Il y a quelque chose d’étrange à retrouver en fin d’après-midi l’homme avec lequel on se réveille chaque matin. Paris, terrasse du Progrès, Nicolas Demorand ne la joue pas dandy, star, ni même journaliste. Le style vestimentaire est passe-partout, le visage affable. Seuls points saillants : des tennis taille 48 et des yeux vifs. Sympathique.
Nicolas Demorand est « la » nouveauté radiophonique de la rentrée : il a pris la succession de Stéphane Paoli aux commandes du 7h-9h30 de France Inter. Attention, ce n’est pas un novice. Depuis quatre ans, il assurait la tranche matinale de France Culture où il a su trouver un ton et une place entre des briscards comme Alexandre Adler ou Alain-Gérard Slama. Surtout, sous son magistère, l’audience des « Matins » de France Culture a bondi de 40%...
En ces temps de disette, cette performance a dû peser plus que son CV. Pourtant, ce que l’on retient souvent de son parcours est une scolarité sans faille. Bon élève et même pas honteux. « J’ai toujours aimé apprendre et je me souviens que mon père me disait sans cesse de profiter de ces années pour lire, lire encore et encore lire. » De ses années de prépa, il garde le souvenir d’avoir bûché comme un fou et appris à s’organiser. Il est reçu à Normale Sup Ulm puis à l’agrégation. À noter, aussi, un rapide passage par Sciences Po, mais « l’organisation des études était trop infantilisante comparée à la liberté et à l’ouverture pratiquées à Ulm et je me retrouvais sur les bancs avec des étudiants à qui j’avais donné des cours en prépa ».
À Normale Sup, il produit un vague magazine, se prend de passion pour la radio et découvre... Jean-Luc Delarue, sur Europe 1. « J’adorais sa façon d’animer, sa manière de faire passer des choses, d’interroger les politiques, de donner une place à des artistes ou des scientifiques. » Une envie et un projet se construisent alors : « J’ai compris en écoutant Delarue, que c’était dans les médias que les choses se passaient. Ils représentent l’espace vital de la démocratie. » Bien sûr, la tentation de l’enseignement supérieur fut vive, mais « le temps de réaction de la machine universitaire, les règles hiérarchiques incroyablement pesantes et poussiéreuses m’ont convaincu de passer à autre chose ».
Nicolas Demorand rejoint donc la cohorte croissante des normaliens tentés par le journalisme. En vérité, l’exemple vient de loin. Dans les années 1930, Jean Prevost ou Paul Nizan se sont largement adonnés au journalisme, multipliant articles et contributions. Plus tard, Jean-François Revel ou Jacques Julliard les ont imités. Mais ces intellectuels avaient aussi pour objet de penser le monde, de prendre position. Les normaliens-journalistes d’aujourd’hui, comme Christophe Barbier à la tête de L’Express ou Emmanuel Kessler qui virevolte de BFM à La Chaîne parlementaire, sont plus des passeurs que des penseurs. N’allez cependant pas croire qu’il suffit de disposer de diplômes prestigieux pour se voir ouvrir les portes des grands organes de presse. Nicolas Demorand, disposant de peu d’appuis dans le sérail (hormis son frère Stéphane, un temps journaliste à Europe 1), entre comme simple stagiaire à France Culture pour l’émission « Staccato », chronique les livres de sociologie pour Les Inrocks, avant d’avoir le bonheur de faire du journalisme gastronomique chez Gault et Millau. « Ce fut une expérience formidable. J’ai travaillé avec un seigneur, Christian Millau, capable en regardant une carte de choisir le meilleur de ce qui était proposé : je ne l’ai jamais vu se tromper. » Retour ensuite à la Maison de la Radio, d’abord pour animer « Cas d’école » sur France Culture, centré sur l’éducation, avant de se retrouver aux manettes des « Matins » de cette même station.
Homme de l’écrit, c’est dans l’audiovisuel que son destin s’accomplit. Un peu de télévision les saisons précédentes sur La Cinq où il animait « Majipoor » produit par Philippe Kieffer. « C’était une émission très utile et agréable qui sortait du putain de circuit de la promo et permettait à des journalistes de s’engager pour défendre un artiste. On nous a tiré une balle dans la nuque en plein été. » Une autre caractéristique de ce personnage est de pouvoir jongler avec divers milieux et leurs langages... Il est de son temps, de sa génération. Et ses dix-huit premières années de vie passées à l’étranger, au gré des affectations de son diplomate de père, l’ont aidé à se forger un regard distancié sur l’actualité.
