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Radio/Télé

Marcel Granier :

"Le patron de l’information s’appelle Hugo Chavez"

par Ben Ami Fihman

Radio Caracas Televisión, identifiée au Venezuela par ses initiales RCTV et créée en 1953 - l’une des plus anciennes chaînes privées d’Amérique du Sud -, était, jusqu’à sa fermeture forcée le 27 mai 2007, la plus populaire du pays. Son président, Marcel Granier, y a interviewé pendant des années les personnages qui faisaient l’actualité nationale. Il revient sur la décision qui a, pense-t-il, « altéré la vision que d’aucuns s’étaient formée du président Hugo Chávez ».

Au printemps 2007, le président Hugo Chávez a ordonné la fermeture de Radio Caracas Télévision...

Mesure arbitraire.

La concession de signal ouvert de RCTV, accordée en 1953, n’a pas été renouvelée.

Il s’agit d’une mystification du Président. L’État était en retard sur ses obligations. Il n’a ni ordonné les licences selon les termes de la nouvelle loi, ni émis les nouvelles habilitations. Il n’a pas non plus accordé le même traitement à tous les concessionnaires et n’a pas agi avec la célérité qu’exigeait la loi. Dans notre cas, la licence était en vigueur puisqu’elle relevait du règlement de 1987, qui prévoyait le renouvellement automatique de la concession en 2007. Il y a eu manque de transparence : RCTV a été soumise à un traitement très différent de Venevision [1], Venezolana de Télévision [2] et Televen [3].

Hugo Chávez prétendait que la concession de RCTV prenait fin le 27 mai 2007...

Il a délibérément entretenu des confusions sur le calendrier. Le 28 décembre 2006, il a annoncé que la fermeture se produirait en mars, puis il a changé la date, créé un nouveau ministère, et décidé de nous fermer le 27 mai. Les raisons invoquées pour justifier notre fermeture étaient également très embrouillées. Le 28 décembre 2006, le Président a allégué que nous étions une chaîne putschiste, sans avoir jamais présenté d’accusation formelle ni saisi les tribunaux. Il n’a d’ailleurs présenté aucune preuve. Ensuite, nous donnions trop de place à l’opposition. Il a aussi prétendu qu’il avait besoin de nos installations pour créer une chaîne de service public, une BBC vénézuélienne... Enfin, il avait besoin de notre fréquence, alors qu’il y en avait plus de vingt disponibles. Pourquoi celle de RCTV ? Pourquoi pas celles des autres chaînes, Venevision, Venezolana de Télévision et Televen. Bref, il a utilisé plus de treize arguments différents et pas un ne tenait debout.

photos : Niriusky Espinoza H.
photos : Niriusky Espinoza H.

Et le 28 mai 2007, RCTV quitte l’antenne...

Le 27 mai à minuit pile.

Sa fermeture a eu un énorme retentissement dans le pays et à l’étranger.

Le rejet a été général. Plus de 80 % des Vénézuéliens s’y sont opposés, voyant là une action arbitraire et abusive du président de la République. Un groupe de médias privés nous a soutenus en nous permettant d’exposer nos arguments et notre thèse publiquement. Par contre, d’autres - également privés, dont Venevision et Televen - n’ont jamais relayé la fermeture de RCTV, ni l’occupation militaire et la confiscation sans indemnités de plus de cinquante de nos postes de transmission. Enfin, les médias gouvernementaux ont, eux, accordé une très large place au point de vue présidentiel. Cette mesure a eu un effet « douche froide » en faisant taire nombre de médias privés qui, jusqu’alors, agissaient de façon indépendante.

Comment ça ?

Par exemple, à partir de la fermeture de RCTV, la ligne éditoriale de Venevision a complètement changé. Non seulement ils n’ont pas couvert ce qui se passait chez nous, mais ils n’ont jamais osé dire que, deux ans plus tard, le gouvernement ne nous avait toujours pas indemnisés. L’accès à l’information est très limité au Venezuela. Le gouvernement a créé des centaines de chaînes de télévision, de réseaux de radios, de journaux et de revues ; mais, comme il renouvelle les licences selon son bon vouloir, la majorité des médias a peur qu’on les ferme comme RCTV. L’opinion publique est bâillonnée et apeurée. Plusieurs de mes propriétés personnelles ont été occupées par l’armée.

La fermeture de RCTV a pourtant eu un écho international.

Elle a permis à beaucoup d’ouvrir les yeux. Aujourd’hui, on sait que le régime vénézuélien est arbitraire, qu’il ne respecte pas les lois. Deux ans après la fermeture de notre chaîne et l’occupation militaire de nos postes transmetteurs, le procès n’a toujours pas démarré.

Mais RCTV continue d’émettre. Comment ?

