À ma connaissance, aucun critique n’a encore abordé le thème de la vieillesse à l’écran. Peut-être faut-il voir dans cette absence comme une sorte de déni de la vieillesse de la part de cet art voué au glamour ? Comme si filmer la vieillesse pouvait sembler incongru alors que, de nos jours, la téléréalité et certains films nous ont habitués à l’obscénité quotidienne. Or, dès ses origines, le cinéma a souvent eu affaire à la vieillesse, moment incontournable de la vie, et qui tout comme « le soleil et la mort ne se peuvent regarder en face ».
À bien y réfléchir, le cinéma foisonne de vieux de tous types et de tous styles, depuis les Gaulois des affligeants Astérix, jusqu’aux néo-druides de la non-moins ennuyeuse saga du Seigneur des anneaux, sans oublier les professeurs cacochymes de l’inepte série des Harry Potter, pour ne citer qu’eux. De par son côté folklorique ou enjoué, la personne âgée sert en quelque sorte d’épiphénomène, fait presque partie du décor dès lors que, pour camper une situation, le metteur en scène a besoin de montrer des vieux à l’écran. Comme si Hollywood, au même titre que le quota imposé des Noirs, avait décidé de statuer sur le nombre de personnes âgées par film. Ce sont souvent des figures, des silhouettes comme on dit élégamment au cinéma, qui traversent le plan et dodelinent de la tête, parce qu’il en faut bien dans les parcs et dans les rues, et surtout parce que « Soleil vert » (Richard Fleischer, 1973), ce film prophétique, halluciné et terrifiant, n’est pas parvenu à tous les transformer en barres vitaminées.
Présente, mais discrète, la personne âgée sert à montrer que le film est inscrit dans la vraie vie, que le réalisateur et le scénariste, dans leur mansuétude, n’ont pas négligé le fait que celle-ci est longue et pleine de diversité. Il en va de même lorsque, pour faire rebondir l’action, le scénariste a besoin d’un mourant qui, comme le laboureur de la fable, crache quelques mots au moment de passer de vie à trépas. Cependant, certains cinéastes arrivent à faire de cette séquence un moment fort de leur film, et je pense à « L’Arrière-pays » (Jacques Nolot, 1998) ou encore à « Gomorra » (Matteo Garrone, 2009).
« Un véritable florilège s’ouvre à nous comme preuve de la volonté de nos scénaristes à faire de la vieillesse, non pas ce naufrage si cher à de Gaulle, mais une sorte de seconde naissance. »
Papy mène la danse
Peut-être en souvenir d’une assertion nietzschéenne, ou alors parce qu’Orson Welles, dans un court-métrage de Pier Paolo Pasolini (« La Ricotta », 1963), déclarait d’une manière désinvolte que Fellini dansait, le cinéma, lui aussi, aime la danse. C’est bien sûr Ginger Rogers et Fred Astaire, pas encore trop âgés, qui se trémoussent dans des comédies musicales qui ont marqué les esprits, mais c’est aussi en quelque sorte le pathétique et vieillissant Marlon Brando dans « Le Dernier Tango à Paris » (Bernardo Bertolucci, 1973) et, plus récemment, « Faut que ça danse ! » (Noémie Lvovsky, 2006). Jean-Pierre Marielle, à 80 ans bien sonnés, se mettait à danser, et Jean-Pierre Cassel, dans « J’aurais voulu être un danseur » (Alain Berliner, 2005), renouait avec ses anciennes amours, les claquettes : comme si, blanchis et las, il leur fallait, par surcroît, s’exhiber dans des films qui n’auront pas marqué les esprits. Le même sort avait échu à Yves Montand : le rôle du Papet dans la saga « Jean de Florette » et « Manon des Sources » (Claude Berri, 1986) l’escortera jusqu’à sa mort. Encore une diablerie du paradoxe du comédien ! Deux ans après, comme si ce n’était pas suffisant, on lui demandera de montrer encore ce qu’il savait si bien faire autrefois dans « 3 places pour le 26 » (Jacques Demy, 1988), puis d’interpréter un vieillard mis à mariner dans l’eau. Cette prestation précipita, dit-on, sa fin dans la vraie vie (« IP5 », Jean-Jacques Beineix, 1992).
Le papy n’est pas toujours obligé de danser pour montrer qu’il a encore bon pied, bon œil. Le cinéma italien avait ouvert la voie, à la fin du néoréalisme, notamment avec « Umberto D. » (Vittorio De Sica, 1952) ou, plus tard, en mettant en scène Totò et son fils de cinéma, Ninetto Davoli, dans « Uccellacci e uccellini » (Pier Paolo Pasolini, 1966). Ces personnes âgées-là font preuve d’une grande liberté de ton, d’une sorte d’insouciance, comme si le réalisateur niait leur vieillesse tout en en montrant les travers. Tel est également le cas de « La Vieille dame indigne » (René Allio, 1965) inspiré de Bertolt Brecht, où l’aïeule supposée respectable (et interprétée magnifiquement par Sylvie), surtout au moment de la mort de son mari, décide soudain de « prendre la route » avec Rosalie, serveuse de bar, avec qui elle s’est liée d’amitié. Les Américains inverseront la situation en proposant de faire vivre un peu la même situation à Jack Nicholson alias « Monsieur Schmidt » (Alexander Payne, 2002). Et, dans « The Straight Story », David Lynch embarque un homme très âgé sur un motoculteur pour lui faire traverser une grande partie des États-Unis afin de retrouver son frère qui vient d’avoir une attaque (« Une histoire vraie », 1999).
