Votre émission bénéficiait d’une excellente audience. Elle a été supprimée. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne me l’explique pas. J’observe que les auditeurs du « Premier Pouvoir » ne sont guère pris en considération. Qu’une radio ne soit pas soumise à l’audimat, je serais la dernière à m’en offusquer. Pour autant, l’audience n’est pas, je suppose, le signe irréfutable qu’une émission est mauvaise. De très nombreux auditeurs m’ont écrit pour s’indigner et se désoler de la disparition de ce qui était devenu un rendez-vous hebdomadaire. Il y avait entre eux et moi une complicité, souvent conflictuelle d’ailleurs. Voilà deux ans de travail jetés à la poubelle. Ainsi fonctionne France Culture : dès lors que l’audience n’est pas une source de financement, le seul critère est la subjectivité de la direction. Milan Kundera ne ratait presque jamais l’émission - je le cite car j’en ai été très honorée. David Kessler ne l’appréciait pas : je m’en veux d’avoir échoué à le convaincre. Le couperet est tombé. Structurellement, c’est un système autocratique. A vous de juger s’il s’agit d’une autocratie éclairée.
Interrogé par Le Nouvel Observateur, David Kessler a répondu que le rythme hebdomadaire de votre émission vous emportait — malgré vous — dans « le tourbillon de l’immédiateté ». Au-delà de cette formule, qui pourrait à elle seule justifier un plan social sur la grille de France Culture, comment réagissez-vous aux critiques sur le contenu ?
Tout d’abord, je ne vois pas comment on peut penser le monde contemporain sans réfléchir sur les médias. A en croire le directeur, une émission spécifique sur ce sujet s’expose à deux pièges symétriques : la connivence d’un côté, la posture de procureur de l’autre. Au contraire, je suis sûre qu’il est possible d’éviter à la fois la dénonciation et la complaisance. C’est l’essence même du travail critique, et journalistique d’ailleurs. Le problème est exactement le même pour qui traite de politique ou de musique ! Il faut trouver un équilibre, instable et imparfait par nature. On n’y parvient pas du premier coup. L’essentiel est d’être honnête - et je refuse qu’on mette en doute mon honnêteté. Je récuse catégoriquement l’accusation de complaisance : j’ai forcément commis des erreurs d’analyse, mais pas un seul de mes propos n’a été dicté par le calcul ou l’intérêt. Du reste, si j’avais été complaisante, je l’aurais été avec les puissants, ou alors je suis idiote.
Or nous n’avons jamais ménagé aucun pouvoir. En revanche, il m’est arrivé, notamment au cours de la première saison, de me comporter en « procureur », et de donner le sentiment que je voulais dénoncer plus que comprendre. Cela tenait beaucoup à l’expression. J’ai rectifié le tir et j’avais trouvé, je crois, la bonne distance. Reste qu’il est ahurissant que l’on trouve condamnable en soi d’avoir un point de vue. Réfléchir, c’est se forger un jugement. Je me demande si la critique a encore droit de cité ou si seule l’approbation est tolérée. C’est vrai : je ne suis pas une « approuveuse ». Et la sphère médiatique ne m’incite pas à le devenir. Je suis consternée, et même désespérée par le déclin de l’écrit, la misère culturelle de la télévision, la priorité donnée à l’émotion sur la réflexion. Il m’arrive sans doute de passer à côté d’évolutions positives. Le pessimisme serait-il frappé d’interdit ?
« La notion de contre-pouvoir me semble dénuée de pertinence pour définir le rôle des médias -aussi gratifiante soit-elle pour les journalistes. »
Autant l’avouer clairement : vous n’êtes guère confraternelle. Chaque fois que la corporation médiatique dénonce les turpitudes de personnages publics, vous ironisez. Exemple, l’affaire Gaymard : alors que notre profession comptait et recomptait avec indignation les mètres carrés habitables du ministre de l’Economie et des Finances, vous vous amusiez de ce journalisme dit d’« investigation ». Est-ce cela que vous payez aujourd’hui ?
Ce journalisme à l’œuvre dans l’affaire Gaymard, mais aussi dans le sombre feuilleton Alègre-Baudis, me terrifie plus qu’il ne m’amuse, car il se mue, en toute sincérité et au nom du Bien, en « chasse en meute ». Pendant l’émission consacrée au rôle des médias dans la chute d’Hervé Gaymard, je voulais montrer ce qu’il y avait de « robespierriste » dans leur comportement. Mais les auditeurs ont compris que je défendais sur le fond le ministre déchu et son appartement (« complaisance » fort habile, vous en conviendrez, que celle manifestée pour un homme politique proscrit !) Si on ne m’a pas comprise, je me suis « plantée ». Point. Cela dit, je ne sais pas ce que je paye. J’essaie de penser par moi-même sans foncer sur les poncifs et les évidences. Je suis souvent à contre-courant, en tout cas par rapport à un certain discours médiatique, car la « moral-line » agace de plus en plus, y compris les journalistes qui ont été nombreux à me remercier de les avoir fait réfléchir sur leur métier. Une majorité des auditeurs qui m’ont écrit pensent que je suis victime de ma liberté de penser. Je ne peux pas imaginer que l’on me reproche mon indépendance. D’autres se demandent si on me pénalise pour mes options politiques. Je n’ai jamais exprimé mes préférences politiques à l’antenne - ne me sentant proche d’aucun camp, j’aurais du mal à les définir simplement. Cette hypothèse est invraisemblable. Sinon, le directeur - qui a été conseiller de Lionel Jospin - recruterait essentiellement des proches du Parti socialiste : absurde !
Votre émission s’appelait « Le Premier Pouvoir ». A un an de la présidentielle, êtes-vous toujours convaincue de la justesse de cette formule ?
Il s’agissait précisément de suggérer un bouleversement du rapport de force entre ce qu’on appelait autrefois le « quatrième pouvoir » et les autres pouvoirs. Je suis frappée depuis quelques années par la soumission croissante des politiques aux médiatiques, et parfois par leur servilité. La notion de « contre-pouvoir » me semble donc dénuée de pertinence pour définir le rôle des médias - aussi gratifiante soit-elle pour les journalistes. Lesquels sont perçus comme des membres de la classe dirigeante. Toutefois, des tendances opposées sont peut-être à l’œuvre aujourd’hui. Dans la médiasphère, le pouvoir n’appartient plus aux journalistes, mais, selon un dosage variable, aux dirigeants, aux actionnaires et aux annonceurs... et, par capillarité, à ceux à qui ces derniers ont besoin de plaire. Bref, tout puissant peut influencer, voire intimider les médias. Le pouvoir médiatique est donc simultanément exorbitant et dépendant. Pour autant, ceux qui dirigent les médias ne sont pas des marionnettes impuissantes. Bien sûr, ils sont redevables à qui les a faits rois. Cela ne dispense pas de critiquer la façon dont ils exercent leur pouvoir. Encore faut-il que ce travail reste possible. C’est une question de liberté. Autrement dit, notre affaire à tous.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Elisabeth Lévy.

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