Toutefois, il peut se mettre en colère : « J’accepte parfaitement qu’un directeur de chaîne décide de fermer une émission ; je trouve en revanche dégueulasse de ne pas prévenir et de le faire à un moment qui rend sacrément difficile la possibilité de se retourner. » « Majipoor » avait aux yeux de Nicolas Demorand l’avantage de permettre de « réinstaurer de la hiérarchie entre les objets culturels ». La culture est chose sérieuse qui peut se traiter dans la décontraction, mais non sans exigence. « Je voulais surtout éviter que du culturel on passe aux sujets de société pour finir dans le people. » Nicolas fut contacté par France 3 pour animer « Ce soir ou jamais ». « Avant Frédéric Taddeï, France 3 avait, en effet, pensé à moi ; mais j’avais déjà donné mon accord verbal à France Inter et il n’est pas envisageable de faire deux “quotidiennes” par jour. » Reste que la proposition l’a tenté : « J’espère que Frédéric va réussir. Sinon, on ne parlera pas d’un projet aussi ambitieux avant dix ans. Or, il est essentiel d’offrir de la culture au grand public via la télévision et de refuser le faux procès de l’élitisme. » Pour celui qui s’avoue très bon public de TV, « lorsque Godard filme les Stones, ce n’est pas de l’élitisme mais un projet artistique à partir d’un groupe prodigieusement populaire ».
« Le style Demorand est simple : questionner et faire en sorte que la personne réponde. »
« Je n’ai jamais vu un bourreau de travail comme Nicolas », note Ali Badou, qui l’a remplacé avec efficacité le matin sur France Culture. « Nicolas bosse et prend des notes tout le temps. Il a une capacité à ingurgiter l’info et à lire, qui est stupéfiante », ajoute-t-il. « Je pense sans arrêt à mon émission. À chaque discussion, découverte ou lecture, je réfléchis à leur utilisation possible », confirme Nicolas.
Bosseur donc, mais la vraie marque de fabrique de Nicolas Demorand est peut-être son refus du journalisme d’amabilité : « Je ne suis pas là pour être gentil, pas plus d’ailleurs que pour être méchant, mais pour poser des questions qui me semblent importantes et ainsi aider les auditeurs à comprendre les enjeux, à se forger une opinion. » Le style Demorand est simple : questionner et faire en sorte que la personne réponde. L’étonnant, c’est que cette façon de faire étonne... Et parfois cela passe mal comme lorsqu’il reçoit Nicolas Sarkozy et lui demande en quoi celui-ci incarne la rupture alors que depuis trente ans, il fait partie du système... Après leur passe d’armes, l’intervieweur raconte qu’il a reçu beaucoup de mails de journalistes le « remerciant d’avoir fait son métier ».
« Je n’ai pas de réseau, je ne suis pas un journaliste politique, je me lève chaque jour à 4h30 et je suis bien trop fatigué pour déjeuner en ville. Le soir, à huit heures, je vais dormir... mais je travaille chaque dossier à fond. J’ai été formé à la fac où l’on apprend à vérifier, à suivre des règles méthodologiques pour exprimer des arguments, où l’on admet la controverse... »
Celui qui dit avoir « zéro vie sociale en semaine » ne risque pas de succomber aux délices du parisianisme et de la connivence. N’est-ce pas là un sacerdoce bien austère pour un jeune homme ? « Après la prépa, j’ai profité dix ans de la vie de bohème lettré. J’en ai gardé une culpabilité à l’idée de perdre mon temps : chaque moment doit être mis à profit pour apprendre et faire quel- que chose. Passer sa vie à lire, ce n’est pas vraiment le Goulag ! »
Cherchant à transmettre sa curiosité, il convie volontiers devant son micro des artistes, des scientifiques ou des intellectuels capables de sortir des chemins balisés. « J’ai trouvé intéressant, au moment de la sortie du film d’Al Gore, de faire dialoguer Claude Allègre avec un climatologue. Ce dernier a bien fini par admettre que les doutes (minoritaires) d’Allègre sur le réchauffement de la terre n’étaient pas seulement des élucubrations. »
Autre chose : jamais passé par une école de journalisme, Nicolas Demorand est convaincu que la fonction sociale des journalistes étant d’insuffler des idées nouvelles dans le débat public, il est nécessaire de les former aux sciences sociales. On retrouve, ici, la conception d’un Edgar Morin disant faire du journalisme sociologique ou d’un Michel Foucault, qui comparait ses recherches à une forme de journalisme prenant le risque du réel... À l’école de journalisme de Sciences Po, Demorand propose un séminaire d’introduction aux sciences sociales et à Normale Sup, l’homme des matins de France Inter va mettre en œuvre, sur le même principe, un travail avec une dizaine d’étudiants pour suivre l’élection présidentielle et produire des reportages qu’ils proposeront aux médias.
Que l’on se rassure, ce bourreau de travail sait aussi prendre le temps d’épiloguer sur les meilleures adresses de chocolatiers à Paris. Lesquelles ? Marcolini, rue de Seine, et Patrick Roger, boulevard Saint-Germain ?

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