Alors, increvables ces tontons flingueurs ? On pourrait l’imaginer et un véritable florilège s’ouvre à nous comme preuve de la volonté de nos scénaristes à faire de la vieillesse non pas ce naufrage si cher à de Gaulle, mais une sorte de seconde naissance, en tout cas un âge où l’on peut, enfin, devenir ce que l’on est. Ainsi, Nicolas Boukhrief a eu le culot de faire d’André Dussollier un ancien flic atteint de la maladie d’Alzheimer. Placé par son fils dans une maison médicalisée, il va s’en échapper pour mener son enquête (« Cortex », 2006). Dans un autre registre, et avec plus de culot encore, Luigi Comencini installe Bette Davis dans un rôle sur mesure, celui d’une vieille milliardaire qui va plumer les pauvres d’un bidonville de Rome en jouant à la scopa, proposant ici une merveilleuse illustration de l’exploitation du prolétariat (« L’Argent de la vieille », 1972).
Les exemples abondent : « Didine », où la vieille paraît plus solide et plus motivée que la jeune fille (Vincent Dietschy, 2007), « Les Vieux de la vieille » (Gilles Grangier, 1960) et, bien sûr, l’inénarrable « Tatie Danielle » devenu depuis synonyme de vieille femme atrabilaire et manipulatrice (Étienne Chatiliez, 1989). Mais aussi « Yvette bon Dieu » (Sylvestre Chatenay, 2007) et « Les vieux sont nerveux » (Thierry Boscheron, 2008). Le senior mène la danse du moins au cinéma… Il n’est que de voir Danielle Darrieux, née en 1917, monter de façon alerte et enjouée les escaliers dans « 8 femmes » (François Ozon, 2001) ou interpréter une pensionnaire de maison de retraite vive et malicieuse dans « Nouvelle chance » (Anne Fontaine, 2006) pour s’en apercevoir.
Mélancolie de la vieillesse
Curieusement, c’est la danse que Federico Fellini a choisie, lui aussi, mais pour illustrer la mélancolie extrême de la vieillesse dans ce film que Serge Daney trouvait « empli d’une vraie tristesse » : « Ginger et Fred » (1985) [1]. Un couple de danseurs pathétiques se reconstitue, un soir, pour une émission de téléréalité. Cette tristesse, qui ressemble à la mélancolie, est présente dans toute l’œuvre de Fellini. Humaniste et quelque peu moraliste, le maestro ne pouvait, bien sûr, pas la nier. Ultime stade de la vie, la vieillesse confine aussi à la folie (cf. « La Voce della Luna », 1999). Elle se dessine sur les corps et les visages. Fellini le montre de façon poétique à travers son propre corps, devenu (dixit) plus pesant, mais aussi par la prestation de Marcello et Anita se regardant quelque trente ans plus tôt dans la fontaine de Trevi (« Intervista », 1987, et « La dolce vita », 1960). Pour Fellini, la vie n’était pas un naufrage annoncé, mais un voyage « souvent désespérant et ténébreux [2] ». Ce fardeau de la mort et de la filiation, il l’a rendu mieux que quiconque dans une séquence d’un de ses films les plus noirs dans lequel Casanova, vieilli, abandonné et quasiment hébété, porte sa mère sur ses épaules (« Le Casanova de Fellini », 1976). Image sublime, métaphore quasi mythologique de la relation écrasante mère-fils, que, quelque temps plus tard, un cinéaste russe renouvellera de façon magnifique dans « Mère et fils » (Alexandre Sokurov, 1997). Quant à René Féret, il proposera, à son tour, une vision non pas misérabiliste, mais particulièrement crue de la vieillesse d’une femme (« Rue du retrait », 2000).
Pour être vraisemblables, les acteurs qui acceptent d’interpréter des personnes très âgées ou malades entrent dans ces rôles certes avec conviction, mais aussi un très grand abandon. On pense à Giulietta Masina à la fin de sa vie dans « Aujourd’hui peut-être » (Jean-Louis Bertucelli, 1991), à Michel Piccoli et Mylène Demongeot, qui acceptent d’interpréter des vieux en train de crever lentement sous « Les Toits de Paris » (Hiner Saleem, 2006). Dans « Sans plus attendre » (Rob Reiner, 2006), deux stars du cinéma américain, Jack Nicholson et Morgan Freeman, face au cancer et à la vieillesse, prouvent encore une fois le courage et la détermination de certains acteurs.
