« Vous aimez le sport ? C’est un dimanche de bonheur qui vous est proposé. » Ainsi, s’ouvrait, sur un ton péremptoire, l’édition matinale du journal de France Inter du 1er février 2009. Un peu plus tard, le journaliste de Canal+ promettait « une journée de folie » durant laquelle se succéderaient les retransmissions télévisées d’événements majeurs tels la finale de tennis de l’Open d’Australie, le slalom de Garmisch et l’arrivée du Vendée Globe. Enfin, la presse écrite n’était pas en reste : L’Équipe du jour titrait en une « Tous à vos postes ! », usant d’une métaphore qui étend le public depuis les tribunes jusqu’aux écrans (téléspectateurs, internautes, téléphonie mobile).
Objet d’une diffusion médiatique ad nauseum, le spectacle sportif exacerbe les plaisirs dans une explosion de vibrations visuelles et sonores ressenties par le plus grand nombre, spécialistes ou non de la chose. Tel que l’a défini Victor Hugo, le bonheur c’est « sentir son cœur se fondre au son d’une parole ».
À l’exemple des commentaires, chargés d’empathie, de Jacques Vendroux, directeur du service des sports de Radio France, qui, voix brisée par le troisième but qui consolida la victoire de l’équipe de France sur le Brésil en finale de la Coupe du monde de football 1998, s’exclama : « Ça y est, c’est fait ! C’est arrivé ! C’est officiel ! Il ne peut plus rien nous arriver ! La France est championne du monde ! » Il s’agit là d’un cri qui exprimait bien l’extase simultanée de millions de Français.
Le sport médiatisé est le théâtre des sentiments extrêmes ; il se fonde sur une esthétisation très élaborée afin de provoquer la joie des uns et, corrélativement, la tristesse des autres. Ainsi, les représentations de sport possèdent-elles un caractère abstrait et une ambivalence, que nous distinguons de ce que Berthold Brecht désignait par le « grand racket des émotions », coupable, selon lui, d’empêcher tout raisonnement. A contrario, l’histoire est riche d’images de sport qui suscitent des pensées.
Ce n’est donc pas de l’impudeur que d’être submergé par l’émotion d’une retransmission sportive. Pouvait-il en être autrement ce 8 juillet 1982 à Séville, lorsqu’à la 99e minute du match entre la France et la République fédérale d’Allemagne, le buteur Alain Giresse, enivré de bonheur, faisait éclater le cadre des écrans de télévision et dispensait sa joie, par les ondes, à une audience ouverte à la contagion des sentiments (Voir la vidéo) ?
La clameur continue du public dans le stade couvre les voix de Thierry Rolland et de Jean-Michel Larqué. Quand le premier conjugue sa parole au présent de l’action (« [Six] ne voit pas [Giresse] »), Larqué, ancien footballeur sensible au terrain, anticipe (« ... en retrait à Giresse ! »). Sur le but, ils se coordonnent : « Oui !!! » L’intensité du moment conféra à la rencontre une dimension épique, que le sentiment collectif d’injustice, suite à la défaite française, n’altérera point [1].
Densité dramatique
Cette densité dramatique se prolongea trois jours plus tard, à Madrid, lors de la finale entre cette même équipe allemande et la Squadra Azzurra, inconsciemment chargée de restaurer la morale bafouée de la demi-finale (poetic justice). À la 69e minute, l’exaltation du buteur Marco Tardelli est magnifiée par la réalisation télévisuelle (Voir la vidéo). Un plan d’ensemble en plongée couvre la moitié du terrain.
Lorsque les filets tremblent, la caméra vacille légèrement, révélant ainsi sa présence, et dans un même temps, aiguillonnant la conscience de ceux à qui l’image s’adresse. Via un faux raccord, le joueur est cadré en plan moyen puis, suivi dans sa course effrénée, par un panoramique. Une longue focale écrase les perspectives, isolant Tardelli de l’environnement. La configuration figure-fond propulse le buteur, tout à son ivresse, de façon quasi frontale au-devant de la scène, au cœur de la surface de réception. Le procédé donne l’illusion d’un déplacement au ralenti.
Cette lecture corrobore en partie le témoignage qu’a donné Marco Tardelli à une télévision espagnole : « Après avoir reçu la balle, j’ai marqué en glissant, je ne savais pas où j’allais, j’étais au maximum de la joie. Rien n’est comparable à cela. J’ai atteint la limite que l’on rêve tous de franchir. C’était un volcan qui explosait en moi. C’est un peu comme lorsqu’on dit que tu vas mourir et que tu revois toute ta vie défiler. » Cet épisode reste dans l’histoire comme l’une des plus remarquables extases sportives, suffisamment intense pour être partagé par un public ignorant tout de l’équipe d’Italie. La joie n’est pas seulement une réaction à un but marqué, c’est un objectif en soi.
