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Vie publique

Entretien avec Jean-Louis Servant Schreiber :

Le retour du moi

par Virginie Luc

Grand patron de presse - aujourd’hui président de Psychologies magazine -, écrivain essayiste, chef de clan au calme olympien, empreint de spiritualité orientale, homme soucieux de son corps et de son esprit, entouré de femmes - ses trois filles, sa seconde épouse Perla, vice-présidente du titre - et fidèle à ceux qu’il aime : tel est Servan-Schreiber. A l’âge où d’autres partent à la retraite, il lance des éditions de Psychologies de Londres à Pékin, et a publié un livre sur les personnes âgées, « Une vie en plus ». A 68 ans, « JLSS » se veut à la fois acteur et analyste de la profonde mutation du « moi » dans nos sociétés.

Psychologies magazine est devenu, en quelques années, l’un des plus grands succès de la presse française. Aviez-vous pressenti la déferlante « psy » au moment du rachat du titre en 1997 ?

Pas du tout. Si j’ai racheté Psychologies, c’est d’abord parce que ce domaine m’intéressait personnellement. J’ai souvent agi ainsi dans mon métier : choisir ce qui semblait me correspondre, en espérant que j’arriverais à convaincre mes contemporains de partager mes envies. J’ai passé un quart de siècle dans la presse économique au moment des belles années de l’économie française. C’était satisfaisant sur un plan professionnel mais un peu austère sur le plan du contenu et de l’intérêt des sujets. Arrivant à un âge où il est permis, et même recommandé, de se faire plaisir - c’est aussi le thème de mon dernier livre - je me suis dit : je ne sais pas ce que sera ma vie professionnelle désormais mais au moins, j’irai vers ce qui me plaît. Lorsque j’ai acheté Psychologies (créé en 1970), il ne comptait guère que 75 000 acheteurs, il portait un nom austère, empreint de névrose, et un avenir économique extrêmement étriqué. Mais je me disais que j’allais peut-être m’amuser. Mon choix a donc été dicté par le principe de plaisir. Ensuite, j’ai fait de mon mieux.

Comment expliquer, huit ans après le lancement de la nouvelle formule, un tel envol ?

Je ne l’ai compris qu’un an seulement après la relance du titre, quand est parue en 1999 une enquête du CCA, portant sur le style de vie des Français. Elle révélait que les Français avaient cessé de cocooner, de rester chez eux par peur de l’extérieur. Ils nourrissaient toujours une grande méfiance à l’égard des institutions dont ils n’attendaient pas grand-chose, mais ils ressentaient aussi une envie de prendre leur vie en main. Ils se disaient de plus en plus responsables de leur bien-être et de leur bonheur. Cela m’a frappé et c’est peut-être l’explication a posteriori des ventes exceptionnelles de Psychologies, qui a aujourd’hui 2,2 millions de lecteurs, un peu plus que Elle.

Psychologies magazineest aujourd’hui dans le peloton de tête des trois principaux titres féminins en France...

Nous n’avons pas lancé Psychologies comme un magazine féminin. Il l’est devenu par le choix des femmes qui l’ont acheté à 70 %. Quand on écrit « nous » dans Psychologies, on désigne le genre humain. Ça ne veut pas dire « nous, les femmes » comme dans Elle ou Marie-Claire. C’est justement ce que nos lectrices apprécient. La presse féminine a incroyablement peu changé par rapport à l’évolution des femmes. Au cours des trente dernières années, elles ont totalement bouleversé leur curriculum, leur position dans la société, leurs espoirs et on dirait que la presse féminine s’en est à peine aperçue. Bien sûr, il y a des journaux comme Marie-Claire et, dans une moindre mesure, Elle, qui consacrent des articles à l’émancipation des femmes, leurs droits, la description de combats, etc. Mais c’est comme un encart militant dans un ensemble qui lui-même reste figé. Le cœur de la presse féminine reste invariablement le même : la mode, la beauté, le people, le showbiz, les relations amoureuses. Depuis notre succès, tous les magazines féminins se sont saupoudrés de quelques pages psycho comme une sorte de potion magique.

