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A contre-courant

Lazareff... sans trémolos dans la voix

par Patrice Lestrohan

Et si les bretelles du flamboyant Pierrot étaient plus solides que sa gloire ?

La force des mythes tout de même ! Avant de prendre des mesures pour redresser, si c’est possible, le souffreteux France-Soir qu’il a racheté à l’automne dernier, le sulfureux homme d’affaires franco-égyptien Rami Lakah (au moins 120 millions d’euros de dettes dans son pays natal) n’a pas redouté de lancer un France-Soir historique : une reprise pure et simple, un tiré à part en quelque sorte, de numéros supposés légendaires du quotidien. « L’Adieu ! » (les obsèques de De Gaulle à Notre-Dame en novembre 1970) a ouvert le ban. Comme si, en un sens, faire revivre en 2004 le France-Soir d’antan était plus prometteur, plus vendeur même, ce qui reste à prouver, qu’adapter celui d’aujourd’hui...

Dans le même temps, et tout en annonçant un France-Soir « international », pas moins, Lakah faisait aussi disparaître quelques derniers vestiges, vraisemblablement dispendieux, de la gloire passée, dont une édition marocaine, en français, de F-S, laquelle diffusait encore 1 500 exemplaires du côté de Casablanca... Une colonie oubliée d’un empire disparu qui, au temps de sa splendeur, pouvait se résumer en quelques chiffres éloquents : six, sept, voire huit éditions quotidiennes, 400 journalistes (soit plus du double de la rédaction actuelle de TF1), une centaine de pigistes, autant de correspondants ici et là. Le tout dans une débauche de moyens qui ferait aujourd’hui blêmir les comptables de Pinault (Le Point) ou de Dassault (Le Figaro, L’Express).

A la fin des années 70 encore, soit après la disparition du fondateur et premier patron Pierre Lazareff (1907-1972), le dernier stagiaire venu allait couvrir le moindre fait divers parisien en voiture avec chauffeur ! Dix ans plus tard, le garage du rez-de-chaussée de l’immeuble historique du 100, rue Réaumur, abritait toujours une station-service-maison ! (Ne manquait plus, on ne sait pourquoi, qu’une aire pour hélicos sur le toit). Princier. Et compréhensible : à moins de vingt-cinq ans, Pierrot-les-Bretelles, l’ancien gamin de la communale de Montmartre où il côtoyait Gabin et Bleustein-Blanchet, l’ex-secrétaire de Mistinguett, s’était promis d’être « le roi de Paris ». C’est un idéal de vie excitant, mais peut-être pas une promesse de pérennité financière et industrielle.

Dans la profession, il est naturellement convenu de ne proférer le nom de Lazareff qu’avec des trémolos dans la voix. Et les signes extérieurs du plus profond respect. Emile de Girardin excepté peut-être, il est le patron de presse français qui a suscité le plus de livres à son sujet, ou au sujet de son journal : une dizaine - dont une imposante biographie de l’expert Yves Courrière - le plus souvent écrits par d’anciens collaborateurs. En regard, Hubert Beuve-Méry (Le Monde) - disons son homologue car il ne fut assurément pas son rival, et encore moins son concurrent - fait à peine le poids (autour d’une demi-douzaine). Et, si une imminente bio de JJSS (L’Express) s’annonce, nul n’a encore pris la plume pour exprimer en deux cents pages au moins tout le bien qu’il peut penser de Jean Daniel (Le Nouvel Obs). Celui-ci s’acquitte certes lui-même honorablement de cette tâche.

Il faut croire que, comme « le deuil sied à Electre », la nostalgie la plus poignante est le seul traitement qui convienne au souvenir de Lazareff. On vous fait grâce en effet des « ah ! » ou des « oh ! » que provoque encore la mention de son autre bébé, le magazine de télé « Cinq colonnes à la une » qu’il produisit avec Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère. Le genre a pourtant beaucoup évolué depuis, et pas nécessairement en mal. N’empêche. Ces images devraient être indélébiles : l’admiration est, comme au premier jour, intacte. Indispensable, irremplaçable Lazareff ? Tout se présente comme. D’où le doute ou l’appréhension qui saisit celui qui, tenant d’une presse un peu différente, veut se faire l’avocat du diable de cette simili-canonisation. Ou au moins, trente ans après, tenter de porter sur « l’épopée » [1] un regard un peu froid.

