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Carte blanche

Carte blanche à David Abiker

Le festival du film off

J’étais l’autre jour au soleil, à la terrasse d’un café très connu de Saint-Germain-des-Prés dont je tairai le nom pour éviter toute publicité. Je buvais tranquillement une boisson gazeuse très sucrée que je ne citerai pas pour éviter d’inciter les enfants à en consommer, quand un ministre (ou un secrétaire d’État, je ne sais plus) est arrivé, cravate au vent.

Je sirotais donc mon C... Light en regardant les filles passer sur le trottoir quand j’ai vu cet élu issu d’un parti de gouvernement s’asseoir, passer commande, ouvrir un grand quotidien du soir et entreprendre de se curer très consciencieusement le nez avec l’air satisfait de ceux qui cherchent et trouvent.

Je ne devrais pas le dire - car il ne me viendrait pas à l’esprit de dévaloriser la fonction politique au moment où elle est affaiblie -, mais il a confectionné une boulette qu’il a collée sous la table. Je sors cette révélation parce que ce ministre donne généralement l’image de quelqu’un d’extrêmement distingué. Je n’aurais - évidemment - pas prêté attention à ce détail si l’édile en question n’avait été rejoint par l’animatrice d’une émission phare d’une chaîne du câble, laquelle avait, la semaine d’avant, fait la couverture d’un magazine que chacun aura bien entendu reconnu s’il est proche des entourages et des familiers du système.

Je n’ai pas pour habitude de faire les poubelles mais ce qui a suivi, en plein Paris, en a étonné plus d’un ce jour-là, d’autant plus qu’il était midi à la terrasse de ce café où les habitués des allées du pouvoir et tous ceux qui fréquentent le milieu ne manqueront pas de se repérer. Aussi, et pour éviter que l’histoire ne soit déformée, je préfère, avec la rigueur des mots et la force des faits, restituer la scène telle que j’ai pu la voir.

illustration : Virginie Bourgery-Tramard
illustration : Virginie Bourgery-Tramard

Dès que la présentatrice est arrivée en jupe courte révélant d’interminables jambes hâlées, le ministre a sorti le doigt de son nez et s’est levé pour lui passer galamment un siège sous les fesses. Bien entendu, je n’aurais rien révélé de la scène si, par la suite, je n’avais entrevu, à mon grand étonnement, d’ailleurs, ce qui suit.

Ce ministre qui se dit depuis toujours bon père de famille et marié à la mère de ses deux enfants, qu’il aime d’un amour tendre, cet homme exemplaire donc, enlace la médiatique jeune femme et lui dévore la bouche. Je pèse mes mots quand je vous dis qu’il lui dévore sa bouche au point que le garçon de café venu prendre la commande renonce à les déranger.

Tandis que le baiser se prolongeait et que je méditais sur les frontières existant entre vie publique et vie privée, m’interrogeant sur les bornes déontologiques, les limites professionnelles et les nouvelles lignes de fracture entre journalisme de terrain, investigation et crotte de nez, j’ai avisé la chemise cartonnée du ministre découvrant dessus la mention « confidentiel ». Le couple tout à ses papouilles n’a pas vu le dossier s’ouvrir sous l’effet d’un coup de vent révélant au grand jour une note blanche où une série de noms connus apparaissait clairement.

C’est ce moment qu’a choisi le troisième protagoniste de la scène pour rejoindre le couple qui, l’apercevant, a retrouvé une contenance plus habituelle. Identifiant la personne qui descendait d’une voiture avec chauffeur, et dont vous devinez j’imagine le pedigree, mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai sorti mon portable et j’ai filmé. J’ai filmé ce qui aurait dû changer la face des relations que le pouvoir politique entretient avec les médias lorsque se mélangent de manière clandestine les affaires publiques et la vie privée.

Je tenais, là c’est clair, la vidéo de l’année, une pastille tout en image qui allait, pour au moins une semaine, devenir le véritable Viagra de l’info, la faisant se cabrer, se raidir pour se vider en un énorme et poisseux scandale. Le cœur battant, j’ai couru chez moi en oubliant de régler l’addition, et après mûre réflexion sur l’avenir du métier de journaliste et son nécessaire rôle de médiation entre rumeur, on dit et qu’en dira-t-on citoyen, je me suis résolu à monter le film et à le mettre sur Dailytube.

Eh bien, vous n’allez pas me croire, mais la vidéo était inexploitable et l’image surexposée !

Foutu contre-jour.


 
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