Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°10 > Le journalisme pousse à la médriocrité
Le grand entretien

Entretien avec André Comte-Sponville :

Le journalisme pousse à la médriocrité

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

« Je n’aime pas mon époque. Pourquoi m’aimerait-elle ? » André Comte-Sponville n’a jamais été un nouveau philosophe. On pourrait même dire qu’il philosophe à l’ancienne. A la recherche d’une morale laïque. Quant aux médias, l’auteur du « Petit traité des grandes vertus » en attend simplement qu’ils disent la vérité.

Vous êtes un philosophe médiatique. Les gens vous connaissent. Est-ce important pour vous ?

Quand vous dites « les gens vous connaissent », c’est la version gentille de la chose : cela peut vouloir dire que je suis un philosophe connu. Ce n’est pas très important, mais pas tout à fait négligeable non plus. Je suis content que mes livres soient lus. L’autre sens du mot « médiatique » signifierait que je suis un philosophe qui n’est connu que parce qu’il passe dans les médias, ce qui est beaucoup moins sympathique ! C’est une espèce d’ambivalence à laquelle beaucoup d’intellectuels sont confrontés : il n’y a aucune raison de refuser de passer à la télévision ou à la radio - c’est une façon de se faire lire -, mais, du coup, les gens ne vous jugent plus par rapport aux livres que vous avez écrits, mais au regard de vos passages télévisuels.

Ce qui me fait fantasmer - même si c’est évidemment absurde -, c’est ce qu’auraient pensé de mes livres Aristote, Montaigne ou Pascal, ou ce qu’on en dira dans deux ou trois siècles. Être perçu comme médiatique au sens télévisuel du terme, je trouve ça désagréable. Et un peu injuste : il y a un paradoxe à prétendre réduire trente ans de travail et quatre mille deux cent cinquante-quatre pages de philosophie - j’ai fait le compte - à quelques heures de télévision !

On vous voit moins à la télé.

On m’y invite de moins en moins... Du temps du « Petit traité des grandes vertus », on me demandait sur toutes les chaînes. C’est l’époque où je passais pour le plus « médiatique ». Et pourtant, je n’ai jamais refusé autant d’émissions - à peu près deux sur trois ! Aujourd’hui, si l’on m’en propose trois par an, c’est un maximum. J’ai donc moins besoin de refuser... Cela dit, depuis que Pivot et Polac ont arrêté de faire de la télévision, il n’existe plus d’émission où l’on peut vraiment parler de philosophie. A l’époque, on pouvait se lancer dans une intervention de cinq ou dix minutes sans que l’animateur se dise : « Mon dieu, ça va zapper ! » Aujourd’hui, essayez de parler dix minutes sans être interrompu dans une émission de plateau, vous m’en direz des nouvelles. Et comment faire de la philosophie en moins de dix minutes ?

Avez-vous été blessé par certaines critiques vous réduisant à un philosophe « populaire » ?

Vous connaissez la formule de Diderot : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! » C’est ce qu’il a fait, comme déjà Montaigne ou Descartes, et que j’ai essayé de poursuivre. Est-ce que ça veut dire que Montaigne, Descartes ou Diderot ne sont pas de vrais philosophes ? Bien sûr que non ! Mes collègues le savent bien, et c’est pourquoi ma réputation est bien meilleure chez eux que chez la plupart des journalistes. Cela dit, il y a deux choses qui m’ont fait du tort. La première, c’est le succès : le « Petit traité des grandes vertus » s’est vendu à 300 000 exemplaires dans la collection standard, avant le Poche. Tout le monde me dit que ça n’était jamais arrivé pour aucun livre de philosophie. Or, comme vous le savez, en France, le succès est mal porté. Je me souviens de Bernard Kouchner me confiant : « On dit toujours que c’est dans la difficulté qu’on éprouve ses vrais amis. Ce n’est pas vrai, c’est dans le succès. » Il a raison. Tout le monde vous pardonne un échec. Les gens qui vous pardonnent un très grand succès, ceux-là sont des amis véritables.