Nous avions trois options. Ou bien vendre au gouvernement ou à l’un de ses prête-noms : on nous a d’ailleurs fait des propositions concrètes, mais les actionnaires de RCTV les ont refusées. Ou bien fermer nos portes, ce qui représentait la perte de huit mille emplois. Ou encore continuer à faire de la télévision parce que c’est ce que nous savons le mieux faire. Nous voulions préserver un maximum d’emplois ainsi que notre savoir-faire en matière de production et de réalisation de programmes de divertissement, de feuilletons ou d’information. Étant donné l’absence de garanties et les abus auxquels nous avons été soumis, nous avons formé une structure juridique à l’extérieur du pays. Et nous sommes passés aux systèmes de câble et de satellite sous la forme d’une entreprise basée aux États-Unis. Aujourd’hui, nous sommes, dans ce mode de diffusion, la chaîne la plus regardée du pays.

La production se fait toujours au Venezuela ?

Oui, bien qu’on nous ait invités à le faire depuis l’étranger et qu’il y ait même eu des pressions inter­nes. Mais notre bien le plus précieux est notre relation avec le public vénézuélien, ainsi que la promotion et le développement du talent national : nous devons donc continuer de produire au Venezuela. Nous sommes, en ce moment, la chaîne qui produit le plus d’heures de télévision et qui a le plus grand pourcentage de programmation vénézuélienne à l’antenne. J’en suis très fier.

Au moment de sa fermeture, RCTV était la chaîne la plus populaire. Les instituts de sondage estiment aujourd’hui que Venevision a pris la première place. Cependant, RCTV par câble occupe, selon ces mêmes sondages, la deuxiè­me. Comment l’expliquez-vous ?

Par l’intensité du rapport affectif entre le public et RCTV. Il cherche à retrouver sa chaîne, même s’il doit payer pour ça. La preuve : en 2006, selon des sondages officiels du ministère des Communica-tions, la pénétration du câble et du satellite oscillait entre 19 et 21 %. Selon ces mêmes sondages, en 2007, la pénétration atteignait 34 % et, en 2008, elle dépassait 40 %. Mais nos études montrent que la croissance réelle a été beaucoup plus significative et que la pénétration atteint 65 %. Et si aux derniers chiffres officiels, qui datent de 2005, on applique le taux donné par les sondages officiels, la pénétration oscille entre 63 et 66 %. Il y a donc un désir du public de continuer à nous regarder. Nous avons également bénéficié de la politique commerciale et marketing intelligente et agressive développée par les nouveaux actionnaires de la société Direct TV (800 000 abonnés). DirectTV, qui transmet le signal de RCTV, a introduit la carte d’abonnement, comme pour le métro ou le téléphone portable.

Le spectateur vénézuélien de signal ouvert est de plus en plus soumis aux cadenas présidentiels [4], où toutes les chaînes de télévision doivent interrompre leur programmation et transmettre simulta­­nément les allocutions du Président, dont la plus récente a duré 7 heures et 43 minutes ! Les gens n’aiment pas ça, voilà pourquoi la plupart des spectateurs veulent avoir accès à la télévision payante, qui n’est pas soumise à ce régime.

« Les gens veulent continuer à voir leur telenovela sans être interrompu par les allocutions du Président. »

Vous êtes en train de suggérer que la plupart des gens ne s’intéressent plus à ce que raconte le président Chávez ?

Ils s’y intéressent dans la mesure où leur modus vivendi dépend de lui. Plus de cinq millions de Vénézuéliens vivent de l’État. Mais le public n’apprécie pas son show télévisuel et encore moins qu’il soit si fréquent. Les gens veulent continuer à voir leur telenovela [5], leur sitcom, leur match de base-ball sans être interrompus par les allocutions du Président. Pour cela, il leur faut la télévision payante.

Même dans les quartiers les plus pauvres ?

Surtout là ! Les riches ont à leur portée les meilleurs théâtres, les meilleurs Opéras, les meilleurs spectacles du monde. Pas les pauvres. Vous savez quel est le lot du pauvre ? À 5 heures de l’après-midi, il sort en courant de son travail pour éviter les dangers de la rue auxquels les gens sont confrontés tous les jours au Venezuela. Dès qu’il s’enferme chez lui, il tente de retrouver une forme de distraction : quoi de mieux que la télévision ? Mais si la programmation gratuite est entrecoupée de transmissions officielles et de publicité (25 % est officielle et un spot publicitaire sur quatre vient du gouvernement), alors la télévision « ouverte » devient chaque fois moins attrayante... Les pauvres - plusieurs millions au Venezuela, même si le Président le nie - se réfugient dans la télévision par câble ou par satellite. Celui qui peut payer le fait, et ceux qui n’ont pas les moyens piratent le signal. Parmi les spectateurs de la télévision payante, un sur deux se branche à travers des moyens parallèles.

