Pourquoi revenir, trois ans après, sur l’« affaire » des caricatures de Mahomet ? Précisément parce qu’il est plus aisé, avec le recul du temps, de voir à quel point cette affaire ne fut en définitive qu’une opération de communication aussi orientée que biaisée.
Laquelle se poursuit d’ailleurs aujourd’hui encore, puisque le récit de la publication en France des dessins litigieux en février 2006 et du très médiatique procès qui suivit au printemps 2007 a fait successivement l’objet d’un film [1] à la gloire des caricaturistes, présenté en mai 2008 au festival de Cannes avant sa diffusion en salles (septembre), puis d’un livre du même tonneau, paru en librairie en novembre de la même année [2]. Le DVD du film est sorti, à son tour, au mois de mars 2009...
La communication s’appuie sur de « vraies-fausses » évidences - comment n’aurait-on pas le droit de critiquer les religions ? - et présente aussi les caractéristiques d’une parfaite manœuvre de désinformation. Pour usée qu’elle soit, l’image du « coup de billard à trois bandes » représente, très exactement, ce que fut cette affaire : une série d’amalgames par « ricochets », destinés, sous l’apparence de la clarté, à semer la confusion.
« La provocation, comme les réactions qu’elle peut entraîner, participent du jeu normal, en démocratie, de la liberté d’expression. »
Le premier acte se joue au Danemark en septembre 2005 lorsque le Jyllands Posten « organise » un concours de caricatures sur le thème des visages de Mahomet. Pure provocation. Au sens, non pas péjoratif, mais plein et entier d’un mot qui, très justement, désigne à la fois la cause et l’effet, l’acte initial et la réaction qu’il entraîne. Provoquer, c’est à la fois exciter, et déclencher. Rien à voir avec l’acte spontané d’un dessinateur qui, de sa seule initiative, aurait croqué le visage du prophète enturbanné d’une bombe (pour ne citer que le plus mémorable des dessins litigieux) afin, par exemple, d’illustrer un article sur le terrorisme islamiste. La démarche du Jyllands Posten relevait plus d’un concours de « figures imposées » - coup médiatique auquel on entendait donner le plus de retentissement possible - que de l’exercice habituel de la liberté d’expression. Et de création.
Certes, la provocation n’est pas illicite en soi. Mais les réactions qu’elle peut entraîner non plus. Les unes et les autres participent du jeu normal, en démocratie, de la liberté d’expression. Et les actions en justice, plus ou moins fondées, en font partie. Tel fut d’ailleurs le cas au Danemark, où les réactions de la communauté musulmane se limitèrent, dans un premier temps, à des protestations formelles, un procès perdu et une manifestation de trois mille personnes devant le siège du journal. L’islam n’est pas seul concerné par des querelles de ce genre. Une agence de publicité fut condamnée, il n’y a pas si longtemps, par une cour d’appel française, pour avoir détourné La Cène sur une de ses affiches (jugement très opportunément annulé par la Cour de cassation), et, très récemment encore, le médiateur du Monde consacrait sa chronique au déluge de protestations et de demandes d’« excuses » reçu par son journal après la parution d’un dessin de Plantu représentant le Christ en train de multiplier les préservatifs en lieu et place des petits pains miraculeux.
La polémique aurait donc pu en rester là. Il faudra qu’à la provocation du Jyllands Posten viennent s’ajouter une maladresse, d’une part, et une falsification, d’autre part, pour que l’affaire prenne une dimension internationale. Maladresse du Premier ministre danois, d’abord, qui refuse de recevoir onze ambassadeurs de pays musulmans : le chef de gouvernement d’un pays laïque et démocratique ne pouvait, selon lui, intervenir ainsi sans porter atteinte à la liberté de la presse.
Comme si le fait, pour un ministre - danois ou autre -, de rencontrer des salariés victimes d’une délocalisation portait atteinte aux principes de la libre entreprise ! Rencontrer les ambassadeurs, même sans désavouer le journal, ne fût-ce que pour prendre acte de l’émotion d’une communauté aurait peut-être contribué à apaiser les esprits. Falsification, ensuite : la société islamique du Danemark entreprend alors une tournée des capitales arabes destinée à mobiliser les musulmans du monde entier contre les dessins sacrilèges. Mais aux douze caricatures du Jyllands sont rajoutés trois photomontages (provenant d’un site d’extrême droite américain...), dont l’un représente un prétendu Mahomet affublé d’un groin de porc et l’autre un musulman à genoux, en prière, sodomisé par un chien. Il n’en faut pas plus pour que la « rue arabe » s’enflamme, notamment en Iran, au Liban et à Gaza. Fin du deuxième acte.