Oui, comment, sans passer pour un « intello » empêcheur de presse-populariser en rond, jeter une ombre sur l’icône ? Même les ennemis de « Pierrot » ont reconnu sa curiosité boulimique, à défaut de sa « bonté » célébrée par ses fans mais tempérée, selon d’anciens collaborateurs, par d’invraisemblables colères. Le tout ne va de-ci de-là sans quelques naïvetés. Claude Lambert, ex-rédacteur en chef, cité par Stratégies à l’automne 92 : « Tout en fréquentant les grands de ce monde, il n’était pas coupé du populaire. Il avait six ou sept secrétaires, un motard, un chauffeur, des femmes de ménage, un maître d’hôtel, un cuisinier, un jardinier. Il parlait avec eux. Il avait le bon sens populaire. » Le « peuple » des années soixante réduit à la valetaille d’un tycoon de presse ? Glissons...

Bien sûr, il est des hommages strictement professionnels. Une des anecdotes le plus souvent citée émane de Claude Sales, chef du service diplomatique du France-Soir de la grande époque et par la suite, au fil d’une carrière fournie, directeur de Télérama : « Un jour, Lazareff remarque devant moi qu’aujourd’hui, les “brèves étranger” ne sont pas terribles. Je lui fais valoir la hâte, la bousculade, l’actualité, mais me propose bien sûr de les réécrire dans la seconde. Lazareff : “Inutile, coco, je l’ai fait moi-même.” Vous connaissez beaucoup de patrons de presse comme ça ? » De moins en moins en effet, compte tenu de l’évolution du secteur. Arnaud Lagardère retroussant ses manches pour réécrire les « Indiscrets » de Match...

« Lazareff accueille chaque dimanche dans sa propriété de Louveciennes le gratin de la Vème. Une pratique qui n’incline pas au traitement le plus distancié de l’actualité politique. »

S’il est, selon l’Evangile, « plusieurs demeures dans la maison du Père », il est à penser aussi, du moins à lire et à relire tous ces ouvrages semi-pieux et parfois un peu répétitifs, qu’il était plusieurs France-Soir dans la maison de Lazareff. De ce France-Soir, les souvenirs d’enfance nous renvoient l’image d’un journal un peu gras, parsemé de photos chocs (ah ! les saisissantes photos de bonzes vietnamiens qui se faisaient brûler sur les places de Saïgon !), de faits divers modérément ragoûtants et de bandes dessinées relativement lestes pour l’époque (« Le crime ne paie pas » et surtout « Les Amours célèbres »). Image brouillée sans doute. Toujours selon ces thuriféraires, c’est à croire qu’on a raté alors un rendez-vous avec une formidable revue politique : «  France-Soir, le grand journal mendèsiste » (ah bon ?) s’émeut ainsi dans ses propres souvenirs (« Un sang d’encre », Stock / Le Seuil) Jean Lacouture qui fut de « l’épopée » avant d’aller, comme beaucoup d’autres (Roger Priouret, Eugène Manonni, etc.) déployer ses talents consistants ailleurs.

L’aura culturelle de France-Soir mérite précisions. Toujours cité, aux côtés, bien sûr, des Kessel et Lucien Bodard, parmi les très grandes signatures qui ont honoré la maison, Sartre n’a, en vérité, donné au journal qu’une courte série sur son ami Fidel Castro. Sûrement fidèle pour « Cinq colonnes », la mémoire est peut-être plus sélective pour le quotidien. Sélective ou un peu religieuse. Un exemple : dans son ouvrage « Un journal, une aventure » (Gallimard, 1982), hymne sonore à cette nécessaire indépendance de la presse qu’aurait incarnée F-S, Charles Gombault, ex-directeur de la rédaction du quotidien, rapporte bien qu’à la fin des années 60, il fut « conduit à se démettre de ses fonctions », mais se garde bizarrement d’en préciser les circonstances.

Le scrupuleux Courrière est heureusement là pour réparer l’oubli. Complices de quarante ans, anciens, tous les deux, de Paris-Soir, Gombault et Lazareff s’étripent un jour sur une « manchette » vendeuse, mais totalement propagandiste et avalisée par Pierrot : « Loyers : réforme progressive pour dix millions de Français locataires ». Une « progressivité » bienvenue. En réalité, et comme le précisait plus modestement un sous-titre de pages intérieures, en vertu de cette « réforme », «  dix millions de Français risquent de perdre le bénéfice de la surface corrigée ». Une paille, et, pour nos duettistes, le début d’une brouille.