Avant « Le Petit Traité des grandes vertus », j’avais publié trois livres, qui ont eu un succès d’estime. Je ne crois pas avoir eu une seule mauvaise critique, et je me souviens de quelques articles dithyrambiques. Les mêmes, à partir du « Petit traité des grandes vertus », m’ont systématiquement descendu. C’est eux qui ont changé, davantage que moi ! D’autant qu’en France, les journalistes sont aussi presque toujours des auteurs ; vous êtes donc critiqué par vos rivaux. L’autre chose, qui touche davantage au fond, c’est que depuis des décennies, ces mêmes journalistes célébraient, d’ailleurs souvent sincèrement, un certain nombre d’œuvres dans lesquelles je ne me reconnais pas. J’ai fait une croix sur la modernité philosophique de ma jeunesse, la trouvant finalement secondaire. Je préfère les philosophes du passé, que ce soit l’Antiquité grecque ou les xviie et xviiie siècles européens.

Au fond, il n’est pas étonnant que ces journalistes, qui aiment ce que je n’aime pas, n’aiment pas ce que je fais. J’ai dû remonter très en amont, dans l’histoire de la philosophie, pour échapper aux impasses dans lesquelles il me semblait que la philosophie contemporaine s’enferrait. Si j’ai eu raison dans ce geste philosophique-là, les journalistes avaient tort, depuis trente ans, de glorifier une impasse. Ce serait leur prêter beaucoup de générosité intellectuelle et d’esprit critique que d’espérer qu’ils le reconnaissent. Au début, on m’a reproché d’être archaïque, anachronique, ringard. Dix ans plus tard, le succès venant, on m’a reproché de surfer sur la mode du retour à la philosophie antique, à la sagesse, etc. Si j’ai pu contribuer à faire comprendre à certains que la philosophie, ce n’est pas seulement Derrida et Foucault - pour prendre le cas de personnes parfaitement estimables et talentueuses mais dont la philosophie ne m’importe guère -, je m’en réjouis. Les autres, je les emmerde.

photos : Isabelle Nègre
photos : Isabelle Nègre

Si j’ai pu contribuer à faire comprendre que la philosophie, ce n’est pas seulement Foucault et Derrida, je m’en réjouis. Les autres, je les emmerdes.

Philosophe de droite ?

J’ai toujours été de gauche. La seule fois de ma vie où j’ai voté à droite, c’est pour Chirac, en 2002, contre Le Pen. J’ai été membre du Parti communiste pendant dix ans, de 1970 à 1980. Dans l’opposition interne, c’est vrai, à partir de 1977. Et depuis, j’ai toujours voté socialiste ou vert. Alors de droite, non. Par contre, je suis un philosophe qui n’aime pas son époque intellectuelle, culturelle et artistique. Je me sens souvent assez proche de ce que certains journalistes appellent les « réacs de gauche ». De gauche, parce que la justice sociale est pour moi une priorité (c’est pourquoi j’ai toujours voté à gauche, même si ce fut souvent sans enthousiasme). Et « réac », au moins d’un point de vue culturel ou intellectuel, parce qu’il y a beaucoup de choses, dans la modernité, pour lesquelles je ne peux pas ne pas avoir de mépris.

Disons par exemple que mes peintres préférés ne sont pas des peintres modernes, mais plutôt Vermeer, Chardin, Corot, Degas. Comme modernité, on fait mieux ! Et je ne vois pas, au xxe siècle, un seul peintre qui soit à la hauteur de ceux-là. Il y a beaucoup de peintres contemporains que j’estime. Mais ceux qu’on nous montre dans les galeries branchées ou qui ont les honneurs des musées sont trop souvent d’une faiblesse, d’une bêtise, d’une vulgarité ou d’une maladresse à peu près indépassables. Si être réac, c’est penser qu’on vit dans une époque décadente, alors je ne suis pas loin d’être réac.

Comment jugez-vous la presse aujourd’hui, que lisez-vous ?

