Si Karl Marx a défini jadis la religion comme « l’opium du peuple », de nos jours les démocraties occidentales substituent la tyrannie du bonheur au déclin des idéologies, des valeurs spirituelles, et de quelques utopies autrefois rassemblantes.
En principe, toute dictature suscite, à un certain moment de son histoire, un rejet, des mouvements sociaux, une opposition politique. Ce n’est pourtant guère le cas de celle qui exalte le bonheur, pour la bonne raison qu’elle repose sur une méthode de persuasion insidieuse qui fausse le jugement critique en minant l’inconscient de chacun.
Dans les années 1970, le sociologue américain Vance Packard avait déjà pointé l’importance des médias et notamment celle des chaînes de télévision dans cette entreprise de subversion de chacun. Le flot continu d’images en est arrivé à convaincre ceux qui les regardent qu’il s’agit de la réalité, et non d’un univers fabriqué dans le but de domestiquer des millions de consommateurs. Cette stratégie, qui joue sur l’égotisme et l’aspiration au mieux-être, s’est révélée d’une diabolique efficacité, au point qu’aucun téléspectateur, désormais, n’y échappe.
Dans une société où l’idéal se résume à l’exaltation de la vie privée - qu’il s’agisse de la réussite matérielle, de la valorisation du corps, ou encore de la vie de couple -, c’est le bonheur vécu dans ces domaines qui l’emporte sur les enjeux collectifs.
La fronde de Mai-68 et notamment l’échec de ce mouvement d’idées ont laissé la place aux désirs compulsifs, et à la savante manipulation d’une série de clichés et de mythologies propres à satisfaire ce rêve de bonheur qui permet tout à la fois d’endormir la moindre prise de conscience, et de se couler dans le tout à l’ego.
Du coup, être heureux à tout prix devient le nouvel impératif citoyen, aux dépens de l’intérêt porté aux autres, à la légitimité même d’un combat pour une cause. Et même si les sondages effectués auprès des jeunes générations nous apprennent qu’il existe des îlots de résistance chez les adolescents qui rêvent de s’engager pour échapper à la médiocrité ambiante, au manque de repères ou d’ambitions exaltantes, semblable bouffée d’idéalisme ne compense guère l’indifférence des nantis, soucieux d’augmenter leurs énormes profits sur le dos des victimes consentantes du système.
C’est ainsi que la stratégie de la société de consommation s’affine et redouble d’astuces pour garder son cap et son rythme. Des milliardaires américains, dont Bill Gates est l’exemple le plus connu, pressentaient depuis longtemps les effets néfastes de cette tyrannie par le truchement des nouveaux outils informatiques, devenus indispensables pour préserver sa place dans la mondialisation. L’idée leur est donc venue de créer des fondations humanitaires dotées d’énormes budgets et destinées à pallier l’incurie des gouvernements. Autrement dit, le moment était venu de « moraliser » le profit et d’acquérir - une fois encore grâce à la médiatisation - une façade de bon Samaritain.
La crise financière et la menace d’un effondrement du système capitaliste n’auront guère changé la donne. Or, l’interdépendance économique imposée par la globalisation démontre que si les mentalités évoluent, le système demeure. Cela transparaît à travers toutes les campagnes qui valorisent la gesticulation des gouvernements et de leurs chefs d’État soucieux et capables - grâce aux écrans de la télévision ou à la presse écrite - de calmer l’opinion et de prouver leur bonne foi.
L’hypothèse d’un capitalisme « new-look », surveillé par les États, reste un leurre, tant il est vrai que rien ne doit menacer la tyrannie du bonheur. Cependant l’espoir d’une métamorphose radicale de nos sociétés pourrait s’opposer à la résignation actuelle et compter parmi les utopies propres à remobiliser les nouvelles générations.

Revue Médias















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