« Ultime stade de la vie, la vieillesse confine aussi à la folie. Elle se dessine sur les corps et les visages. »
Au carrefour des générations
« La rencontre entre les générations, écrit Serge Guérin, demande des efforts et du temps, comme il en est de la nécessaire prise en compte de la diversité culturelle. Dans les deux cas, il s’agit bien de tenter de faire évoluer et de nuancer les stéréotypes des uns et des autres et de permettre de construire un socle de valeurs communes [3]. » Il s’agit maintenant de se demander si le cinéma permet cette construction. Il semblerait que la réflexion sur les seniors, avec moins de pathos et une perspective un peu plus sociologique, se rencontre, curieusement, dans des films « grand public », quoique difficiles d’accès. « Les Invasions barbares » (Denys Arcand, 2003) et « La Graine et le mulet » (Abdellatif Kechiche, 2007), dans des genres bien différents, proposent cependant tous les deux une manière de rencontre intergénérationnelle. Le cinéma peut-il apporter sa pierre à ce travail de « remédiation » entre les seniors et les plus jeunes qu’illustrait « Le Vieil homme et l’enfant » (Claude Berri, 1966) ?
Conflit de générations, rejet des jeunes par les vieux : le cinéma revient sans cesse sur cette dialectique. C’est bien sûr la caricature de « Harold et Maude » (Hal Ashby, 1971) que « La Graine et le mulet » dépasse dans l’acceptation de l’âge et de la filiation. En effet, cette tendresse qui unit la jeune fille à son beau-père, usé, détruit par le chômage, n’a rien de rationnel et n’est pas justifié par le scénario. Elle se présente dans toute sa force comme une évidence qui va jusqu’au sacrifice. En l’aidant d’une manière passionnée et passionnelle à monter son restaurant sur le vieux rafiot de ses rêves, la jeune fille se donne, accepte la vieillesse et va encore plus loin dans une forme sacrificielle à travers la danse, orientale et lascive, où elle va s’exhiber à son corps défendant pour faire patienter les clients et tenter de sauver son beau-père. Ce sacrifice, qui ne va pas sans rappeler celui de Salomé, se retrouve dans l’attitude du fils des « Invasions barbares ». Alors qu’il vit à Londres, d’une profession plus que confortable, Sébastien va être rappelé au Canada par sa mère, au chevet de son père qu’il n’a plus vu depuis longtemps et dont il se sent très éloigné. Il revient un peu comme le fils prodigue, autre figure biblique, et va mettre tout en œuvre pour le bonheur de son père, allant jusqu’à une forme d’euthanasie, quelque peu contestable sur le fond.
On aimerait toutefois garder pour la fin un film dans lequel les personnes âgées sont volontairement choquantes car le cinéaste, pourfendant un tabou coriace, a choisi de provoquer le spectateur en lui montrant de façon très crue des vieux qui ont encore besoin de sexe. Dans « Trop jeunes pour mourir » (Park Jin-Pyo, 2002), un vieil homme célibataire et une femme sexagénaire tombent irrésistiblement amoureux dans un centre pour personnes âgées. Cette monstruosité du désir passé un âge canonique intrigue et révulse à la fois. En effet, dès qu’il s’agit de personnes âgées, le voyeurisme activé par notre société consumériste laisse place au dégoût. On pourrait y lire bien sûr la folle espérance de l’éternelle jeunesse, mais aussi le culte de la beauté et surtout de la jouvence qui a toujours obsédé les artistes. Les temps seraient-ils en train de changer fondamentalement ? Jeunesse et beauté ne seraient-elles plus des modèles absolus ?
Un film allemand, « Septième ciel » (« Wolke 9 », Andreas Dresen, 2008) paraît aller plus loin encore que « Trop jeunes pour mourir », en ce qu’il banalise l’acte d’amour entre personnes âgées. Il s’agit là de la description sans tabou ni fausse pudeur d’une histoire de désir, puis d’amour, entre une femme et deux hommes. Inge, la soixantaine bien sonnée, couturière à domicile, mariée à Werner depuis de nombreuses années, tombe follement amoureuse (et follement est l’adverbe judicieux car il n’y a apparemment aucune logique dans cette passion) de Karl qui approche les 80 ans. Sorte de « Jules et Jim » du troisième âge, le film est une réussite car il ne focalise pas sur l’âge des protagonistes. Dans la salle, pas un rire, pas une moquerie, au moment des différents orgasmes de seniors, présentés de manière naturelle. Gageons que ce film ouvre la voie à l’acceptation de la vieillesse et de la mort dans le pré carré des belles images du septième art. Parce qu’il se doit d’être en phase avec la vie, le cinéma ne peut nier la vieillesse au risque de devenir réducteur. Ce n’est ni simple, ni très élégant surtout que Cicéron et Suétone ne sont plus vraiment au rendez-vous.

Revue Médias















A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