Hegel dit une bêtise quand il affirme que « la lecture des journaux est la prière du matin du philosophe ». Rien à voir avec une prière ! Mais je suis un grand consommateur de médias. J’écoute France Info plusieurs fois par jour. Je lis Le Monde presque quotidiennement. Et quand ce n’est pas Le Monde, c’est un autre quotidien : Les Echos, La Tribune, La Croix, Libération plus souvent, Le Figaro parfois. Je lis en moyenne un ou deux hebdos par semaine, L’Express, Le Point ou Le Nouvel Observateur selon les cas (entre nous soit dit, je trouve que Jacques Julliard et Claude Imbert sont les meilleurs éditorialistes de ces dernières années). Ajoutez à cela au moins un journal télévisé par jour. J’ai le sentiment d’être bien informé.

Quant à ce que j’en pense, je suis partagé entre deux sentiments. Le premier, c’est que c’est une chance de vivre à une époque où les moyens d’information sont tellement développés. Spinoza aurait adoré ça ! Je ne fais pas partie des téléphobes ou des médiaphobes. Les médias sont utiles, précieux, irremplaçables. Néanmoins, c’est mon second sentiment, la qualité de nos journaux me paraît bien médiocre. C’est un peu inévitable, puisque le journalisme pousse à la médiocrité. J’entends par là que les plus talentueux, dans une génération, ont ordinairement mieux à faire que du journalisme. Au fond, un journaliste, c’est quelqu’un, presque par définition, qui parle de sujets qu’il ne connaît pas très bien. Dès qu’on est compétent sur un sujet, on est sidéré de l’approximation, voire de la fausseté, de ce qu’on lit dans les journaux. Par extension, on se dit que ce doit être pareil pour les sujets où soi-même l’on n’est pas compétent.

Vous pensez que les journalistes sont des ratés ?

Pour un certain nombre d’entre eux, oui. Vous avez raté l’agrégation de philo ? Vos livres n’ont aucun succès ? Vous pouvez toujours devenir journaliste, spécialiste de l’éducation ou de philosophie... A quinze ans, comme beaucoup de jeunes garçons, vous vouliez être footballeur professionnel ? A dix-huit ans, constatant que vous n’y arrivez pas, vous vous dites : « Ce n’est pas grave, je serai journaliste sportif ! » J’en connais plusieurs dans ce cas. Pour beaucoup, le journalisme est une position de repli, d’échec. On peut appeler ça un raté, si vous voulez. Pour d’autres, c’est une position d’humilité : «  Je ne suis excellent nulle part, je n’ai aucun talent particulier, je ferai donc du journalisme. » Je ne le leur reproche pas. Nul n’est tenu d’avoir du talent. Mais alors, ils devraient faire preuve d’un peu plus d’humilité quand ils parlent de ceux qui possiblement en ont.

Que pensez-vous des blogs ?

Je n’en ai pas, ni n’en lis. Je me sers d’Internet tous les jours, surtout pour les mails, mais je n’ai ni site ni blog. Je n’en pense pas grand-chose parce que je ne suis guère compétent dans ces domaines. Andy Warhol disait qu’au xxie siècle, tout le monde aurait vingt minutes de gloire. On s’en rapproche. C’est une espèce d’invasion du narcissisme. Les gens veulent absolument passer à la télé, par exemple dans les émissions de télé-réalité, ou, à défaut, avoir un blog. Je dirais sur Internet la même chose que sur la télévision : « C’est formidable que ça existe. » Là encore, Spinoza ou Aristote auraient adoré pouvoir s’en servir. En même temps, quand vous allez sur un « forum » ou un « chat », vous êtes presque toujours sidéré par l’insondable bêtise de ce qu’on y trouve.

Mais vous écrivez dans des journaux. Comment les avez-vous choisis ?