Parlons de la presse féminine.

Elle est paralysée parce qu’elle est dépendante des annonceurs. Leurs rubriques doivent coïncider avec les désirs de ces derniers. Nous, nous nous sommes arrangés pour subsister autrement. Il n’y a pas une rubrique dans Psycho qui n’existe que pour plaire aux annonceurs et nous sommes pourtant devenus un des supports principaux de la presse féminine haut de gamme. Prenons un exemple : les annonceurs des produits de beauté ont pris l’habitude de dire aux magazines : « On vous donne des pages, mais il nous faut tant de citations rédactionnelles. Et si vous ne nous les donnez pas, vous aurez moins de pages de pub... » C’est le renvoi d’ascenseur codifié. Nous, nous avons surmonté le problème en leur disant : « Il n’y a pas d’endroit où faire les citations, donc, on ne peut pas ». Cette démarche a demandé beaucoup d’énergie et de temps, mais les annonceurs ont fini par comprendre que l’essentiel c’est que nous leur offrons un lectorat de qualité. Les lectrices de Psychologies sont des femmes exclusives, les 2/3 ne lisent pas de presse féminine. Nous avons ainsi pu conjuguer annonceurs et indépendance rédactionnelle.

Quel est l’avenir selon vous de la presse magazine ?

La presse magazine souffre d’obésité. Il y a trop de tout. Finalement, les raisons pour lesquelles les gens achètent des magazines ne sont pas si nombreuses : d’abord l’information (ce sont les quotidiens et des magazines comme les news, Paris Match ou Le Fig mag, etc.). La deuxième catégorie, massive, qui représente près de 50 % des ventes de kiosque, sont les hebdomadaires de télévision. Au passage, la télé a sauvé l’industrie des magazines puisqu’elle a permis la création des hebdos de télé qui font un chiffre d’affaires considérable. Il y a 14 ou 15 millions d’exemplaires de magazines télé vendus chaque semaine, et 8 ou 10 millions de magazines gratuits qui offrent le même service. Aucun pays n’en possède autant. Enfin la presse féminine possède au moins 50 titres d’importance. Tous traitent des mêmes sujets : les maillots de bain en avril, un spécial astro, la mode... Chaque catégorie comporte trop de titres, redondants entre eux. Comme la publicité n’augmente plus, la part de chacun a tendance à diminuer. La conséquence actuelle, c’est le dumping face à la concurrence. La seule originalité qu’on ait trouvée, c’est la baisse des prix de l’exemplaire et de la page de pub. C’est une politique suicidaire à terme. L’effritement va se poursuivre. Les meilleurs survivront, mais il n’y aura pas à manger pour tout le monde.

Pourtant, vous avez voulu ajouter à cette pléthore de titres, le mensuel Mood que vous présentez comme un « bimédia ».

Mood est une expérience sur un marché difficile, celui des jeunes femmes de 15-24 ans. Nous avons voulu le confronter aux préoccupations de Psychologies : connaissance de soi, amélioration des relations aux autres, échanges d’expériences.

L’enjeu est de comprendre lequel, du papier ou du web, est actuellement le média des nouvelles générations. La réponse aura des conséquences sur notre développement.

Pourquoi avoir cédé 49 % du capital de Psychologies au groupe Hachette en 2004 ?

Cette vente m’a permis de me développer plus vite et de m’assurer une sécurité financière que je n’avais pas. Quand on travaille à un âge où la plupart des gens sont déjà à la retraite, ce n’est pas négligeable. Mais surtout, j’ai pu ainsi m’adosser à un groupe doté de moyens puissants. Hachette est le plus grand éditeur international de magazines. Son service de vente et de promotion au sein des magazines du groupe est un atout important pour le développement de Psychologies à l’étranger et pour le lancement de Mood.

Après l’Italie, l’Espagne, l’Angle-terre, Psychologies s’exporte aujourd’hui en Russie et, prochainement, en Chine. La quête du « mieux vivre » est-elle universelle ?

