Les enfants de la télévision ne peuvent imaginer ce que furent, pour les enfants de la T.S.F., la retransmission des étapes de montagne du Tour de France cycliste, des combats de Marcel Cerdan aux Etats-Unis ou du 800 mètres de Marcel Hansenne aux jeux Olympiques de 1948. Pour avoir été de ces « chers auditeurs » même pas préparés à la première révolution du transistor, je puis très bien comprendre l’émotion de nos pères à l’annonce de la défaite aux Etats-Unis du boxeur Georges Carpentier, défiant Jack Dempsey pour le titre mondial toutes catégories, et le bien-fondé de ce titre dans la presse française du lendemain : « On a pleuré dans les chaumières ».
J’ai peut-être pleuré aussi « à l’écoute » du sacrifice de René Vietto, passant sa roue à Antonin Magne lors d’une dramatique traversée des Alpes, ou de l’insigne malchance de Marcel Hansenne dans sa finale olympique. Pour l’image, nous ne pouvions compter que sur notre imagination en feu, la plainte ou l’emballement du radioreporter. Nous faisions bonne mesure et il était rare que la lecture de la presse écrite mît une sourdine à notre exaltation. « Entre deux mots, le journaliste sportif ne choisit jamais le moindre », observait Antoine Blondin. C’était le temps où le même auteur pouvait parler de cette « marge légendaire des exploits » qui était l’apanage d’un sport que l’on vivait en aveugle. Don Quichotte n’aimait pas autrement sa Dulcinée. Comme lui, en quelque sorte, nous étions de grands consommateurs de romans de chevalerie.
Les actualités cinématographiques n’affectaient en rien notre vision des événements ; elles nous livraient de nos héros une image sommaire et frustrante, mais plutôt servie par la magie des salles obscures. Il faudra attendre l’avènement de la télévision pour vivre le sport différemment, « en toute objectivité » nous dira-t-on, mais comme on le dirait aussi d’un rapport de gendarmerie. Reste à savoir si Dame Télé, en nous fournissant le portrait sans retouche de notre Dulcinée, nous sert ainsi la vérité toute nue, dénonçant par la même occasion l’enchantement auquel nous aurions succombé jusque-là.
Tout n’est pas si tranché. A une représentation télévisée en direct il manquera sans doute, pour une totale objectivité, le temps du retour au calme et de la réflexion. Et il n’est pas dit qu’une touche de couleur ajoutée à un rapport écrit ne rende pas mieux la vérité qu’un certificat noir sur blanc. Un geste sportif ne s’explique pas seulement par l’image en mouvement, qui en restituera la réussite ou l’échec, la beauté, la difficulté, mais pas forcément l’émotion et la moralité.
Émotion, c’est le mot qui garantit et dépeint le moindre de nos engouements. Émotion et réflexion, c’est par là que le sport écrit se devrait d’être, aujourd’hui encore, l’indispensable complément du sport télévisé et demeurer l’instrument de « la marge légendaire des exploits ». La vidéo est un témoignage qui participe grandement au progrès technique, il n’est pas un entraîneur au monde qui n’en fasse son bréviaire. Mais n’est-ce pas au moyen de la légende que se transmet de père en fils l’innocente passion du sport ? Et la légende, par quelque manière, n’a-t-elle pas dicté la forte présence du sport télévisé dans l’univers contemporain ?
Pour évoquer une expérience personnelle, qui se situe à un moment clé de la révolution médiatique, on me pardonnera d’exhumer le souvenir de la première tournée de l’équipe de France de rugby en Afrique du Sud. Nous sommes en juillet-août 1958. La télévision française ne couvre pas l’événement, d’ailleurs considéré de peu d’intérêt, comparé aux récents épisodes de la Coupe du monde de football et du Tour de France cycliste. Le réseau hertzien ne couvre pas encore la totalité du territoire français. Mais j’ai le privilège d’appartenir à un quotidien sportif, L’Équipe, qui se doit d’être présent sur cette tournée, en l’espèce la première de toutes, par conséquent une page importante dans l’histoire du sport français. J’ai le privilège, également, d’exercer ma coupable industrie sur le chantier d’un jeu, le rugby, déjà très lyrique et très collectif par nature, j’allais dire très familier, dont un brave homme de chez nous me disait un jour : « Ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu où l’on pleure. »
« Pour l’image, nous ne pouvions compter que sur notre imagination feu, la plainte ou l’emballement du radioreporter. »
Le rugby, en 1958, ne fait pas pleurer comme Carpentier dans toutes les chaumières du pays de France. Mais par la force de cette équipe française triomphant en Afrique du Sud comme des soldats de Valmy, sans entraîneur, sans soigneur, sans argent, mais jamais sans pinard, et remportant dans un même élan, pour la première fois, le tournoi des Cinq Nations, le rugby va même forcer les portes du palais de l’Élysée. Charles de Gaulle jubile, nous dit-on, à la découverte d’un jeu où les Anglais ne font plus la loi. J’ai ramené d’Afrique du Sud une somme d’émotions et d’anecdotes dont je n’ai pu faire état dans mes câbles quotidiens, car les transmissions coûtaient encore une fortune, et ce sera donc la matière d’un bouquin troussé à toute vapeur, « Le grand combat du Quinze de France », dont le point d’orgue est l’improbable et héroïque victoire du 16 août 1958 à l’Ellis Park de Johannesburg (France bat Afrique du Sud par 9 points à 5). Le succès de ce livre, que bien des pères ont fait lire à leur fils, ou que les fils ont offert à leur père, ne repose évidemment pas sur la maîtrise de son écriture mais sur un gros complément d’informations et sur des vibrations ressenties à proximité des vainqueurs. « Le grand combat » a semé l’émotion dans les chaumières. Mais le succès de ce livre, admettons-le, repose aussi sur l’absence de tout témoignage télévisé sur l’affaire du 16 août 1958 à Johannesburg. Il y a là une marge légendaire que nulle vidéo ne risquera d’abîmer.
