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Décryptage

La victime cartonne !

par David Abiker

C’est un multicarte : écrivain, chroniqueur -« Arrêt sur images », France Inter, Médias...-, cadre dans les relations humaines. Mais surtout, David Abiker a du talent. Et de l’humour. Son dernier livre, « Le Mur des lamentations », est une fable sur le héros de nos temps médiatiques : la victime. Mouchoir.

Votre « Mur des Lamentations » retrace l’itinéraire d’un homme atteint d’un cancer,qui croit se consoler en étalant ses souffrances à l’envi dans les médias. « Être vu à la télé » soulagerait les souffrances ?

Mon personnage y croit. En tout cas, au début. Il ne se contente pas d’affoler sa mère, son épouse et ses amis. Il en veut davantage. En digne citoyen de nos démocraties médiatiques, il réclame sa part de « reconnaissance ». Non pour ce qu’il est ou ce qu’il a bâti, mais pour l’injustice dont il souffre. Balzac écrivait que « la joie ne peut éclater que parmi des gens qui se sentent égaux ». La formule est taillée pour notre époque. Aujourd’hui, l’inégalité de traitement et de reconnaissance pousse au sentiment de victimisation. La victime est devenue le carburant de la course à l’audimat. C’est d’ailleurs confirmé par l’INA qui a noté que « victime » est le mot star des JT depuis dix ans ! Il y a le travailleur licencié pour cause de délocalisation,le tirailleur dont l’État a oublié de revaloriser la pension, le jeune de banlieue qui ne trouve pas de boulot, l’acheteur d’une cocotte-minute défectueuse,le gosse qui chope une gastro à la cantine et le vacancier qui a mis huit heures pour faire trois cents kilomètres. Je ne dis pas que ces personnes ne vivent aucune souffrance. Je dis que les médias les transforment en victimes de proximité qui finissent par se concurrencer sans aucune hiérarchie. Mon personnage s’en rendra compte à ses dépens.

Le talk-show est le cocon de la victime ?

Soyons clairs : la victime cathodique s’épanouit dans la discussion psychologique à deux sous. Prenez un obèse, une anorexique, des parents soumis au calvaire de l’adoption, un animateur télé qui vient de se faire virer, des vacanciers grognons dont le camping habituel ferme pour faillite et pourquoi pas un ancien patron qui a découvert, le pauvre, les horreurs de la garde à vue. Écoutez les questions des journalistes : « Que ressentez-vous ? », « Pardonnerez-vous un jour à vos agresseurs ? », « Comment allez-vous reprendre le cours normal de votre vie ? » Avec ces formules lacrymales, vous pouvez interroger tout le monde : Hervé Gaymard au soir de sa démission ou l’éleveur de poulet forcé d’abattre ses onze mille volailles. C’est une technique, vous savez. Je suis même convaincu qu’elle s’enseigne.

Vous écrivez qu’il « suffit de taper “victime” dans Google et ce sont des milliers de malheureux » qui racontent leur mal être sur Internet. À quand un portail dédié « à toutes les victimes » ?

Vous allez sourire : ce site existe déjà. Je vous laisse le soin de le découvrir. Maouh, la victime de compétition de mon essai romancé, utilise son blog pour se faire plaindre : il trouve là un tremplin vers la reconnaissance médiatique de sa douleur. J’ai eu cette idée en m’apercevant qu’Internet est un moyen fabuleux de revendication, où s’épanchent des milliers de Maouh. Le problème, c’est que chacun n’est que le porte-parole de lui-même. Comme l’écrivait Céline dans son « Voyage au bout de la nuit » : « Les gens ne s’écoutent pas. Ils ne se parlent qu’à eux chacun. » À l’instar des femmes enceintes qui mettent enligne leur échographie, Maouh met donc en ligne ses analyses d’urine et ses scanners pour faire l’intéressant et soutirer une compassion que les gens - dans leur gentillesse - lui accordent bien volontiers. Il propose même à ses visiteurs de télécharger une animation 3D de sa tumeur pour en faire un fon d’écran. Vous pensez que j’exagère ? Faites un tour sur certains sites : vous verrez que c’est la réalité qui exagère.