Le troisième se joue à nouveau en Europe où « reviennent » les images de drapeaux danois brûlés et d’ambassades saccagées. C’est donc que notre liberté d’expression est menacée, ici même ! Sauf qu’ici même, en France comme au Danemark, la liberté d’expression n’est nullement en péril. Chacun s’exprime. Parfois avec véhémence, éventuellement via les tribunaux, mais enfin, la guerre civile n’est pas pour demain. Retour à la case départ, en quelque sorte. Il va donc falloir continuer à instrumentaliser, monter en épingle une « crise » qui, à tout moment, menace... de s’arrêter. C’est d’ailleurs l’une des constantes de cette affaire depuis son origine : à chaque nouvelle provocation, la réaction obtenue est en deçà de ce qu’on en attendait. On réagira donc au moindre prétexte. Par exemple aux propos de Jacques Chirac au Conseil des ministres, désapprouvant les « provocations manifestes susceptibles d’attiser dangereusement les passions », faisant suite à une réaction similaire de la présidence autrichienne de l’Union européenne. Cette « capitulation » ne peut rester sans réponse.
C’est d’abord France-Soir qui ouvre le ban en publiant les douze dessins. Son directeur est aussitôt licencié par le propriétaire du journal, l’homme d’affaire franco-égyptien Raymond Lakah. Islamisation des esprits ou business is business ? Demandez à Alain Genestar ce qu’il en pense, viré de Paris Match pour avoir publié les photos de Cécilia Sarkozy en goguette à New York... Mais la sanction du directeur de France-Soir fournit matière à de nouvelles réactions en chaîne. Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo, réagit à son tour. La liberté de la presse ne se laissera pas étouffer ! L’hebdo satirique publie à son tour les dessins et triple ses ventes à l’occasion du numéro spécial publié pour la circonstance. S’ensuivra un procès mémorable engagé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la Mosquée de Paris, à l’occasion duquel Philippe Val, déclarant la patrie en danger, appellera à la barre du tribunal le ban et l’arrière-ban de la classe politico-intellectuelle.
Reste un léger détail. Dans son livre, « Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous », Philippe Val joue l’ingénuité. Il avait bien prévu, dit-il, « quelques remous », mais n’avait absolument pas imaginé les conséquences que prendrait cette affaire. Passons sur la présence de la caméra de Daniel Leconte, dès la première conférence de rédaction. Le numéro litigieux de Charlie est encore dans les limbes, mais le tournage du film à la gloire de Val et de son équipe est déjà lancé... Surtout, Val revient sur l’épisode de l’accord amiable presque conclu avec Dalil Boubakeur, par l’entremise de Caroline Fourest et de Mohamed Sifaoui, qui devait permettre à chacun de sortir de cette affaire la tête haute sans passer par le tribunal : une conférence de presse commune où chaque partie aurait réaffirmé ses convictions dans un climat de respect mutuel. Mais, raconte-t-il, « soudain, la communication est rompue. Ni Caroline, ni Mohamed ne peuvent fournir la moindre explication sérieuse [3] ». L’annonce du procès, quelques semaines plus tard, n’aurait donc, selon Val, pas d’autre explication que celle du triomphe de la tendance la plus radicale de l’islam de France, bien décidée à étouffer la liberté de la presse.
Sauf que dans le film, Caroline Fourest explique avec force détails les raisons de la défection du recteur de la Mosquée de Paris : alors que l’accord vient d’être conclu, Charlie publie une nouvelle caricature... de Boubakeur lui-même, croqué en bouledogue obèse, bavant et urinant sur les genoux d’un Chirac qui lui caresse le cou, laissant échapper un grognement : « Arf ! Akbar ! » Clin d’œil à l’incantation religieuse « Allah ouh Akbar ». Devant la caméra, Caroline Fourest se marre franchement en expliquant avoir immédiatement compris que ce dessin ne pouvait que torpiller l’accord qui venait d’être conclu. Cette contradiction entre les deux récits trahit la manipulation, qui repose, en fait, sur la confusion des termes du débat. À un Philippe Val, soutenant que l’exercice d’un droit en démocratie discrédite la notion même de « provocation » répond l’interrogation de Francis Szpiner, avocat de la Mosquée de Paris : « En quoi une action selon les lois de la République devant les tribunaux de la République menacerait-elle la liberté d’expression ? »

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