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Décryptage

Youssou N’dour :

Le Citzen Kane de Dakar

par Pierre Cherruau

Il avait déjà une radio, un quotidien, un hebdomadaire. Il lui manque une télévision. Ce sera bientôt chose faite. Devenu star mondiale, le gamin de la Médina, quartier populaire de Dakar, est à la tête d’un des plus grands groupes de presse du Sénégal. Ambition politique  ? «   Si un jour on a besoin de moi...  »

Lorsqu’il déambule dans les rues de Paris, Youssou N’Dour affiche un large sourire décontracté, comme s’il goûtait particulièrement ces rares moments de relatif anonymat. En France au moins, il peut circuler sans provoquer une émeute. Alors qu’à Dakar, sa ville natale où il habite encore, chacune des apparitions du chanteur provoque des mouvements de foule.

À Paris, si le cœur lui en dit, il peut allumer une cigarette bien plus aisément qu’à Dakar, capitale d’un pays musulman à près de 90 %, où les « modèles sociaux » se permettent rarement ce genre d’écart. Youssou fumant un clope à Dakar ce serait un peu comme Mickey Mouse tétant un pétard à Disney World…

«  On a du mal à imaginer sa notoriété là-bas, c’est plus que Mickael Jackson à la grande époque. Au Sénégal, c’est comme un dieu vivant », affirme Rama, jeune Sénégalaise qui écoute sa musique à longueur de journée. Les femmes l’adorent quel que soit leur âge. « De 7 à 77 ans », il provoque l’hystérie », ajoute-t-elle. « Si vous avez approché Youssou N’Dour, votre statut social change  », souligne un avocat dakarois.

Du coup, Youssou N’Dour, 50 ans cette année, savoure ses tournées mondiales qui lui permettent de prendre du champ : il est aussi célèbre au Japon qu’en Europe ou en Afrique. Ses concerts à New York attirent aussi les foules. Lorsqu’il est loin de Dakar, il peut aussi souffler, oublier qu’il est l’idole d’un pays qui manque de références sociales. Youssou N’Dour fait d’autant plus rêver ses compatriotes qu’il veut lancer avant la fin de l’année une chaîne de télévision à Dakar. Même si le chef de l’État actuel ne semble pas pressé de lui accorder une fréquence. A-t-il peur que Youssou N’Dour devienne trop influent  ? Que ses ambitions politiques croissent  ? Peut-être… Chez Youssou, un projet de magazine people est aussi dans les cartons, TFM (Télévision Futurs Médias). « Un moyen pour moi de faire davantage parler de la culture. J’ai déjà une radio, un quotidien et un hebdomadaire. Il me manquait la télévision », annonce-t-il sur le ton simple qu’il affectionne, comme si tout cela allait de soi.

Le chanteur, qui a grandi dans la Médina, un quartier populaire de Dakar, s’est constitué, en moins de dix ans, l’un des plus grands groupes médiatiques du Sénégal. Son quotidien, L’Observateur, est un des plus forts tirages du pays. Même si la qualité des articles laisse parfois à désirer. Sa radio RFM est, elle aussi, en pole position. « C’est la station qui donne les informations les plus fiables », estime un journaliste de RFI. Quant à La Sentinelle, le périodique qu’il vient de racheter, c’est l’un des deux seuls hebdomadaires de Dakar, une ville où le marché de la presse a longtemps été dominé par les quotidiens.

« Dès qu’ils réussissent à gagner de l’argent, la plupart des africains n’ont qu’une idée en tête : fuir le continent. »

«  Je vais embaucher une vingtaine de personnes pour la télévision. Mais les journalistes de ma radio vont aussi travailler pour la chaîne. On va faire comme en France, où il existe de nombreuses passerelles entre les journalistes de télévision et de radio. Au total, mes médias emploient plus d’une centaine de personnes », affirme Youssou N’Dour qui tire une grande fierté de sa réputation de non-interventionnisme. « Je laisse faire les professionnels. Je ne tente pas d’influencer mes journalistes, de toute façon, ils ne l’accepteraient pas. » Il ajoute sur un ton philosophe : « Ce qui fait le succès de mes médias, outre la qualité des professionnels, c’est aussi leur réputation de neutralité. Cela me vaut même des ennemis. Parfois, des gens puissants me demandent de les faire taire, mais j’explique que je n’y peux rien. S’ils vont trop loin, de toute façon, ils prennent leurs responsabilités devant les tribunaux. »

Youssou N’Dour donne l’impression de ne jamais s’énerver. Comme si la vie ressemblait à une de ses chansons, légères, simples et dansantes. D’où lui vient cette passion des médias  ? « Un peu par hasard. J’ai vu que c’était très difficile pour les journalistes et j’ai voulu les aider. Je veux aussi faire découvrir la culture. Mon quotidien L’Observateur parle davantage de sujets artistiques que ses concurrents. Il est moins axé sur la politique. Mais, attention, il s’agit d’investissement. Je ne veux pas perdre d’argent à cause de mes projets au Sénégal. Je n’en gagne pas, mais je ne veux pas non plus en perdre, sinon j’arrête », explique ce grand pragmatique, qui parle avec autant de passion de son « business » que de musique.