Selon vous, la victime « est à la recherche d’un peu d’amour pour panser ses blessures et c’est pour cela qu’elle vient à la télévision ». C’est plutôt sympathique ?

C’est tragique. Filmé par l’équipe télé du BDE du lycée où il a passé le bac, Maouh découvre les bienfaits quasi amniotiques de la confession face à la caméra. C’est vrai que l’écoute et le regard attentifs de la caméra font du bien aux victimes. Si vous ajoutez par dessus l’empathie d’une Mireille Dumas, ça pourrait même se prescrire en ordonnance. J’en déduis qu’il faut créer une chaîne thématique des victimes de faits divers... Cela désengorgera l’info et on traitera les acteurs de la vie économique,politique et sociale avec la dignité qu’ils méritent, c’est-à-dire sans attendre du téléspectateur qu’il allume un cierge en même temps que sa télé. Cela dispensera aussi les politiques d’indexer leur déclaration sur les prompteurs des JT. Elle est là, la tyrannie victimaire. Qu’un groupe de victimes fasse une entrée fracassante à la une et voilà les politiques contraints par les médias de réagir. On voit bien que sur le génocide arménien le politique légifère comme s’il cherchait une parade pour calmer la douleur des victimes et l’attente médiatique. Dissocions le temps médiatique du temps politique et enseignons davantage l’histoire des génocides, on aura moins de lois repentantes et on fera un véritable travail de mémoire.

Vous êtes en même temps très sévère puisque vous parlez de leur discours « rodé », de leur « habitude à souffrir en public ». Vous avez l’impression d’une manipulation ?

Attention, « Le Mur des lamentations » est une fable,une caricature. Je suis volontairement injuste avec les victimes pour déclencher chez le lecteur un rire réprobateur. Mais un rire quand même. Je mets d’abord en cause le système qui favorise cette compétition. Pas les malheureux qui sont pris dans la tourmente. Le risque, c’est de ne plus faire le distinguo entre les gens morts pour la France et les gens qui se crashent en avion pendant les vacances. Il y a une différence que l’époque et l’urgence ne savent plus faire. Les deux sont objets de commémoration.

Votre personnage découvre que son histoire est exagérée par les journalistes. Sa femme est censée l’avoir quitté ; il a perdu son travail. Pris dans cette surenchère, il n’ose plus avouer qu’il est guéri. Faut-il forcément noircir le trait pour intéresser les spectateurs ?

Noircir comme dans les romans d’Eugène Sue, sans doute. Je l’ai aussi voulu pour l’effet comique.Non seulement le gars est malade mais il faut en plus qu’on en fasse un cocu chômeur pour faire grimper l’audience ! Plus sérieusement, je crois que nous sommes tous attirés par l’émotion télévisuelle ou cinématographique. La télé est un média dont il faut accepter la charge émotive sans en être dupe. Quand les JT racontent des histoires de bébés congelés, est-ce de l’info ? Je l’ignore, mais ça marche. On ouvre la bouche comme des poissons rouges et on regarde l’écran de télé en disant : « Tu te rends compte ! Elle a congelé ses enfants ! » Le journal enchaîne ensuite sur un attentat en Irak, puis sur la manifestation de ces femmes qui posent le sein à l’air parce que la France est en retard en matière d’allaitement maternel.Est-ce le monde dans lequel nous vivons ? Non, c’est une mise en scène de ce monde, pour le rendre intelligible. Rendre le monde intelligible en trente minutes est une folie. Une folie nécessaire dont il faut se moquer.

Editions Michalon, septembre 2006
Editions Michalon, septembre 2006

 
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