Cela dit, on veut bien accepter la confrontation virtuelle avec une version filmée de l’événement et l’on va voir que l’un ne peut se vanter d’être plus objectif que l’autre. Nul doute que la victoire historique du 16 août 1958, rendue par le film en direct, et plus encore par le magnétoscope, serait prétexte à dénoncer le fiasco du jeu d’avants des Springboks et leur balourdise dans le jeu d’attaque, ce qui réduirait d’autant le mérite de l’équipe française conduite par Lucien Mias et donnerait au match une note technique à peine moyenne. Or, cette perception chirurgicale de l’événement ne rendrait pas compte de l’essentiel, à savoir, le choc qui se produisait là entre deux sociétés, l’Afrique du Sud de l’apartheid et de la mâle arrogance, son rugby rangé comme une armée, et la France cascadeuse de Charles de Gaulle, de Brassens, de Trenet, Brigitte Bardot, son équipe rafistolée et galvanisée par une grande gueule d’étudiant en médecine : à se demander laquelle des deux allait succomber à cette pression énorme sur les esprits et les caractères. L’explication était là d’une défaillance sans équivalent en un siècle de rugby sud-africain. Et pour l’exprimer, toutes les caméras du monde n’y auraient pas suffi, il fallait au moins un livre pour seulement le souffler à l’oreille des contemporains. En fait d’objectif, celui d’une caméra n’a jamais sondé les cœurs et les reins et les poumons des joueurs de rugby, encore moins l’âme du jeu lui-même. Voilà qui relève plutôt du rôle du commentateur.
Quinze ans ont passé. La télévision est reine. Lors d’un match du tournoi des Cinq Nations, joué au Parc des Princes en 1973, le capitaine français Walter Spanghero a le nez cassé. Il en a l’habitude. Un coup d’éponge et il repart au combat. La péripétie ne sera même pas relevée dans notre carnet de notes. A L’Équipe, nous nous donnons encore les gants d’épiloguer sur les véritables fondements d’un match, non sur des anecdotes sans conséquence sur son déroulement. Le nez cassé de Walter, ce n’est tout de même pas la jambe broyée de Michel Vannier ou le coma prolongé de Pierre Danos lors de la tournée de 1958. Mais ce qui change tout, c’est que la télévision en a fait un plan-séquence d’une bonne minute. Le temps d’arrêter le saignement, le nez de Spanghero a crevé l’écran. Voilà pourquoi Le Parisien, de son côté, va remplir sa première page avec le visage ensanglanté de Spanghero et ce titre énorme : « Son pif a tenu ! » Vingt-cinq ans avant la télé-réalité, c’est la ménagère de moins de cinquante ans qui va y aller de sa petite larme.
Nous voilà dans un bel embarras. De quoi s’agit-il ? D’un exemple de corruption de la presse écrite par l’effet de la télévision, ou bien, plus honorablement, d’une séquelle de cette « marge légendaire » qui a fait la religion du petit garçon que l’on a été, l’oreille collée au poste de T.S.F. ?
Ce n’est pas dans cette subtilité que se situe le vrai changement au sein de notre profession. Rien, à mes yeux, n’a plus ressemblé à une capitulation du journalisme écrit que le procédé inauguré, vers la même époque, par un confrère en service sur le tournoi de tennis de Roland-Garros. A la fin de la quinzaine, nous étions tous bronzés comme des aoûtiens. Lui était resté.

Revue Médias















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