n’y sont pas visées. L’expression « descendants d’esclaves » répond aux « fils et filles de déportés », selon la formule de Klarsfeld. La loi Gayssot - loi mère - a eu des effets pervers. Trois d’entre nous y étions assez hostiles lorsqu’elle a été formulée : Pierre Vidal-Naquet, pour des raisons dreyfusardes, si j’ose dire, Madeleine Rébérioux, ancienne communiste qui savait ce que ce genre de loi voulait dire, et moi, parce que je commençais à travailler sur la mémoire et que j’avais le sentiment que si on mettait le petit doigt dans l’engrenage, après les Juifs, ce serait n’importe qui. En plus, on avait l’air de faire des juifs les chouchous de la République, ce qui n’est jamais bon. « Liberté pour l’histoire » s’est opposée au principe même de ces lois. On était donc obligé d’y inclure la loi Gayssot, sous peine d’avoir l’air, là aussi, de privilégier une partie de la population française. J’ajoute que, quinze ans plus tard, avec Internet, il devient impossible d’arrêter la diffusion des travaux négationnistes ou révisionnistes. Revenir sur cette loi ferait scandale aujourd’hui, il est donc préférable de la garder. Mais si notre revendication anti-lois mémorielles ne l’avait pas incluse, cela n’aurait pas eu de sens.
Vos détracteurs affirment que la loi Gayssot impose aux historiens une vérité d’État, au contraire de la loi Taubira.
C’est l’inverse ! La loi Gayssot n’impose rien : elle n’a jamais empêché un historien de travailler sur le génocide ou l’holocauste, tandis que la loi Taubira autorise toutes les dérives. En 1945, quand vous faisiez une loi sur les crimes contre l’humanité, vous étiez devant un phénomène qui dépassait l’entendement, et ce que vous instituiez pouvait apparaître comme un progrès de la conscience humaine. Semblable catégorie juridique impliquait qu’il existait des crimes tels qu’il ne pouvait jamais y avoir prescription. Or, celle-ci portait sur les individus qui avaient commis ces crimes. La loi Taubira porte sur des événements bien plus anciens. Comme les acteurs ont disparu, elle s’en prend aux gens qui évoquent ces crimes, c’est-à-dire aux historiens, ce qui est une absurdité intellectuelle.
Quel sens y a-t-il à condamner un phénomène historique vieux de plus de quatre siècles ? L’histoire est pavée de crimes contre l’humanité et si vous commencez, vous n’avez aucune raison de ne pas poursuivre en justice les crimes commis en Vendée, la Saint-Barthélemy, ou pourquoi pas, les Croisades ? Où allons-nous si nous criminalisons le passé tout entier ? C’est nier la différence des temps, principe même de l’histoire, et projeter indûment des jugements de valeurs contemporains sur le passé. Pour la conscience publique et sociale, un Noir au xvie siècle n’est pas comparable à un Noir aujourd’hui. Je viens de publier « Journal d’un négrier », écrit au xviiie siècle. C’est passionnant. Le négrier en question a lu les anti-esclavagistes et se défend : « Mon métier est-il vraiment abominable ? » Je ne lui donne pas raison, mais je trouve intéressant d’écouter ses arguments. À cause de la loi Taubira, le livre a erré d’éditeurs en éditeurs qui n’ont pas osé le publier. Ce n’est pas très sain. Cette loi impose une sorte de censure, en tout cas d’autocensure intellectuelle qui va très loin.
Que pensez-vous du goût de notre époque pour la commémoration ?
Là encore, j’ai une capacité d’absence d’indignation morale stupéfiante. Et de réalisme intellectuel total. Après ce culte de la commémoration, nous allons certainement entrer dans l’ère de la commémoration de la commémoration. On va sûrement fêter les vingt ans du bicentenaire de la Révolution. C’est ridicule, et lié à la montée en puissance tyrannique et hégémonique du règne de la mémoire. Même enjeu que celui des lois mémorielles : la pression des groupes particuliers sur les députés pour faire reconnaître ce qu’ils appellent « leur mémoire » - mais qui est au mieux des demandes de réparation, et des problèmes identitaires - est un des grands problèmes de notre temps par rapport à la mondialisation. Les revendications noires aujourd’hui ont ceci de positif : elles supposent qu’une insertion de ces groupes est en voie de s’accomplir au sein de la société civile. S’ils étaient condamnés à l’invisibilité intellectuelle, ils ne pourraient même pas s’exprimer.
Est-ce également dû aux médias, qui fonctionnent volontiers sur les couples victimes-bourreaux, gentils-méchants ?