Vingt-quatre ans plus tard, une incroyable explosion d’allégresse collective, procurée par les images du but de Marco Tardelli, surgira à nouveau le 4 juillet 2006 à Dortmund. Par une ironie de l’histoire, l’Italie retrouve l’Allemagne en demi-finale, pour l’un des matchs les plus aboutis de la compétition.
Plus qu’en 1982, la Coupe du monde de football se mue en une cérémonie planétaire, suivie par près de 40 milliards de téléspectateurs en audience cumulée. Les seuls journaux télévisés du réseau hertzien français ont consacré 503 sujets à l’événement. Les tarifs publicitaires calculés sur la base « des audiences, de la tranche horaire et du jour de diffusion [2] » tournent autour de 287 500 euros le spot. Aussi, l’objectif est d’« être partout et en même temps ». Vingt-cinq caméras en moyenne couvrent l’aire de jeu. La technologie (exhibition de l’instance de réalisation par les choix revendiqués de procédés formels) vise à maîtriser la surmultiplication du spectacle.
« La chasse au bonheur est caractéristique d’un mode de vie dominé par "la gagne, la réussite, le moi performant" »
L’époque actuelle est, en effet, à la professionnalisation, à la vitesse, au morcellement par un montage hyperfragmenté des plans serrés, à la surenchère dans l’individualisation. La chasse au bonheur est caractéristique d’un mode de vie dominé par la « gagne, la réussite, la compétition, le moi performant [3] ». Le football télévisé est désormais un sport individuel pratiqué en équipe.
Le prisme médiatique souligne d’emblée le glissement progressif d’un discours monstratif (commentaires de passionnés visant à valoriser et à expliquer l’événement lui-même), vers un discours réflexif (transfiguration de l’événement par l’affichage performant du média télévision). Ce qui, de nos jours, est gagné en visibilité (retransmission de l’ensemble des matchs, émissions spécifiques), semble poser un problème de lisibilité : « Il s’agit de dédommager ce public de ce qu’il perd en n’assistant pas directement à l’événement [4]. »
En 2006, l’enjeu est déjà d’asseoir l’autorité médiatique sur le jeu, de construire un dispositif à haut contrôle visant à réduire la frange d’imprévu, qui est pourtant l’essence même des compétitions sportives. La réalisation moderne se fonde sur une alternance de plans serrés et larges, ponctuée par des ralentis de phases de jeu significatives (buts, occasions, fautes).
De visibilité à lisibilité
Décrivons la situation. Ce soir-là, à la 119e minute, Fabio Grosso explosa littéralement après son but (Voir la vidéo), entraînant avec lui le fantôme de Marco Tardelli : « Je suis ivre de joie », déclara-t-il, peu après. Intuitivement, le réalisateur de la télévision allemande avait choisi de l’héroïser par un gros plan de dos près d’une minute avant son but. Figure récurrente, le joueur, pourtant défenseur, traverse les plans successifs (plan moyen latéral, plan d’ensemble), laissant augurer du rôle central qu’il serait amené à tenir.
Cet effet d’annonce est semblable à ce que la technique cinématographique de scénario désigne par le foreshadowing (« pressentiment »). Une fois le but marqué, d’une superbe frappe enroulée saisie en plan d’ensemble, le réalisateur suit son héros pendant de longues secondes, dans sa course, en plans serrés, latéralement puis de face, avant qu’il disparaisse sous les embrassades de ses coéquipiers. Balançant violemment sa tête de droite à gauche, Grosso transmet au public, « tout le bonheur du monde ».
L’émotion traverse l’écran de part en part. Le sport rejoint la fiction dans la dimension dramatique qu’il contient. Aucun sens caché, pas de métaphore dans la réalisation qui vise à sidérer le téléspectateur. Tout laisse à penser que la source du bonheur vient de là où se situe la caméra, d’où le caméraman capte la scène. Est-il proche ou utilise-t-il une longue focale ? Il scinde le téléspectateur en deux, par des jeux de pulsions scopiques : un versant « à distance » et un autre qui s’identifie entièrement par procuration à la joie du buteur.
Ces exemples partagent une coalescence, une soudure entre le passé et le présent. Giuseppe Penone, figure majeure de l’arte povera, l’a traduit ainsi : « J’ai souhaité que l’éphémère s’éternise. » Que le bonheur se prolonge...

Revue Médias















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