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Le portable au secours de la presse

par Alexandra Feytis

Dernière coqueluche des médias : le téléphone portable. De l’Asie à l’Afrique, en passant par l’Europe, le mobile s’est peu à peu introduit dans les rédactions. Petit tour d’horizon.

Il y aurait environ deux milliards de téléphones portables dans le monde et nous devrions atteindre le milliard supplémentaire d’ici à 2010. Les pays en voie de développement, notamment l’Asie et l’Afrique, sont principalement concernés. Pour les médias, c’est un nouveau marché qui s’ouvre. Et fait rêver. En Afrique du Sud, par exemple, on compte 23 millions de téléphones cellulaires pour 5,3 millions d’ordinateurs.

Du coup, le choix est évident. Juliette Saunders, rédactrice en chef du site web du quotidien sud-africain The Times, explique : « C’est très important pour nous, le téléphone portable nous permet surtout de rester en contact avec nos lecteurs-consommateurs tout au long de la journée. »

Deuxième quotidien au monde en termes de ventes avec 12 millions d’exemplaires par jour, l’Asahi Shimbun a su saisir le créneau. « Les Japonais lisent le journal papier le matin et consultent les news sur Internet au bureau ou le soir. Le téléphone portable couvre les blancs, c’est-à-dire les autres créneaux horaires de la journée pendant lesquels nous ne pourrions pas atteindre nos lecteurs », analyse Takashi Ishioka, responsable de l’équipe des projets numériques de l’Asahi. Avec 265 millions d’utilisateurs en Chine, 76 millions en Inde, 77 millions au Japon, l’Asie est le continent idéal pour cette stratégie, car elle possède le plus grand marché de téléphonie mobile au monde. 75 % des Japonais ont un cellulaire, dont une majeure partie de 3G (troisième génération), capables d’envoyer et de recevoir de la vidéo. « Nous avons décidé d’utiliser le téléphone portable afin de capter un nouveau public », confie M. Ishioka. Pari réussi puisque l’Asahi Shimbun a séduit un million d’abonnés pour le mobile, un record pour ce type d’information.

« La Télévision suisse romande vient de lancer un "journal de 100 secondes" spécialement adapté aux téléphones portables. »

Serait-ce l’une des solutions pour enrayer le recul croissant de la presse écrite dans le monde ? Takashi Ishioka le pense et se réjouit, « grâce à la téléphonie mobile », d’avoir « obtenu 21 000 abonnés papier supplémentaires ». « La stratégie multicanaux est importante, affirme-t-il. Elle permet d’atteindre les jeunes générations que le papier concerne moins. »

Carl Rohde, chercheur hollandais responsable d’une étude sur le comportement des jeunes face à la presse et à ses différents supports, en est également convaincu. « Ils veulent se sentir connectés 24 heures sur 24 à leurs amis. Leur “chez-soi”, ce n’est plus la maison familiale, mais leurs amis qu’ils veulent pouvoir joindre à n’importe quel moment. Si les journaux ne comprennent pas ça, ils sont perdus. »

En Europe, l’idée suit son cours. Alors que les pays du Nord se penchent sérieusement sur la question, que les Italiens semblent tout disposés à accueillir ce nouveau support et que 40 % des journaux de la PQR allemande se sont lancés sur la diffusion de contenu rédactionnel pour téléphones portables, la Télévision suisse romande (TSR) vient de lancer un « Journal de 100 secondes », avec présentateur, spécialement adapté aux téléphones portables. Une première en Europe.

La Grande-Bretagne, quant à elle, n’est pas aussi à la pointe qu’elle le souhaiterait. Chez ITN, les journalistes se sont adaptés, créant dès 2003, lorsque les 3G ont fait leur apparition au Royaume-Uni, ITN On, un service diffusant de l’information adaptée au format des mobiles. « En trois ans, ce service est passé de six à trente-cinq journalistes », précise Nicholas Wheeler, PDG de ITN On. Même le Sun s’y est mis en rendant disponible sur les appareils mobiles la photo de sa très populaire pin-up de page centrale. « Le téléphone portable va devenir le moyen de se procurer régulièrement de l’information », conclut Pete Clifton, responsable de BBC News interactive, qui a créé il y a cinq ans un service pour téléphones portables, lequel croît de 100 % par an.

Seul bémol à ce développement, les rapports houleux avec les opérateurs de téléphonie mobile qui, « très fragmentés et possédant le contrôle », sont assez peu enclins à trouver un terrain d’entente avec les diffuseurs de contenu. Directeur du développement du Syndicat de la presse quotidienne régionale (SPQR), Jean-Frédéric Farny fait en France le même constat. « Les opérateurs ne nous laissent pas une marge suffisante, déplore-t-il. Tant qu’il n’y aura pas de partage équitable entre eux et les fournisseurs de contenu, l’effort d’investissement sera disproportionné par rapport à sa rentabilité. »

Appâtée par les 48 millions de clients de la téléphonie mobile que comporte la France, la presse nationale trouve le concept « séduisant ». Mais le manque d’impact des 3G ainsi que l’aspect économique du concept freinent les progrès. « Nous avons déjà testé le principe avec de la vidéo et de l’audio, notamment à l’occasion du festival de Cannes pour Studio Magazine  », raconte Corinne Denis, directrice des éditions numériques du groupe L’Express - L’Expansion, qui reconnaît avoir « des projets mais rien de déterminé ». Le Monde diffuse bien des articles classés par séquence ou le dessin de une mais admet « ne pas avoir d’idée précise pour le moment ». Selon la direction de Libération, « on ne peut pas ne pas penser à ça. L’intérêt est évident. Mais c’est une question de choix et nous avons d’autres priorités actuellement. » L’intérêt le plus marqué vient de la PQR française dont le syndicat a créé un groupe de travail sur la téléphonie mobile dès 2004. « On a tenté différentes expériences, notamment au moment de la Coupe du monde de football. Certaines n’ont pas abouti, d’autres ont été plus concluantes », explique Jean-Yves Chalm, directeur délégué du Télégramme de Brest et responsable de ce groupe de travail.

La PQR n’a pas l’intention d’abandonner le terrain. Au contraire. Craint-elle de voir les autres supports disparaître au profit de la téléphonie mobile ? Non. « La presse papier ne va pas disparaître mais la diffusion sur les téléphones portables va continuer à augmenter. »

Jusqu’à ce que les médias dénichent un nouveau gadget qu’il leur faudra apprendre à domestiquer. « Il semble qu’il y ait une découverte tous les dix ans », conclut Jeffrey Gralnick, spécialiste des nouvelles technologies médiatiques et professeur de journalisme à l’université de Columbia. « Aujourd’hui le téléphone portable est ce que nous avons de plus passionnant et je ne sais pas quelle sera la prochaine trouvaille. Mais je suis très excité à l’idée de ce que l’avenir nous réserve. »


 
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