Évidemment. Les médias fonctionnent en noir et blanc, à la victimisation et à l’héroïsation, et donc contribuent à exprimer l’air du temps et sa fausse moralisation. C’est la nature même du média qui pousse aux faits-divers, à la victime, au sentiment. Cet air du temps a tout envahi, comme il a envahi l’histoire elle-même et j’ai tendance à penser que notre rôle est de l’expliquer. Prendre conscience des limites d’une action est la première forme de la liberté.
« Si l’on faisait vraiment quelque chose à l’Académie française, cela ferait longtemps qu’on aurait terminé de le faire et on ne servirait plus à rien. »
Comment conserver la trace des médias et le faut-il ?
On a actuellement des milliers, pour ne pas dire des millions d’heures de radio ou de télévision qui sont en voie de naufrage pour des raisons matérielles ou faute de supports capables de les exploiter. Pour des organismes comme l’INA, une course de vitesse s’est instaurée afin de restaurer des millions de documents. Le problème financier est partiellement résolu. Le temps de numérisation impose une lutte contre la montre entre la déperdition des documents et leur enregistrement numérique. Le tri soulève un autre obstacle - que conserver et que jeter ? Toute sélection est un jugement sur la postérité comme sur le passé. Cela induit une question de méthode : faut-il tout garder ou faut-il au contraire échantillonner ? À qui, à quoi, comment cela va-t-il servir ? Faut-il garder pour garder, parce que nous n’avons pas le droit de juger, même si nous sommes obligés de le faire ? In fine, si l’on pouvait tout préserver, ce serait mieux, mais à quelle fin ? Quelle va être l’attitude de nos descendants devant un stockage géantissime ? Son exploitation sera-t-elle seulement possible ? Penser au casse-tête, déjà aujourd’hui, du stockage des enregistrements oraux - cette mémoire prothèse archivée - qui ne sont utilisables que s’ils sont écoutés du début à la fin, et qui demandent une éducation historienne très spécialisée...
Prenez les archives de la sécurité sociale : elles représentent quelques centaines de kilomètres, et évidemment, ne vont cesser d’augmenter. Si vous savez les interroger, ce stock vous permettrait de tout connaître d’une société, de ses pathologies, de ses obsessions, de ses maladies physiques ou mentales. C’est le reflet de la société tout entière. Pour la première fois, on a la capacité technique de tout garder alors qu’on entre dans un monde fait pour et par l’oubli, qui ne peut que se sentir à mille lieues de ce que cette mémoire représente. Le contraste entre cette montée en puissance du matériel documentaire qui serait ainsi religieusement enregistré, scrupuleusement archivé, richement représenté, et cette société, qui a besoin d’oublier, c’est quelque chose que l’esprit aura beaucoup de mal à analyser.
Vous avez enseigné au lycée d’Oran avant l’indépendance. Quel regard portez-vous sur ce lieu de mémoire conflictuel qu’est l’Algérie pour la France ?
Je suis frappé par cette symbiose, cette fusion qui existe toujours entre l’Algérie et la France : cet exceptionnalisme historique...
Vous êtes retourné en Algérie depuis 1960 ?
Jamais, malheureusement.
Vous avez été très sévère avec les médias lors de la commémoration du 60e anniversaire de la libération des camps : « La mise en scène télévisuelle confinait parfois à l’obscénité. » Pour vous, « cela prouve l’irresponsabilité des médias ».
Je m’étais un peu fait engueuler d’avoir dit cela, même par des critiques des médias. Je me souviens notamment d’Élisabeth Lévy qui m’avait dit que j’exagérais.
Ne pensez-vous pas que le fait qu’Élisabeth Lévy soit juive pèse sur son regard ?
Bien entendu. Je le lui ai d’ailleurs dit. Pourtant, rappelez-vous, c’était un déluge d’horreur. À la fois insupportable et inassimilable. Qui ne pouvait provoquer qu’une sorte de rejet absolu.
Une caricature de fonctionnement des médias ?
Absolument. On assistait à la projection de films d’époques différentes, dont on n’expliquait pas par qui ils étaient faits. Un télescopage dans lequel vous plongiez les gens, sans point de vue historique pour remettre tout cela en perspective... Je ne me l’explique pas. Il me semble que dans cette affaire, la seule personne assez digne a été Simone Veil, mais elle-même s’est fait piéger par Paris Match lorsqu’elle est retournée à Auschwitz avec ses enfants et ses petits-enfants. Tout y était : la commémoration, l’horreur, la victimisation absolue. Exemple type de l’extraordinaire difficulté à intérioriser, contextualiser, expliquer...
Les médias ne sont peut-être pas faits pour cela ?
Peut-être. Mais je ne voudrais surtout pas avoir l’air du laudator temporis acti" [2]. Les choses changent. Point c’est tout.

Revue Médias















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