Le plus souvent, ce sont eux qui m’ont choisi. Pour Psychologies, c’est Jean-Louis Servan-Schreiber - un ami - qui me l’a demandé. J’avais refusé, quelques années auparavant, d’écrire dans L’Expansion, qu’il dirigeait alors, lui expliquant que je ne voulais pas passer pour le philosophe du patronat français. Cela aurait donné trop d’armes à mes ennemis ! Jean-Louis, déçu ou choqué, m’avait dit qu’il ne pensait pas que la lutte des classes restait à ce point vivace. A l’époque j’écrivais dans L’Evénement du jeudi, qui n’était pas un très bon journal (même si j’ai toujours eu de la sympathie et de l’estime pour Jean-François Kahn). Mais la qualité du journal n’entre pas seule en compte : il y a aussi l’image et le lectorat ! Toujours est-il que lorsque Jean-Louis - rachetant Psychologies - m’a demandé de le rejoindre, je n’avais aucune raison de refuser. D’autant plus que j’avais été viré de L’Express quelques mois avant - en même temps que Christine Ockrent, qui m’avait fait venir - et qu’il faut bien gagner sa vie. Je l’ai d’ailleurs fait avec plaisir.

C’est une de mes singularités : je suis peut-être le seul philosophe un peu connu aujourd’hui à placer Alain très haut. Allons au fond de mon infamie : je pense même qu’Alain, c’est beaucoup plus important - à la fois mieux écrit et mieux pensé - que la plupart des philosophes des années 1960 ou 1970 ! Or, comme vous le savez, une partie importante de l’œuvre d’Alain est constituée de plusieurs milliers de « Propos », c’est-à-dire d’articles de presse. Alain se flattait d’avoir élevé l’entrefilet journalistique à la hauteur de la métaphysique. Ces milliers de Propos m’ont toujours plongé dans un abîme d’admiration. Depuis ma jeunesse, j’avais envie de me confronter à ce défi, essayer de faire moi aussi des Propos. Et j’en ai écrit, non pas des milliers, mais plusieurs centaines. L’avantage de Psychologies, par rapport aux autres journaux, c’est qu’on ne me demandait pas de commenter l’actualité. Et moi, fidèle à ce qui m’intéresse, j’avais envie de faire des papiers sur des sujets éternels, plutôt que sur la dernière élection ou la dernière guerre dans je ne sais quel coin du globe. J’en parle au passé, car, il y a plusieurs mois, Psychologies a supprimé ma chronique. Je continue à y écrire, mais seulement de loin en loin.

« Le journalisme pousse à la médiocrité. J’entends par là que les plus talentueux, dans une génération, ont ordinairement mieux à faire que du journalisme. »

Pourquoi cette suppression ?

Il faudrait le demander à Jean-Louis. Il avait envie de changer un peu le journal. Et puis Psychologies a eu tellement de succès que le public n’a cessé de s’élargir. Une chronique de philosophie - même en faisant de gros efforts de lisibilité - cela effrayait un peu le lecteur...

Vous ne vouliez pas écrire dans L’Expansion, refusant de devenir le philosophe du patronat, mais vous intervenez dans des conventions de grands groupes. Ce qui a fait dire à Capital qu’une « conférence chez Vivendi Environnement vous [rapportait] autant qu’une soirée “tee-shirts mouillés” à Loanna ».

Je vous raconte l’anecdote. Un soir, je rentre chez moi et mes enfants me demandent : « Est-ce vrai que tu gagnes 10 000 euros par conférence ? » Eh bien, non, malheureusement, ce n’est pas vrai ! Ils l’avaient entendu chez Fogiel qui le tirait d’un article de Capital. Fogiel en rajoutait encore, ce qui donnait un chiffre totalement disproportionné avec ce que j’avais effectivement gagné, multiplié par dix ou vingt, je ne sais plus. J’ai demandé un droit de réponse, que Capital m’a accordé et que Fogiel, sans même me répondre, m’a refusé. Chacun son éthique et ses formes de politesse ou d’impolitesse.