De la réalité quotidienne, et pas toujours épique, du France-Soir glorieux, il est évidemment beaucoup d’autres exemples. Témoignage d’un haut fonctionnaire qui, avant de bifurquer, vite fait, vers la diplomatie, s’était essayé au journalisme en ces saints lieux à la fin des années Lazareff : « Un jour, on a voulu m’envoyer sur un fait divers assez crapoteux. J’ai répondu que je n’y tenais pas spécialement. Le chef de service est alors allé chercher un numéro des jours précédents. Il y avait en une la photo d’un macchabée au hublot d’un avion qui avait brûlé. Le chef m’a dit : « Tu vois, avec ça, on a vendu 30 000 exemplaires de mieux. Alors, tes scrupules... » Le « mendèsisme » est peut-être soluble dans le sang frais. A moins que ce ne soit l’inverse...

On a beaucoup fait grief à Lazareff, réfugié à New York, et de ce fait, selon ses biographes eux-mêmes, pas trop porté au résistantialisme, d’avoir fait main basse, avec la complicité de la Librairie Hachette, sur l’un des plus prestigieux titres de la clandestinité, Défense de la France. Pour réaliser enfin sous le nom de France-Soir le fleuron de la presse populaire dont il rêvait avant-guerre, à Paris-Soir précisément, mais sous la tutelle de Jean Prouvost. Que « Pierrot-les-bretelles » n’ait pas manifesté une appétence folle à publier, tous les trois jours, le programme intégral du Conseil national de la résistance, est une évidence. Qu’il ait bénéficié, dans son entreprise de conquête, des zizanies internes à l’état-major de DDF qui avait d’ailleurs fait appel à ses talents, est une réalité historique qu’il est un peu tard pour regretter. Là ne se situent peut-être pas les correctifs à apporter au bilan officiel de Lazareff, ne serait-ce que pour affiner la légende. D’autres sont plus importants :

1. « L’épopée » de France-Soir, son cursus héroïque, bref, ce qui lui permettait - un temps - d’adopter pour sous-titre : « Le quotidien qui vend à plus d’un million d’exemplaires », n’a pas duré plus de seize ans (1953-1969). Ce n’est pas rien. Eu égard à des multiples exemples étrangers, et notamment anglo-saxons, ce n’est peut-être pas non plus la Californie. Ni Fleet Street.

2. C’est donc du vivant de Lazareff que date ce déclin qui, par la suite, n’a cessé de s’aggraver. « Il faut bien le reconnaître : je ne sais pas faire France-Soir », a confessé un jour Robert Hersant, repreneur de France-Soir - où il a usé 1 000 formules - à partir de 1976. Ce qui ne dispense pas de poser une question : Lazareff, survivant, aurait-il toujours « su faire France-Soir ? »

3. Les explications personnalisées de ce déclin sont légion. Ancien de Défense de la France, longtemps « président-caution » de France-Soir, selon ses ex-amis des années quarante, Robert Salmon a, dans son dernier ouvrage, des mots très durs pour Pierrot : « Accablé de flatteries, il se prenait désormais au sérieux, se voyait installé et s’éloignait du sentiment populaire. » Tout en se rapprochant peut-être du « sentiment » politique dominant. Sûrement en vertu du principe selon lequel France-Soir ne peut pas se permettre d’être « antigouvernemental », Lazareff, naguère ultra-familier du personnel politique de la IVe, accueille chaque dimanche dans sa propriété de Louveciennes le gratin de la Ve. Une pratique qui n’incline pas au traitement le plus distancié de l’actualité politique. « Ce n’est plus France-Soir, c’est “de Gaulle-Soir” », ironisait férocement Jacques Fauvet, futur directeur du Monde dont il était alors chef du service politique.

En tout cas, prière de repasser pour un rapprochement flatteur avec le Washington Post et le New York Times auquel se risque, avec une audace émérite, Gombault dans son bouquin : s’il est un quotidien sur la planète qui n’a jamais menacé la carrière d’un président de la République, c’est bien F-S. Le devoir d’irrespect confinait là à l’obligation de concubinage. « Les relations (du député RPR et patron de presse Robert Hersant) avec le pouvoir (de droite) apparaissent beaucoup plus distantes et incertaines que ne le furent celles d’un Pierre Lazareff en son temps », a même pu écrire, un jour de 1976, Claude Imbert, l’ancien patron du Point. Le paradoxe n’est qu’apparent.

