Le 2 avril dernier, je dînais à Barcelone avec un groupe de personnes parmi lesquelles Ernesto-Hernandez Busto, écrivain cubain, excellent ami et intervenant régulier sur mon blog [1]. Très vite la conversation a porté sur l’interview publiée le jour même dans El País.
Le directeur du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet, semblait dialoguer avec Fidel Castro. L’interview se présentait sous forme d’extraits d’un livre qui serait bientôt publié [2]. Ernesto et moi-même étions morts de rire car Castro faisait référence à Newton pour expliquer sa chute du 20 octobre 2004. Voilà comment le dictateur cubain la racontait : « Quand je suis arrivé sur les lieux, à environ 15 ou 20 mètres de la première rangée de chaises, je ne me suis pas aperçu qu’il y avait une marche relativement haute entre le carrelage et la cohue. Mon pied gauche est resté dans le vide, à cause de la différence de hauteur. L’impulsion et la loi de gravité, découverte il y a longtemps par Newton, ont fait que j’ai été précipité vers l’avant jusqu’à en tomber, en une fraction de seconde, par terre. Par pur instinct, j’ai mis mes bras en avant pour amortir le coup, sinon, mon buste et ma tête auraient frappé le sol. »
Après notre fou rire, Ernesto me dit : « La réponse qu’il fait à Ramonet est la même que celle citée dans Granma. [3] » Le lendemain, Ernesto m’envoyait un courrier dans lequel il s’était amusé à comparer l’interview de Ramonet publiée dans El País et le texte de Granma. Il y avait 103 mots identiques ce qui n’était pas mal, étant donné que le texte de Granma en comptait 117.
La coïncidence m’a paru assez exemplaire de la façon dont travaillent ces deux complices. Bien que connaissant les extraordinaires facultés de Fidel Castro, j’ai trouvé invraisemblable qu’il ait pu réciter mot à mot, et spontanément, le texte de Granma. J’ai aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une sorte de « copié-collé ». Mais je n’ai pas poussé la curiosité aussi loin que « nick » Tsevanrabtan alias Juan José Peu. Vers 18 heures, ce dernier ajoutait sur le Nickjournal (nom de l’espace des commentaires de mon blog) un autre paragraphe cloné. Ce n’était pas un paragraphe anodin. Il contenait la phrase qui avait servi à titrer l’article de El País : « Ce pays peut s’autodétruire. »La phrase et le paragraphe étaient tirés du discours prononcé le 17 novembre 2005 à l’occasion du soixantième anniversaire de l’entrée de Fidel Castro à l’Université. Les similitudes entre ce discours et l’article étaient absolument identiques à celles déjà relevées. J’ai immédiatement actualisé le blog avec les nouveaux éléments apportés par Juan José Peu. J’ai dû répéter la même manœuvre après l’intervention d’un autre « nick » qui avait repéré une autre fausse perle spectaculaire.
Les recherches des commentateurs se sont arrêtées pour la simple raison que le livre d’Ignacio Ramonet n’était pas encore disponible dans la plupart des librairies et que l’extrait d’El País avait été passé au crible de Google de la première à la dernière lettre. Le 9 avril, le médiateur d’El País se faisait l’écho des découvertes du blog. Il exonérait naturellement le journal d’une quelconque responsabilité (il est vrai que El País pouvait difficilement être tenu pour responsable) et se fendait d’une réflexion basique : « Il est intéressant de constater l’impact des nouvelles technologies. En vingt-quatre heures, il a été possible de retrouver sans trop d’effort deux interventions du leader cubain et, au sein de chacune, les phrases exactes répétées dans l’interview. Cette tâche a mobilisé plusieurs personnes, qui ne se connaissaient peut-être pas toutes entre elles, mais ont collaboré ensemble de manière spontanée. »
Le médiateur avait aussi interrogé un représentant de la maison d’édition Debate, qui avait publié le livre. « Fidel Castro, expliquait l’éditeur,est quelqu’un de très pointilleux. Il a beaucoup amendé le texte initial. » J’ai moi-même discuté plus tard avec un responsable de la maison d’édition : les gens de Debate étaient parfaitement conscients de la quantité de fragments de discours de Castro qui tenaient lieu de supposées réponses à de supposées questions. Le 10, un autre commentateur habitué du blog, « nick » Hercór alias Héctor W. Navarro repérait sur Internet un autre extrait du livre, qui relatait cette fois l’excursion du Che Guevara sur le volcan Popocatepelt. Les similitudes relevées avec le discours prononcé à Buenos Aires par Fidel Castro le 26 mai 2003 devenaient une habitude. Mais « nick » Hércor introduisait une observation très subtile. Si, dans son discours, Castro parlait de « la volonté, de la force et de la constance » du Che, le terme de « volonté » dans le livre de Ramonet revenait à l’intervieweur. De là apparaît l’hypothèse de quelque chose de plus complexe dans l’élaboration du livre, qui se confirmera plus tard à travers d’autres exemples. Il ne s’agit pas simplement que Castro ait introduit de son propre chef, dans les révisions, des paragraphes tirés d’anciens discours, mais que Ramonet, ou l’un de ses collaborateurs, aient retravaillé sciemment certains discours qu’ils connaissaient déjà pour mieux les adapter à leurs propos.