Pour le reste, il est vrai que je fais beaucoup de conférences dans le monde de l’entreprise. Pour trois raisons. La première, c’est qu’on me le demande et que ça intéresse les gens. La deuxième, c’est que je crois utile de rendre la philosophie populaire, de philosopher là où sont les gens, et il y a plus de gens dans les entreprises qu’à la Sorbonne. Et la troisième, c’est qu’il faut bien gagner sa vie. J’ai trois enfants étudiants, qui sont à ma charge, je n’ai pas de fortune personnelle et cela fait huit ans que je n’enseigne plus. Je n’ai donc plus de salaire : je ne vis que de mes livres et de mes conférences. Pourquoi devrais-je en avoir honte ? J’en serais plutôt fier !

Pourquoi refuser L’Expansion et accepter les conférences ?

L’Expansion, c’était il y a vingt ans. Maintenant je n’ai plus à me soucier de mon image. Je considère que l’essentiel de mon œuvre est établi et je me fous de mon image. Les philosophes qui s’intéressent au monde de l’entreprise ne sont pas très nombreux, ce qui est étrange, car la plupart de nos contemporains, entre vingt-cinq et soixante ans, travaillent en entreprise. Je trouve un peu curieux le dédain de nombreux philosophes pour ce monde-là, qui est le monde réel. La plupart n’y connaissent rien et ils sont contre. J’aime mieux essayer de comprendre et d’être utile.

Vous n’êtes pas un professionnel des pétitions, mais vous avez signé contre la publicité sexiste. Pourquoi ?

D’abord parce qu’on me l’a demandé. Ensuite parce que je suis féministe. Or, sans être publiphobe, je considère que les publicitaires donnent de la femme une image que je trouve souvent inacceptable. Il m’arrive de me demander s’ils ont des filles... C’est peut-être un peu moins grave maintenant qu’il y a quelques années, quand j’ai signé cet appel. Je crois que nous avons marqué des points. J’en avais assez de voir des femmes en perpétuelle situation d’offrande sexuelle, d’humiliation, de soumission, devant le mâle tout-puissant. Tout cela me paraissait très bête, mais aussi très dangereux pour nos enfants, filles ou garçons. Or, je vous l’ai dit, j’ai trois garçons, très jeunes à cette époque, et nulle envie d’en faire des beaufs ou des machos ! Belle formule de Rainer Maria Rilke : « La femme et la jeune fille, plus près de l’humain que l’homme. » Je crois que c’est vrai. Il n’est pas sain que des campagnes publicitaires massives dégradent l’image de la plus belle moitié de l’humanité.

Politiquement, où vous situez-vous aujourd’hui ?

Je suis ce que l’on appelle un libéral de gauche. Libéral au sens politique, ce qui est banal (je suis attaché aux libertés individuelles, y compris contre l’Etat), mais libéral aussi au sens économique du terme. Je crois que le marché, et la liberté du marché, sont plus efficaces, y compris pour les plus pauvres, que l’étatisation, le collectivisme ou la planification. Je n’en suis pas moins de gauche, parce que je continue à penser que la politique doit se mettre au service de la justice sociale et du changement. De la justice, pour des raisons morales ; et du changement, parce qu’il requiert davantage d’énergie que la simple conservation de ce qui est. Cela pose un problème quand la gauche tend à devenir conservatrice...

