Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°3 > "Le micro-France d’en bas"
Décryptage

Respiration :

"Le micro-France d’en bas"

par Patrice Lestrohan

On ne voit guère qu’un lecteur breton du Monde à s’être ému du phénomène dans les pages « Courrier » du supplément radio-TV. Pour employer à notre tour de grands mots, il peut arriver à nos télés, dans leurs créneaux d’information s’entend, de sombrer dans l’insignifiance la plus absolue. Défaut dont elles n’ont bien sûr pas le monopole. Un grand quotidien parisien populaire a titré cette année en une : « Il pleut ! », ce qui, à l’approche de l’été, était non seulement désagréable, mais en effet proprement scandaleux. Que faisait Sarkozy ?

Les dérives de la télé à ce sujet prennent à peu près la même forme. Il faut croire qu’une certaine vision du monde ou plutôt de l’hexagone, popularisée par le Premier ministre Raffarin, a plus imprégné les esprits que des malveillants ne le prétendaient. Les « jités » roulent souvent pleins feux sur une présumée « France d’en bas », moutonnière et rassurante à souhait. C’est quasiment à quelle chaîne assommera le plus le spectateur d’interviews-express du quidam de base sur les sujets les plus convenus. Et, osons le suggérer, les plus inintéressants.

Dépourvues, du moins selon les clichés courants, d’événements intérieurs marquants, les vacances d’été sont particulièrement propices à ce genre d’exercice enrichissant. Avec, très vite, au début du journal, ce goulot d’étranglement obligé : le « micro-macadam » (à défaut de « trottoir ») au péage d’autoroute. Ce qui donne, ou à peu près : «  - Et vous alors, monsieur ? » « - Nous, oh ! deux heures d’attente à Bollène ». Suivant ! Ce doit être dans l’espoir de dénicher enfin un Marcel qui nous jurerait : « Ma femme et moi, la mer, on s’en cogne. Tout ce qu’on veut, c’est s’emmerder dans les bouchons ! »

Bien mené, bien conduit, le thème de l’autoroute est toujours porteur. Fin août dernier, un missionnaire du service public nous a ainsi régalés d’un sujet de choix : à quoi s’emploient les vacanciers sur les aires de repos ? Une vraie surprise : ils mangent ou grignotent, boivent un café et tentent de faire jouer des bambins un peu énervés. Il est vraisemblable qu’un certain nombre en profite aussi pour faire pipi, ou le reste, mais un rien de pudeur les retient apparemment de l’indiquer à l’antenne, à moins qu’une censure au montage...

Cette manière journalistique suppose naturellement qu’à l’inverse d’une calomnie encore trop répandue, les « jités » nous parlent plus de trains qui arrivent à l’heure - les trains de vacances précisément - que des TGV en retard. C’est le cas. Pas de 1er juillet ou de 31 août (mais il en ira de même à Noël, Pâques et février) qui ne s’accompagnent d’une plongée investigative dans des gares bondées pour recueillir des voyageurs les informations les plus substantielles : « - Oh ! oui, y a du monde ! On va essayer d’occuper les enfants » (toujours eux !).

Attention, le « micro-France d’en bas » n’a pas d’exclusivité saisonnière. Il peut également se pratiquer avec brio en matière d’information socio-économique. Un exemple, l’annonce de la baisse des prix dans les grandes surfaces : « - Ah ! ben moi, j’ai pas vu grand-chose sur les étiquettes ! » ou alors : « - De toute façon, ce qu’ “ils” perdent ici, “ils” le récupèrent ailleurs ! » Et l’on se gaussait jadis des dialogues, bien poujadistes il est vrai, que feu Papy Marcel Dassault (père de Serge) aimait à publier dans son tout aussi défunt Jours de France !

Qu’on ne s’y trompe pas. L’interview qui n’apporte rien, mais alors strictement rien, est un genre d’avenir. On le constate encore à la rubrique judiciaire avec - ne rigolez pas, ça se voit et ça s’est vu - le témoignage brumeux d’une vague voisine de la victime qui voilà deux ou trois ans aurait un jour croisé le suspect, lequel l’avait seulement gratifiée d’un « bonjour » un peu froid. C’est un premier pas. Toujours entreprenants, certains journaux télévisés ont également lancé le reportage parfaitement creux aux couleurs sociétales, type - ça se diffuse aussi - l’entraînement des pompiers volontaires d’un chef-lieu de canton de la Creuse, ou l’incursion dans une maison de retraite qui occupe bien ses octogénaires. Bonnes filles, les pensionnaires ont généralement la grâce de préciser : « Les animatrices sont gentilles et puis ça fait passer le temps. »

Pas question de se gausser ici de ces victimes médiatiques. Que peut bien en effet déclarer un pékin plaisamment attablé à une terrasse de café et qu’on interroge ex-abrupto - un must du genre - sur un beau temps inattendu, par exemple en avril ou en novembre ? Rien, sinon qu’en effet c’est une surprise pas désagréable et qu’il est mieux là que dans les mines de sel. L’erreur, ou la faute, de casting et d’information ne vient pas de ces Français supposés représentatifs et éclairants, pris de court et bien contraints de se répandre en platitudes. Elle est le fait, dans les rédactions audiovisuelles, de metteurs en images en chef qui œuvrent sans risque pour les pouvoirs et pour eux-mêmes. Aveuglés peut-être par la réussite, plus subtile, d’un Jean-Pierre Pernaut (TF1), ces gâte-sauces confondent allègrement l’insipide et le réel, le banal et le quotidien et peut-être même la sitcom et l’info. Il faut avouer qu’ils y réussissent fort bien.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]