Qu’est-ce que le virtual art life ?
C’est le nom que j’ai donné à une nouvelle forme d’art, née de l’union de l’informatique et de l’imagerie médicale. J’avais entre les mains un nouveau pinceau, l’informatique, et à ma disposition ces nouvelles ondes que sont les ultrasons, les ondes électromagnétiques, les rayons X. Le VAL, c’est la fusion dans l’art du virtuel, de la vie et de l’anatomie.
L’art et l’évolution technique sont intimement mêlés ?
Les inventions de l’imprimerie, de la radio, de la photographie, du cinéma ont donné naissance à tant d’œuvres ! En fait, la science fait progresser l’art et l’art fait progresser la science. Jusqu’à présent, on n’avait qu’une seule façon de voir, en fonction de la lumière. Grâce à l’évolution des techniques, on utilise aujourd’hui d’autres ondes qui permettent de transformer l’image et donc, le regard.
Vous avez inventé le procédé technique qui vous a permis de concrétiser ce concept ?
Il existait, je l’ai seulement utilisé autrement. D’habitude, quand on regarde une image, on voit une image. Aujourd’hui, quand je fais une image médicale en scanner et que je la traite par les moyens informatiques dont je dispose, j’ai 12 milliards de possibilités différentes de la voir, en fonction de la couleur, de la transparence, de l’éclairage. Quand l’artiste regarde ces 12 milliards d’images potentielles à sa disposition, la question se pose du choix artistique. Quand c’est le radiologue qui les regarde, il doit se limiter à l’essentiel : le diagnostic. Cette infinité de possibilités permet de mieux cerner une pathologie, mais au-delà de 5 000 images, ça devient totalement illisible pour un médecin !
« Le choix d’une image correspond à ma certitude qu’elle fait progresser soit l’art soit la science. »
Qu’est-ce qui déclenche le choix d’une image artistique ? Mon œil... et quelque chose d’indéfinissable qui touche à la création artistique. Le choix de cette image-là correspond à ma certitude qu’elle fait progresser soit l’art, soit la science. Le support de l’image a aussi une grande importance. Toutes les images que vous voyez dans ce portfolio sont plates. Dans une exposition, ce sont des hologrammes. Vous avez donc le sentiment, en approchant votre main, que vous entrez dans l’image. On ne sait plus si c’est une photo, une peinture ou une sculpture. J’ai appelé ce rendu de volume « l’homme transparent ».
Qu’est ce qui vous a amené à penser qu’une image médicale pouvait devenir une œuvre d’art ?
En 1996, j’ai réalisé des scanners de bébés en 3D. À l’inverse de l’image échographique traditionnelle, on pouvait voir le fœtus en mouvement, selon différents points de vue. C’était en fait le clonage d’images dans lesquelles, grâce à une technique extrêmement précise, je pouvais voyager en fonction de la structure, du volume et de la transparence. Cela a donné lieu à un livre chez Laffont : « Premier domicile connu ». C’est en voyant ce livre qu’un ami m’a suggéré de faire une exposition et, en plaisantant, j’ai répondu que ce serait Beaubourg ou rien ! Quelle n’a pas été ma surprise lorsque Jean-Jacques Aillagon a appelé pour me dire qu’il était d’accord ! En réalité, qu’est-ce que j’introduisais dans un musée ? Des images médicales, certes, mais surtout des images en 3D qui, sortant de leur stricte utilité, devenaient lisibles et compréhensibles par tout le monde. On avait là la vision affective d’un futur être humain. Ensuite, cela a été une série de rencontres et de recherches qui m’ont permis d’utiliser les techniques du flying through, une sorte d’œil virtuel qui permet de voyager dans le corps, et le volume rendering, qui permet de créer une structure volumétrique en transparence. Cette technique permet, à partir d’images de coupe très fines, de reconstruire un objet animé ou inanimé en trois dimensions. J’ai longtemps été le seul à utiliser cette technique.
C’est de la science-fiction ?
Mais c’est formidable ! On peut maintenant téléporter des images dans l’espace et l’on a accès à des super hologrammes basés sur les possibilités de l’auto-stéréoscopie, qui joue sur l’appétence naturelle du cerveau à « revolumer » la vision de chaque œil. La télévision fera bientôt appel aux vidéo-hologrammes et nous conduira à voir les choses autrement et, pourquoi pas, différemment. Tout ça était inimaginable il n’y a pas si longtemps. Tenez... vous souvenez-vous de ce film avec Raquel Welch, « Le Voyage fantastique » ? Une équipe de chercheurs miniaturisés voyage dans un corps humain pour détruire un caillot dans le cerveau d’un homme. Aujourd’hui, on peut mettre un œil électronique dans un corps humain et voyager dans ce corps comme on veut. La différence c’est que le praticien, lui, reste dehors, devant son écran d’ordinateur ! Ce qui était de la science-fiction il y a quarante ans est aujourd’hui couramment exploité par les IRM de pointe. Étudiant en médecine, j’ai été fasciné par ce film... et par Raquel Welch. Je me demande si tout ne vient pas de là !