Cruelle formule de Claude Imbert, dans Le Point : « La France n’est plus le pays des droits de l’homme, c’est le pays des droits acquis. » Si une économie libérale est plus efficace, y compris pour les plus pauvres (parce qu’elle crée davantage de richesse et d’emplois), qu’une économie administrée, la vraie politique de gauche, c’est la plus libérale. Je ne suis pas économiste, mais il faudrait se demander dans lequel des pays d’Europe de l’Ouest la condition des pauvres s’est davantage améliorée depuis trente ans. En France ? En Angleterre ? En Irlande ? En Espagne ? Au Danemark ? Quand j’écoute les économistes, je crains que ce ne soit pas en France... Si Tony Blair a davantage réussi à améliorer la situation des pauvres en Angleterre que Jospin en France, il faut en conclure que, sur une position plus libérale que Jospin, il a pourtant été mieux un homme de gauche. Peut-être pas plus à gauche, mais mieux à gauche. Comme disait Den Xiao Ping, peu importe la couleur du chat, ce qui compte, c’est qu’il attrape les souris. Il me semble que le marché attrape mieux les souris économiques que l’Etat. Comme l’a dit un jour Rocard avec son honnêteté habituelle - être un libéral de gauche, ça veut dire aussi être proche de Rocard, de Delors, de Kouchner, et n’être pas très éloigné de Cohn-Bendit, quatre personnalités de gauche pour qui j’ai du respect - : « Ayons l’honnêteté de reconnaître que nos adversaires ont gagné » ; et pas seulement gagné de fait, parce que l’URSS a disparu, mais gagné intellectuellement, parce qu’il n’y a plus d’alternative intellectuelle crédible au capitalisme. Ce n’est pas une raison pour renoncer à la politique ! L’Etat n’est pas très bon pour créer de la richesse : le marché le fait plus et mieux. Mais le marché est incapable de créer de la justice : seul l’Etat a une chance d’y parvenir. Il faut donc les deux, Etat et marché, et au fond c’est ce que signifie la social-démocratie, dans sa version libérale. C’est le courant, aujourd’hui, dans lequel je me reconnais.

La droite a gagné intellectuellement ou économiquement. Plus personne, chez les gens compétents, ne veut nationaliser quoi que ce soit, sauf circonstances exceptionnelles. Plus personne ne croit que le collectivisme puisse être une issue à nos problèmes économiques et sociaux. Mais la gauche a gagné moralement. Toutes les valeurs morales, aujourd’hui, sont des valeurs de gauche : la justice, la solidarité, la générosité, la protection des plus faibles... La France essaie de trouver un compromis entre les deux, d’autant plus difficile que la gauche n’a jamais reconnu la victoire intellectuelle de la droite.

En 1995, le mensonge était surtout à droite (souvenez-vous de la campagne de Chirac, sur la « fracture sociale »). Depuis plusieurs années, le mensonge est surtout à gauche. Sarkozy est un homme de droite, qui dit vraiment ce qu’il pense. Je ne suis pas certain que Strauss-Kahn ou Fabius en fassent autant... Mes amis socialistes me disent que Strauss-Kahn est un vrai libéral. Peut-être. Mais lui ne l’a jamais dit aussi clairement...

« Ségolène Royal a un petit côté "réac de gauche" qui me séduit, évidemment. »

Et Ségolène Royal ?

Elle m’intéresse, comme sa percée dans les sondages me ravit. D’abord, parce que c’est une femme, ce qui n’est pas négligeable. Depuis soixante ans que les femmes votent, il n’y a jamais eu une femme présidente. Va-t-on encore rater cette occasion ? Ensuite, parce que c’est une femme de gauche, deuxième raison pour moi. C’est la seule, à mon sens, qui ait une chance de battre Sarkozy, troisième raison. Et puis, quatrième point, elle a eu le courage (que je n’ai jamais vu Strauss-Kahn avoir) de dire : « Arrêtons de taper systématiquement sur Tony Blair, qui est l’un des rares, dans la gauche européenne, à avoir combattu efficacement le chômage et la pauvreté. » Sur ce point, elle a fait preuve de beaucoup plus de courage et d’intelligence, à mon sens, que la plupart des autres dirigeants socialistes. Enfin, elle a un petit côté « réac de gauche » qui me séduit, évidemment. Lequel d’entre nous ne met pas le courage au travail plus haut que la paresse et la veulerie ? Qui ne préfère la sécurité à l’insécurité ? Qui n’aime pas la discipline davantage que le bordel et l’indiscipline ?

Il faut n’avoir jamais été enseignant pour croire que la discipline est fasciste, et que l’indiscipline, c’est la liberté. C’est tout le contraire ! Il n’y a pas de liberté à l’école sans discipline. Ne faisons pas comme Le Monde qui, chaque année, prétend mesurer la montée des valeurs lepénistes en France, notamment sur la base d’une question : « Êtes-vous pour les valeurs traditionnelles ? » Être pour les valeurs traditionnelles, c’est être du côté de Le Pen ? Je trouve ça hallucinant. La justice est une valeur traditionnelle, l’amour aussi, la liberté aussi, l’ordre, la discipline, l’effort aussi, et c’est très bien comme ça. Ne les abandonnons pas à la droite !