RCTV n’est pas obligée, comme les chaînes commerciales de signal ouvert, de transmettre la propagande officielle ?

C’est vrai. mais n’oubliez pas que cette obligation est compensée par des contrats publicitaires très juteux. En fait, à peu près 25 % du revenu des chaînes privées de télévision ouverte provient des contrats de publicité du gouvernement, lequel bénéficie d’un traitement tarifaire privilégié par rapport aux annonceurs privés.

« Pour réussir sa réélection et imposer le projet totalitaire auquel il aspire, Hugo Chávez devait en finir avec les médias indépendants. »

Vous êtes président de RCTV. Vous êtes aussi un homme du petit écran et, à votre manière, un homme politique. On dit que vous avez eu des aspirations présidentielles et que, dans votre programme « Gros Plan », vous faisiez ou défaisiez les candidatures. Cela a pu précipiter le conflit avec le président Chávez ?

Je doute qu’un programme de télévision puisse faire ou défaire une candidature. Mais le gouvernement s’est aperçu que, pour réussir sa réélection perpétuelle et imposer le projet totalitaire et personnaliste auquel il aspire, Hugo Chávez devait en finir avec les médias indépendants. Et le média indépendant par excellence, par l’ampleur de son audience, était RCTV. Ça suffisait à faire peur aux autres. En ce sens, il a atteint son but. Même si sa mesure a aussi contribué à ce que le mouvement étudiant sorte dans la rue. Et à une condamnation de la part de l’opinion publique internationale ! Le Sénat des États-Unis a adopté une résolution à l’époque pour protester contre la fermeture de RCTV. Parmi les signataires, les sénateurs Obama, Biden, McCain, Kennedy, Madame le sénateur Clinton : tous aujourd’hui les grandes vedettes de la politique nord-américaine. Même chose en Europe. Notre fermeture a servi à attirer l’attention sur la situation du Venezuela. Mais je suis sûr que le président Chávez, homme politique rusé, avait pesé le pour et le contre de sa décision. Il a préféré rester au pouvoir. À cette fin, il fallait réduire au silence autant de médias que possible.

Il n’y a pas eu de tentatives de rapprochement ?

Tant que justice ne sera pas rendue, il n’y aura pas moyen de s’entendre.

Comment voyez-vous l’avenir des médias indépendants au Venezuela et notamment celui de RCTV ?

Difficile à prédire, étant donné l’absence d’État de droit. Ces jours-ci, une bombe a été lancée chez moi sans aucune réaction officielle. Nous avons porté plainte, cela n’a mené à rien et ce n’est pas la première fois que cela arrive. Nous recevons continuellement des menaces en tout genre. Au Venezuela, l’avenir d’une entreprise encourt les mêmes risques que la vie de tout citoyen : un mort toutes les quinze minutes. Au cours des dix dernières années, plus de 100 000 homicides ont été commis, et seulement 22 000 personnes sont en prison, dont plus de la moitié depuis plus de dix ans, c’est-à-dire qu’elles n’ont rien à voir avec les crimes récents. Le Président pense que le Venezuela est « blindé » contre la crise. Si c’est le cas, il continuera à opprimer les médias et à limiter leur accès à l’information.

Même s’il existe des médias indépendants ?

C’est vrai, nous ne sommes pas à Cuba. Mais sous une apparente liberté, on ne peut pas tout couvrir. Combien de pétrole produit-on ? Personne ne le sait. Combien en exporte-t-on ? À quel prix ? Quelles sont nos réserves ? On n’a pas non plus accès à des audits indépendants sur l’état financier de la Banque centrale. On ne sait rien sur les choses essentielles de la vie du pays. Pourquoi y a-t-il plus de violence et de morts dans les prisons du Venezuela que dans celles de la Colombie, du Brésil ou du Mexique, alors que notre population ne représente qu’une fraction de celle de ces pays ? Cette violence croissante dans nos prisons est-elle en rapport avec la circulation d’armes de guerre, de grenades, de drogue en leur sein ? Personne ne comprend ce qui s’y passe. Pourquoi le trafic de drogue augmente-t-il chaque jour ? Il n’y a aucune transparence. Peut-être, encore, une apparence de liberté parce que quelques médias et quelques individus dénoncent ces situations, mais ça ne mène nulle part.

Et l’opinion publique ?

Elle a disparu, comme dans toutes les dictatures...

Notes

[1] Appartenant au groupe Cisneros.

[2] Chaîne publique.

[3] Propriété de l’homme d’affaires Omar Camero.

[4] Transmission officielle conjointe (« en chaîne ») et obligatoire de radio et télévision autorisée par la loi.

[5] Genre de feuilleton latino-américain où RCTV excelle. Ceux qu’elle produit sont exportés partout dans le monde.


 
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