Photographe et cinéaste nomade, on ne vous imagine guère accroché à des murs dans un musée, comme ici à Tokyo, entre des peintres et d’autres photographes...
J’avais, c’est vrai, une appréhension. Je me méfiais. Travailler pour un musée n’est pas dans mon habitude. Mais pour cette exposition, Hervé Chandès, le directeur de la Fondation Cartier, a invité des artistes tels que Daïdo Moriyama, Artavazd Pelechian ou Nan Goldin. Des vieux, des jeunes, des Japonais, des Anglais, des Africains, des Français, des Américains. Un casting qui donnait soudain beaucoup de force à l’événement. Hervé Chandès m’a dit : « Raymond, que veux-tu faire ? Qu’est-ce qui t’intéresse ? » J’étais libre. J’avais une responsabilité. C’était une chance. Au final, je me retrouve dans ces murs entre Moriyama, Goldin, William Eggleston et j’en suis très fier. Cette exposition est un espace de liberté.
Comment avez-vous capturé la vie quotidienne de Tokyo ?
Quand j’étais allé filmer les Yanomamis, dans le village de Watoriki, ils m’avaient donné les moyens de me poser des questions sur eux. Ils m’avaient laissé m’approcher. Les connaître. Les comprendre. Même si, comme eux, je n’étais qu’un passeur. A leurs côtés, j’avais pu tuer l’exotisme... Au Japon, j’avais déjà l’expérience du premier regard. De ces réflexes que vous aiguisez comme photojournaliste au cours de vos reportages. Il fallait qu’au cours de ce voyage destiné à préparer cet événement, je me donne des règles. Comme je l’avais fait ailleurs, durant trois jours, j’ai donc enregistré dans la ville des séquences de cinq à dix minutes. A mon arrivée à Tokyo, j’ai couru à Ginza, les Champs-Elysées de Tokyo, à Shinjuku, sorte de Quartier latin, et à Shibuya, la Bastille, mais en plus branché. Il me fallait autre chose. Une amie habitait à Iidabashi - un quartier plus populaire. J’y suis allé. Là, je me suis posté à 8h du matin devant la station de métro. J’ai vu alors des gens fatigués, qui avaient du mal à marcher. J’ai filmé des individus las, qui peinaient à prendre les passerelles. Beaucoup de Japonais font de longs trajets pour aller travailler et rentrer chez eux le soir. Si je suis Français, photographe, voire touriste, je suis d’abord un voyageur. Un défenseur du premier regard. Car il ne dure pas. La preuve : après cinq jours passés à Tokyo, tout vous paraît normal, le taxi, le métro, la rue, les gens... C’est pourquoi il faut profiter du premier jour. De ce que vous voyez pour la première fois. Les hommes en noir. La lumière de la ville...
Qu’est-ce que vous avez constaté de différent à Tokyo, par rapport aux autres villes d’Asie que vous connaissez ?
Les gens ici sont très pressés. Je suis allé à Shanghai et à Tokyo presque en même temps. Les Japonais étant plus riches que les Chinois, ils devraient, pense-t-on, davantage en profiter. Prendre du plaisir. Mais ils ne tiennent pas en place. Car ils aiment le travail et ont besoin d’argent. Les Japonais sont très libres mais n’ont pas le temps de goûter à leur liberté. Donc, ils courent. Les Chinois, eux, se soucient également de rentabilité économique, mais ils ont plus le temps de flâner... A Tokyo, j’observe aussi les femmes. Quand je les filme, je suis témoin des tiraillements ancrés dans la culture japonaise. Très fières, mais sans rien laisser transparaître, certaines se disent : « Tiens, un Occidental me filme. Car je suis belle. La plus belle. » Les Japonaises sont très coquettes. Très indépendantes. Elles annoncent l’avenir. Elles sont les grandes gagnantes du Tokyo d’aujourd’hui. Elles ont un vrai pouvoir. Une réelle liberté. Il y aurait un film à faire sur elles.
Que vous inspire Tokyo en tant que photographe de l’instant ?
Tokyo est une ville de plus en plus intéressante. Je l’avais découverte pour la première fois en 1964. Aujourd’hui, elle a surpassé New York. Elle a plus de potentiel. On peut y faire toutes les photos qu’on veut. Auparavant, on allait au Japon acheter des appareils photo, des argentiques made in Japan. Aujourd’hui, on y va pour avoir un avant-goût de ce qui arrivera demain dans nos « petites » capitales. En 1964, il n’y avait dans cette ville aucune inscription en anglais. Quarante-deux ans plus tard, c’est ici que tout se fait.
Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Je reviens tout juste de New York. C’était auparavant une ville très libérale. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001, les gens y sont devenus paranoïaques. Les New-Yorkais se recroquevillent sur eux-mêmes. Inversement, c’est Tokyo qui bouge. A tel point d’ailleurs que c’est nous qui sommes devenus des pauvres. Les Japonais ont atteint un niveau de vie supérieur au nôtre. A Tokyo, partout, il y a des petits détails qui font qu’on est déjà en 2016. Sillonner cette ville, c’est voyager dans le futur. C’est étonnant. Certes, au début, quand je suis arrivé pour la première fois au Japon dans les années 60, j’ai eu du mal. Je baignais comme tout le monde dans les clichés, Nikon, le kimono, le mont Fuji. Plus maintenant.
Admirez-vous des photographes japonais ?
Je les trouve de plus en plus stimulants. J’ai rencontré il y a quelques jours Daïdo Moriyama. Comme moi, il ne parle pas anglais. Mais lui et moi, on s’est vite découvert une similitude : les petits livres de photos. Les photographes japonais ont ceci de particulier qu’ils adorent éditer des livres de photos. Ils en font sur n’importe quoi. S’ils photographient leur quartier, ils en font aussitôt un petit livre.
« Je suis d’abord un voyageur. Un défenseur du premier regard. Car il ne dure pas. Il faut profiter du premier jour. »
Aimeriez-vous habiter à Tokyo ?
Oui. J’aimerais bien habiter dans cette ville. Je n’y prendrais pas seulement des photos. J’y imprimerais aussi des petits livres de 2 000 à 3 000 yens (14 à 21 euros, ndlr). Je m’y sentirais d’autant plus libre. J’adore Tokyo car j’y retrouve le sens de la ville qu’ont les Africains. A Tokyo, il n’y a pas d’horaire pour manger, ou travailler.
Photographie-t-on de la même façon au Japon qu’ailleurs ?
Le Japon est une île exiguë, il a fallu tout y organiser à cause des problèmes de densité et d’espace. La photo, elle, échappe aux contraintes. Elle fait partie de la liberté du citoyen. De cette liberté insouciante qui était celle de Robert Doisneau dans les années 50, quand il photographiait les rues de Paris.
Vous êtes un grand marcheur. Quand vous photographiez Tokyo, comment faites-vous pour ne pas vous perdre ?
Comme le Petit Poucet. Je me repère grâce aux machines à boissons, aux passages cloutés, aux poubelles, aux feux, à tel signe ou tel symbole de propreté. Car Tokyo est une ville très propre et assez silencieuse. Organisée, avec au moins vingt ans d’avance.
Avez-vous adopté le numérique ? Ou seriez-vous en passe de le faire ?
A mon fils, je vais bien sûr acheter le dernier modèle numérique. Mais à moi, je m’offre de vieux appareils argentiques. Il m’est arrivé, par le passé, d’avoir de vrais coups de folie. Par exemple pour les appareils Fuji. Mais si j’utilise toujours l’argentique, il est certain que le numérique est là et qu’on ne peut pas l’ignorer. J’observe donc l’évolution. De nos jours, il y a des appareils combinés appareil photo et caméra numériques. De quoi devenir schizophrène ! Passer automatiquement d’un mode à l’autre était auparavant inimaginable. L’un est l’éloge de la fraction de seconde, l’autre du temps long de la durée. Etre maître de ce choix fut longtemps impensable. Les Japonais nous ont offert cette possibilité.
Le Japon est-il toujours le royaume de la photo qui vous faisait rêver il y a quarante ans ?
Oui, car ce qui est terrible avec les Japonais, c’est qu’ils sont très modernes. Ils fabriquent sans cesse de nouveaux appareils photo à consommer sur place. Pour un peu, j’ai l’impression que nous autres, Français, sommes devenus des Africains. Ce qui n’est pas péjoratif. J’entends par là que notre temps évoque davantage celui de l’Afrique. Les Japonais, eux, évoluent dans un temps beaucoup plus réactif.
Michel Temman est journaliste, correspondant de Libération au Japon.

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