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Carte blanche

Le journalisme au défi d’internet

par Robert Redeker

Internet fête ses 40 ans. Son réseau précurseur, Arpanet, reliant quelques universités américaines, vit le jour en 1969. Personne, à l’époque, ne devina que ce média allait chambouler le monde, l’homme, l’économie, bien plus sûrement que toutes les utopies et révolutions auxquelles, en ce temps naïf, on croyait encore.

Deux formules désignent la révolution Internet : société de la communication et société de l’information. S’appelle société de la communication celle où circule l’information, sans obstacle ni perte (« bruit », « entropie »). Ce qui suppose, comme Norbert Wiener, le père de la cybernétique, l’avait exigé, que les hommes soient essentiellement des émetteurs-récepteurs d’informations. La société de la communication désigne l’activité des sujets (recevoir-(r)envoyer des informations), tandis que la société de l’information nomme la matière de cette activité (l’information).

Les deux expressions, alternativement utilisées, définissent strictement la même chose depuis deux points de vue différents, celui de l’activité et celui de la matière de cette activité. Elles signalent subliminalement que la société de consommation (mise en lumière en son temps par les pensées d’Herbert Marcuse et de Jean Baudrillard) et la société du spectacle (mise en lumière par Guy Debord) sont toutes deux derrière nous, remisées par Internet au grenier de l’histoire. Bref, elles englobent ce qui apparaît à la fois comme une utopie (une forme idéale de société à construire) et un processus, le mouvement de la réalité mondiale : la révolution informatique, matrice de la société planétaire de l’information/communication, est en marche.

Dans cette forme nouvelle de société, les informations ne se consomment pas (d’où la double crise du modèle télévisuel charpenté autour de la grand-messe du journal de 20 heures, et de la presse quotidienne version papier) : elles traversent, elles parcourent ; chacun est appelé à les faire circuler, les faire rebondir, les renvoyer (les « forwarder »).

Les blogs et les sites participatifs s’inscrivent dans cette nouvelle approche de l’information. Plutôt que produit de consommation, l’information est, désormais, une sorte de courant électrique, électronique, ou de fluide, qui traverse chacun : nous sommes tous des conducteurs d’informations. Rien n’est plus assuré : le consommateur d’informations tel qu’on a pu le connaître depuis une quarantaine d’années est destiné à sombrer dans la caducité pour la bonne raison que nous entrons, avec Internet, dans un régime inédit de l’information, le conducteur ayant pris la place du consommateur.

Nous ne consommons plus les informations, nous les conduisons à l’instar de ces corps dont on dit qu’ils sont « conducteurs » de courant électrique. Ou bien, pour reprendre la métaphore spirite, parfaitement descriptive ici : le médium, chacun d’entre nous, conduit et reconduit le fluide qui le traverse, l’information. C’est la circulation à la plus grande vitesse possible, celle qui frôle la vitesse infinie, qui constitue l’impératif catégorique de la société de l’information, pas la consommation.

Cette révolution sociétale en cache une autre : Internet reconfigure le statut et la nature de l’information, habité par la tentation de déclasser le journaliste. Redéfinir le métier d’informer sans le noyer dans la banalité des conducteurs d’information est le défi qu’impose Internet au journalisme.


 
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