Selon lui, la presse a un rôle essentiel à jouer en Afrique : « Il faut tendre le micro à des gens qui n’ont pas toujours la chance d’être écoutés : c’est pourquoi les médias m’intéressent. Et c’est une manière d’anticiper, de participer à quelque chose de très fort que l’on possède au Sénégal : la paix, la concorde. Il y a beaucoup de langues, d’ethnies. Donc si la presse joue son rôle comme il faut, si elle est équilibrée, cela peut aider à ce que ces acquis demeurent. »

À Dakar, son influence sur les médias est souvent jugée positive. « Il est beaucoup moins interventionniste que les autres patrons de presse, note un reporter qui a longtemps travaillé pour lui. Et il privilégie les qualités professionnelles. Il verse de bons salaires à des journalistes reconnus.  » Pourquoi un tel intérêt pour la presse  ? Nombre de Sénégalais imaginent que le Citizen Kane de Dakar a aussi des ambitions politiques.

« Le chef de l’État actuel, Abdoulaye Wade, a plus de 80 ans et il effectue son dernier mandat. Après, la voie sera libre », explique le dirigeant d’un quotidien sénégalais. Répandue, cette thèse laisse sceptiques les proches de « Citizen Youssou ». « Il est suffisamment intelligent pour savoir que la politique est un marigot terrible où les politiciens de profession ne feront qu’une bouchée de lui. D’autre part, s’il choisit un camp, il se mettra forcément à dos une partie de ses fans. Or, c’est un homme de consensus, il n’aime pas faire de vagues », explique l’un d’eux.

« Il faut tendre le micro à des gens qui n’ont pas toujours la chance d’être écoutés. »

« Youssou n’a jamais affiché très clairement ses préférences pour tel ou tel dirigeant, même pour ses affaires ce ne serait pas très bon. S’il avait laissé entendre qu’il voulait être président, jamais Wade ne lui aurait donné une fréquence pour sa chaîne de télévision », analyse un de ses collaborateurs qui explique autrement l’appétit médiatique de son patron : « Sa carapace n’est pas aussi épaisse que l’on croit. Il encaisse très mal les coups. Il a besoin d’avoir un bouclier médiatique pour dissuader ses ennemis de l’attaquer. »

Quels qu’en soient les mobiles, ses investissements médiatiques contribuent à sa popularité. « Dès qu’ils réussissent à gagner de l’argent la plupart des Africains n’ont qu’une idée en tête, fuir le continent. Acheter des hôtels particuliers à Paris ou à Londres et ouvrir des comptes en Suisse. Lui au moins, il investit dans son pays », souligne Adama, un de ses fans dakarois, qui rappelle au passage que le chanteur n’a pas uniquement investi dans les médias. Il a créé à Dakar un des studios d’enregistrement les plus modernes d’Afrique (un million de dollars d’investissement). Il a fondé un label pour produire des artistes locaux, donne des concerts chaque semaine dans sa boîte de nuit, le Thiossane. Par ailleurs, il s’est investi dans la lutte contre le paludisme et vient de fonder une ONG spécialisée dans le microcrédit.

Il a également contribué à faire connaître un grand nombre d’artistes au premier rang desquels sa belle-sœur, Viviane N’Dour, devenue l’une des chanteuses les plus populaires du Sénégal. Ces succès étonnent d’autant plus qu’au départ il paraissait bien frêle. Dans un pays où les diplômes et les intellectuels sont souvent vénérés, le gamin de la Médina n’était pas le mieux armé. Chanteur dès l’adolescence, il a peu fréquenté les écoles. Lors de ses premières années de carrière, il cherchait ses mots en français, la langue qui lui venait naturellement aux lèvres était le wolof, l’idiome le plus parlé dans les rues de Dakar. Son ascension étonne et suscite aussi des rancœurs.

« C’est vrai qu’il est très dur en affaires. Mais, en même temps, dans un pays comme le Sénégal, si on est trop gentil, on se fait bouffer tout cru. Il a appris sur le tas. D’ailleurs, ses premiers investissements dans les médias lui ont coûté très cher. C’est lui qui avait amené l’argent et il s’est fait évincer. Mais aujourd’hui cela ne marche plus comme ça. Youssou apprend à une vitesse phénoménale », analyse un de ses employés.

Où s’arrêtera le petit chanteur devenu star mondiale  ? La question amuse Youssou N’Dour. Dès que son avenir est évoqué, il rit. Il y a cinq ans il répondait : « Je me vois mal président. Je ne connais rien à l’économie. Si je deviens président, les gens vont manger des pierres. » Mais maintenant le discours a changé : « Youssou président  ? C’est une interrogation qui intéresse beaucoup de gens. Je sais que l’on fait même des sondages. Mais ça ne m’intéresse pas… pour l’instant. » À la question : « Si ça ne vous intéresse pas pour l’instant, cela veut dire que cela vous intéressera un jour  ? », il répond en « disciple tropical » du général de Gaulle : « Certes. Si l’on a besoin de moi. En cas de chaos. Mais, attention, je ne souhaite pas le chaos… »

Malgré ses nouvelles références culturelles et politiques il n’est pas encore prêt à chanter en wolof « Moi ou le chaos ». Mais, bon, en matière de musique à succès, de morceaux qui font des tubes planétaires, il en connaît un rayon. Presque autant que le président actuel, Abdoulaye Wade, avocat d’affaires, souvent comparé à Sarkozy en raison de ses talents de beau parleur. Au Sénégal, jeune démocratie, c’est bien souvent celui qui pousse le mieux la chansonnette, le « maître des mots », le roi de la tchatche qui l’emporte. Youssou le sait bien : à Dakar, c’est la voix d’or qui mène la danse… 


 
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