Le cas chinois est le plus frappant. On sait qu’ils sont rapides à avancer dans les mêmes directions que nous, mais ils sont brutalement passés d’une société de pénurie et de communisme à une société de succès individuel possible, de prise en main de leur propre destin. Face à la compétition et à ce rythme effréné de croissance, une partie de la population est un peu déboussolée. Un certain nombre de femmes chinoises ont ressenti le besoin d’un titre comme Psychologies, sorte de contrepoint à cette situation un peu traumatisante.

Évidemment, il s’adresse à une élite féminine urbaine, mais elle n’en est pas moins chinoise. A travers cette expérience, on constate que dans chaque pays, une partie de la population est concernée par cette quête personnelle et en ressent un réel besoin. En pratique, dans chaque pays, le magazine s’adapte, il a sa propre équipe locale qui, si possible, accommode les sujets avec ses propres témoignages, interviewe ses propres experts. En Chine et en Russie, ils veulent aussi des experts occidentaux qu’ils trouvent plus légitimes. Mais les thématiques sont les mêmes : s’épanouir, maintenir sa relation aux autres en bon état, faire face aux difficultés, savoir aborder un problème, mieux se comprendre.

Envisagez-vous un développement aux USA ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. Aborder le marché américain nécessite des investissements considérables. Il n’y a aucune raison que le titre ne prenne pas aux USA mais il faut des moyens adaptés. Psychologies en France est un descendant du Psychology Today américain, bimestriel qui vend très peu. Il est dans cette situation d’effacement presque complet sur son marché dans lequel était Psychologies quand je l’ai repris.

« A travers notre expérience chinoise, on constate que dans chaque pays, une partie de la population est concernée par cette quête personelle et en ressent un réel besoin. »

« Mieux vivre sa vie » : tel est le sous-titre de Psychologies. Pensez-vous « soigner » notre société ?

D’abord, Psychologies n’est pas idéologique, c’est un journal pragmatique. Son succès correspond à cette demande de repères, de pragmatisme qui permet le bonheur. Il est important d’être au plus près de la réalité. A tout instant, savoir évaluer la situation dans laquelle on est vraiment. Ensuite, il faut se rendre compte que cela pourrait être pire, que nos problèmes ne sont rien comparés à d’autres. Enfin, il faut voir que la vie ordinaire peut être gratifiante. Le contentement se trouve dans l’instant présent. Bref, il faut chercher le plaisir dans le quotidien, s’y rendre sensible, le repérer. Il faut se demander chaque jour : où j’en suis ? Quelles sont les sources de plaisir immédiates ? De plus, Psychologies n’est pas un journal pour tous mais pour chacun. Nous ne cherchons pas à « soigner » mais à aider à se connaître et à s’épanouir. Psycho est un magazine miroir, dans lequel chacun peut trouver des situations qui le concernent, qui touchent à sa propre vie. Plus on se pose de questions sur soi, sur ses relations avec les autres, plus on a de chances d’être heureux. Plutôt que de donner des conseils pratiques trop normatifs, nous préférons suggérer des pistes, des repères, pas des modèles. Poser des questions, c’est déjà s’offrir une chance d’y répondre.

Le phénomène Psychologies n’est-il pas le reflet d’une société résolument tournée sur elle-même, de l’individu replié dans une sorte de « culte du moi » ?

C’est une interprétation journalistique un peu banale, devenue presque automatique. Le phénomène est bien plus intéressant. Ce n’est pas du nombrilisme généralisé. C’est ce que les Américains appelleraient « the empowerment », c’est-à-dire la prise en main de l’individu par lui-même. C’est à la fois une forme de responsabilisation qui va contre toutes les tendances de l’après-guerre qui étaient de s’en remettre à l’Etat, à la société, aux institutions, aux mécanismes de compensation dans la répartition des richesses et dont les années 90 ont montré les limites. Plutôt que de soumettre leur destin à des pouvoirs extérieurs, les individus ont pris conscience que c’est leur affaire et leurs responsabilités. Il ne s’agit plus de contribuer à un projet social, il s’agit de s’en sortir avec ses propres moyens.