Enfin, mais le sujet fait l’unanimité : le cancer qui frappe le patron de France-Soir à partir de 1967 altère bien sûr ses capacités de direction. Doté depuis toujours et selon l’expression consacrée à son sujet, d’une « mauvaise santé de fer », Pierrot, loin de déléguer, se cramponne. Plus grave : s’ouvre ainsi dans la maison une guerre de succession particulièrement « pénible » d’un avis très partagé chez les « anciens ». Guerre qu’au demeurant aucun protagoniste ne remportera.

« Comment, sans passer pour un "intello" empêcheur de presse-populariser en rond, jeter de l’ombre sur une icône ? »

4. Les erreurs de flair politique de Pierrot ont souvent été rapportées. Passe encore que pour la succession de Staline, il ait parié sur l’éphémère Malenkov, objet d’ailleurs d’un des très rares ouvrages qu’il ait publiés. Le Kremlin de l’époque était si opaque... Sa gourance sur le retour éventuel de De Gaulle en 58 surprend davantage. Il n’y croit même pas dans les jours qui suivent le putsch d’Alger du 13 mai. Comme il l’annonce malicieusement à ses proches collaborateurs, Lazareff ne devient enfin « gaulliste » qu’au jour de la grande conférence de presse (« Croit-on qu’à 67 ans, je vais entamer une carrière de dictateur ? ») où, ne redoutant plus aucun obstacle, de Gaulle s’investit quasiment lui-même du pouvoir.

L’ennui est que cette faiblesse de jugement de Pierrot - cécité serait trop irrespectueux - s’étend aussi à sa spécialité professionnelle. Quand il tient en main le premier numéro de L’Express, il grommelle : « Ça ne marchera pas. » Bien plus longtemps cependant que son France-Soir. Converti, à contrecœur, à la couverture de l’économie qui, c’est bien connu, « n’intéresse personne », il rembarre, dans les années soixante, le premier rédacteur qui vient lui proposer d’ouvrir une rubrique « automobiles » : « Nos lecteurs sont des ouvriers. » Et puis son jardinier devait préférer le métro. Pas question, enfin, de s’ouvrir à l’information locale, dont Le Parisien fera tout son miel.

5. Ce n’est pas, au bout du compte, réduire le flair journalistique de Lazareff que de souligner qu’assurément dirigé par un actif cerveau, pourvu d’énormes moyens matériels (avant qu’Hachette ne s’affole de la non-gestion de Lazareff), France-Soir a aussi dû son succès à l’absence quasi totale de concurrent. Il a absorbé le seul qui l’ait - un peu - menacé, Paris-Presse, et l’unique autre journal du soir, Le Monde, chassait sur d’autres terres, d’autres clients. Les news magazines balbutiaient et l’audiovisuel aussi. Avant de se mettre à grandir pour le plus grand malheur d’un quotidien qui avait fait du fait brut et du cliché sans apprêt la fin suprême du journalisme.

Le grand petit homme ne se faisait d’ailleurs jamais faute de le rappeler : la diffusion de France-Soir a chuté d’un coup le jour même de l’apparition de la deuxième chaîne de télévision, en décembre 1963. Constat douloureux qu’il avait pourtant théorisé sous une forme connue : « Avant, quand il se produisait un événement fort, les gens descendaient acheter le journal ; aujourd’hui, ils montent allumer la télé. » Le plus cocasse est que, comme le relève alors avec un rien de malice cruelle François Mauriac dans son « Bloc-notes », bien loin de combattre l’audiovisuel, Pierrot s’y jeta tout cru. En adoptant, par surcroît, pour titre d’émission, une expression typique de la presse écrite, « Cinq colonnes à la une ».

Le tout amène peut-être à réviser le jugement que le Petit Robert porte sur Lazareff dans la notice qui lui est consacrée : « a contribué au renouveau de la presse française d’après-guerre ». Osons plutôt : « a appliqué un temps avec succès à la presse d’après-guerre une formule qui venait directement de l’avant ».

Patrice Lestrohan est journaliste au Canard enchaîné.

Notes

[1] Selon le titre du deuxième tome des souvenirs de Robert Salmon, « L’épopée France-Soir », Little Big Man, 2004.


 
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