« Le dialogue entre Castro et Ramonet sera toujours, littéralement, un monologue. »
L’avalanche se déclencha le 12. « Nick » Tsevanrabtan nous annonça qu’il avait acheté le livre et qu’il se disposait à l’examiner dans le moindre détail. Les résultats furent spectaculaires sur les « copillages » dans les chapitres consacrés à l’intervention cubaine en Afrique, les références des attentats de « Posada Carriles », la coopération entre Cuba et l’Iran, la santé de Castro et divers autres événements. Ses découvertes provoquèrent quelques ironiques jubilations chez d’autres commentateurs. « Nick » Hércor lui demanda s’il n’était pas trop sévère, puisque Ramonet sem- blait, au bout du compte, avoir accepté d’adapter quelques dis- cours de Castro. Et il citait : « Quand Fidel Castro parlait à ses admirateurs argentins depuis le perron de la Faculté de droit il s’est exclamé à un moment en se référant au Che Guevara : “ Vous n’imaginez pas la sensibilité de cet Argentin. ” Transformant le discours, Ramonet introduisit ce changement substantiel dans la phrase : “ Vous n’imaginez pas la sensibilité de cet homme. ” »
Chema Pascal, un autre habitué du blog, rejoint la troupe des commentateurs le 22 avril, avec son habituelle finesse. Il a trouvé, par exemple, le nom de la personne qui devait se tenir au côté de Castro dans ses conversations avec Ramonet (et qui probablement prit part à la rédaction du livre), l’historien Pedro Álvarez Tobío. Mais surtout, il éclaira une zone d’ombre qui prouvait l’existence de la méthode du « copié-collé », dans sa version numérique la plus rigoureuse : « Dans la page dont j’ai copié le discours comme dans la page du livre, nota Chema Pascal, j’ai relevé cette curiosité : la phrase “ le pays a beaucoup d’économistes ” garde deux espaces avec le point qui suit et celui qui la précède. » Les recherches des « nick » ont continué jusqu’à épuiser toutes les possibilités de cette confrontation numérique. Ou leur patience devant pareille incongruité.
Il y a peu à dire sur les procédés de Ramonet. Il les a lui-même résumés lors de la présentation de son livre à la Maison d’Amérique de Madrid, le 26 avril 2006 : « L’interview n’est pas un genre sérieux. » Il l’a dit ainsi et en a appliqué le principe. Il faut néanmoins souligner l’évidence : le dialogue entre Castro et Ramonet sera toujours, littéralement, un monologue. Dès lors et partant de ce point de vue, les objections méthodologiques sur une interview qui n’a pas existé en tant que telle ne sont que prurit sans importance. De même, il est inutile de prendre au sérieux les pinçons de bonne sœur que distribue Ramonet pour son improbable défense. Comme, par exemple, cette accusation me concernant et qu’il a complaisamment servie en plusieurs langues : « Il avait recopié sur son blog -ce journaliste s’appelle Arcadi Espada- une interview que j’ai donnée à Madrid puis a reconnu qu’il s’était précipité, que la photo de moi avec Fidel Castro était un montage, et le grand argument qu’il a donné, pour prouver que l’interview n’avait pas pu avoir lieu, était que Fidel Castro était mort, comme chacun sait, depuis plusieurs semaines. » Naturellement, je n’ai jamais écrit cela, mais il se peut que le propos apparaisse dans un discours de Castro.
La leçon de cette histoire n’est pas tant l’analyse du commerce révolutionnaire d’Ignacio Ramonet, déjà très connu dans notre vaste monde. L’important est le rôle que joue désormais Internet dans le journalisme et la communication intellectuelle. Un enseignement que le directeur du Washington Post, Leonard Downie, résumait parfaitement : « Je crois qu’aujourd’hui plus que jamais, on attend du journalisme qu’il soit responsable, et ça, c’est magnifique. Il est beaucoup plus facile pour les gens de se rendre compte que tu as commis une erreur, que tu as plagié une information, que tu as inventé quelque chose, que tu as été injuste, et ça aussi c’est merveilleux. Je crois que nous sommes obligés d’être plus rigoureux. C’est une pression que nous devons accepter, la même que celle que nous exerçons sur le gouvernement. » En effet, on peut débattre de savoir jusqu’à quel point Internet a généré un journalisme propre, en marge de celui pratiqué par les médias traditionnels, mais il est clair que beau- coup de communautés, blogs ou forums se sont convertis en implacables gardiens des plus implacables gardiens. Enfin, et contre les fantasmes d’espionnite ou les idées apocalyptiques sur la « mort de l’auteur », la réalité est concluante : jamais l’auteur et son texte n’ont été aussi identifiés (et donc plus vivants et protégés) que dans l’ère digitale. Ces deux leçons, le gardien de la révolution Ignacio Ramonet les a apprises à ses dépens. Mais bien tard. ?

Revue Médias















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