Qu’avez-vous pensé de l’affaire des caricatures ?

J’ai été effaré, d’abord, par la bêtise de ces intégristes musulmans. Bêtise crasse, fanatisme odieux. J’ai été choqué que si peu de musulmans français fassent état de leur répulsion devant ce fanatisme-là. Je suis à fond du côté des Danois, je suis à fond du côté de Charlie Hebdo et de France Soir. Tous les journaux français auraient dû publier l’intégralité de ces images pour marquer leur solidarité avec ces journalistes danois et leur opposition totale, définitive, absolue, à tout fanatisme quel qu’il soit. Les journaux français se sont tenus à une très prudente réserve. J’avoue ne pas avoir compris. Je crains en vérité que l’aveuglement n’y entre pour davantage que la lâcheté.

Je suis un laïc, même si je trouve souvent nos petits laïcards français bien complaisants avec l’islamisme, et bien aveugles devant la grandeur de la tradition judéo-chrétienne. Mais être sensible à ce qu’il y a de richesse humaine dans les grandes traditions religieuses, y compris dans l’islam, ce n’est pas une raison pour céder d’un pouce au fanatisme. Vous savez que Voltaire, pendant des années, terminait toutes ses lettres par la phrase : « Ecrasons l’infâme. » L’infâme, c’était le fanatisme.

Des médias « aveugles et lâches » dans cette affaire. Qu’attendez-vous des médias ?

Pas grand-chose. J’ai cinquante-quatre ans. Mon fantasme, c’est de partir. Pas de mourir, mais d’aller vivre à la campagne, dans une vieille maison que j’ai achetée il y a quelques années, entre Normandie et Bretagne. Sincèrement, des médias, je n’attends rien. Si ce n’est, simplement, qu’ils disent la vérité, qu’ils rompent un peu avec le prêt-à-penser et le politiquement correct, qu’ils fassent preuve d’un peu plus de lucidité. La barbarie menace, sous les deux formes du nihilisme (surtout à l’intérieur) et du fanatisme (surtout à l’extérieur). Le nihilisme, à mon sens, est le danger le plus grave. Il serait temps que les médias s’en rendent compte !

 [1]

Notes

[1] André Comte-Sponville est né à Paris, en 1952. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie, docteur de troisième cycle, docteur honoris causa de l’Université de Mons-Hainaut, en Belgique, il fut pendant longtemps maître de conférences à la Sorbonne (Université Paris I). Il ne vit plus, désormais, que de ses livres et de ses conférences.

Ses livres les plus faciles : « L’amour, la solitude » et « Présentations de la philosophie » (Albin Michel, rééd. Le Livre de Poche).
Son livre qui a connu le plus grand succès : « Petit traité des grandes vertus », (PUF, janvier 1995). Prix La Bruyère de l’Académie française, 300 000 exemplaires vendus en France, traduit en 24 langues.
Ses livres les plus récents : « La sagesse des Modernes », avec Luc Ferry (Robert Laffont, 1998) ; « L’être-temps » (PUF, 1999) ; « Le bonheur, désespérément » (Pleins Feux, 2000, rééd. Librio) ; « Dictionnaire philosophique » (PUF, 2001) ; « Le capitalisme est-il moral ? » (Albin Michel, 2004) ; « La philosophie » (PUF, 2005 coll. « Que sais-je ? »). Enfin, il vient de publier « La vie humaine », en collaboration avec sa compagne, l’artiste peintre Sylvie Thybert (Hermann, 2005).
A paraître le 3 octobre 2006 : « L’esprit de l’athéisme (Introduction à une spiritualité sans Dieu) » aux éditions Albin Michel.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]