Comment définissez-vous votre travail ? Technique ? Poétique ? Futuriste ?
C’est forcément technique puisqu’à la base, il y a un procédé informatique de pointe. C’est évidemment poétique parce que, sans la poésie, la vie n’est rien. Et c’est futuriste parce qu’en permanence à la limite de l’abstrait et du concret. C’est valable pour l’animé comme pour l’inanimé. Ainsi, l’expérience des Bouddhas du musée Guimet. Lorsque nous les avons scannés, nous avons découvert des trésors que les moines du xie siècle y avaient déposés afin qu’ils soient vus par les hommes des générations ultérieures. Il y avait dans ces Bouddhas des cavités secrètes avec des bijoux et des documents que personne n’avait jamais ni trouvés ni même soupçonnés ! « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Là, on pouvait dire qu’ils avaient au moins une vie intérieure !
Que montrez-vous dans ces images ?
Que nous avons une vision des choses incomplète ou faussée ? Qu’il existe une autre vérité que celle que nous voyons ? En voyant ces images qui peuvent en une microseconde changer d’aspect, on se rapproche assez de la notion de l’infinité des mondes parallèles telle qu’on la trouve dans la philosophie bouddhiste. Et puis personne n’a jamais dit que tout le monde voyait les choses de la même façon. La vision d’une mouche n’est pas semblable à la nôtre. Je montre une réalité enrichie. Réalité, parce que ce que je donne à voir existe, même si ça n’est pas visible. Enrichie parce que cette réalité est mise en scène, théâtralisée si vous préférez. Je dis, pour reprendre une phrase d’Oscar Wilde, que le vrai mystère du monde est le visible et non pas l’invisible.
« En voyant des images qui peuvent en une microseconde changer d’aspect, on se rapproche assez de la notion de l’infinité des mondes parallèles telle qu’on la trouve dans la philosophie bouddhiste. »
Qu’est-ce qui est nouveau ?
L’infinité des visions qui joue non seulement sur la couleur - Warhol le faisait déjà en démultipliant le même portrait dans des tonalités diverses, ce qui donnait des points de vue ou des perceptions différentes -, mais aussi sur la transparence, le mouvement, et la possibilité de voyager à l’intérieur du corps ou d’un objet.
Qui sont vos modèles ?
Des acteurs, des actrices, Jean Reno, Thierry Lhermitte, Audrey Dana, Nadia Farès, Mylène Jampanoï, des hommes d’affaires, des banquiers... mais aussi des amis et mes assistantes quand elles ont le sens du théâtre !
Vous les faites poser pendant que vous les scannez ?
Disons que je les mets symboliquement en scène... J’ai scanné un cuisinier célèbre dans un scanner rempli de pâtes. Un designer avec son stylo à la main. Un intellectuel allemand avec son téléphone et ses lunettes dans ses poches, ces objets semblant flotter dans l’air. C’est une idée que j’avais eue pour Arman.
Lorsque vous regardez vos œuvres, qu’est-ce qui vous touche le plus ?
C’est que le corps humain est probablement la plus belle des œuvres d’art.
« Grâce à l’évolution des techniques, on utilise aujourd’hui d’autres ondes qui permettent de transformer l’image et donc, le regard. »
Essayez-vous de percer les secrets de la vie et de la mort ?
Par ma profession, je suis en permanence confronté au mystère de la vie et de la mort et cela me rend très humble. En fait, ces images ont été rendues possibles parce que la médecine est insensiblement passée du stade où l’on traite une maladie pour tenter de la guérir, à celui où on la prévoit pour l’empêcher d’apparaître. En définitive, mon œuvre est issue de la vie et elle se mélange à elle.
Pourquoi, alors que vous êtes un radiologue mondialement connu, avez-vous éprouvé le besoin d’appliquer vos connaissances médicales à la création artistique ?
Ah ! Quelle question ! C’est la dernière : j’ai droit à un joker ?

Revue Médias















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