Quel est le mot d’ordre aujourd’hui : « chacun pour soi », « moi d’abord » ou « après moi, le déluge » ?

Je dirais : « Chacun pour soi et pour la relation que j’établis au monde. » Cette quête personnelle est accompagnée d’un grand besoin relationnel. Il ne s’agit pas d’un « après moi le déluge ». Au contraire. Alors que la famille est mise au pinacle, alors même que les idéologies politiques et religieuses ont montré leurs limites, l’amitié, l’amour, tout ce qui est « lien » est plus valorisé que jamais. Le contenu, le cœur de Psychologies, c’est la relation aux autres, enfants, parents, amis... Et surtout, la relation à soi-même. Ce n’est pas synonyme d’un culte du moi. Toutes les idéologies d’origine religieuse ou politique - et on a vu que souvent les idéologies politiques étaient simplement un décalque des idéologies religieuses - avaient en commun, presque comme premier principe, l’oubli de soi et, d’une certaine manière, la mise en accusation de tout ce qui revendique le bonheur individuel, lequel déclenchait jadis la culpabilité. Nous n’en sommes pas encore complètement sortis...

« Comme l’amour ou la chance, le bonheur ne se cherche ni ne se trouve, il nous advient. Ce qui ne veut pas dire que l’on n’y puisse rien. »

Les années 70 étaient, elles aussi, placées sous le signe d’une quête de soi. Cette exploration intérieure a débouché sur une énergie à partager au nom d’idéaux pacifistes, libertaires, égalitaires. On s’est tourné vers l’Orient, la découverte de philosophies orientales. Aujourd’hui, l’individu semble prisonnier de son propre regard réflexif. N’est-ce pas la conclusion d’un siècle qui a échoué ?

Je récuse cette interprétation. Au contraire, j’analyse cette évolution comme une maturité de l’individu qui compte moins sur le monde extérieur pour que sa vie se passe bien. C’est un progrès, une libération. L’exaltation des années 70 à vouloir changer le monde et à changer la vie était une réaction d’adolescent. Pour se dégager des carcans, l’individu a commencé par une réaction sinon infantile, du moins adolescente, qui était de croire que tout était possible. On a d’abord eu la destruction des idéologies parce qu’elles se sont révélées invivables, voire criminelles. Ensuite, on s’est plongé dans une sorte de transcendance sociale, avec la conviction qu’on allait pouvoir « changer la vie ». Le point d’orgue coïncide avec l’élection de Mitterrand. Depuis, les illusions se sont effondrées. Donc, de l’adolescence à la maturité, c’est un processus de mise en réalité. Nous sommes dans une période de prise en main. On n’a plus d’illusions sur la société. On ne veut plus qu’on nous raconte des histoires. On a compris que nous devions nous en occuper nous-mêmes. On peut essayer de changer sa vie.

Jacques Chardonne écrit dans son roman « Claire » : « Les hommes seraient plus heureux si on leur parlait moins du bonheur. » Qu’en pensez-vous ?

Le bonheur, tout le monde en veut et c’est bien légitime. Mais qui saurait exactement le définir ? Est-il fugace, durable ? Peut-on se le procurer ? Boris Cyrulnik aime à citer un de ses patients : « J’ai souvent connu le bonheur, mais ça ne m’a pas rendu heureux. » Comment faire la différence entre la satisfaction de l’instant et le sentiment de vivre à l’aise dans la plupart des circonstances ? La prospérité matérielle, répandue à notre époque, ne garantit nullement le bonheur, alors que le dénuement contribue à rendre malheureux. Donc on ne sait pas comment atteindre le bonheur et souvent ce n’est qu’après coup que l’on peut dire : «  Ce jour-là, cette année-là, j’étais heureux. » Mais le savait-on dans l’instant ? Colette disait : « J’ai eu une vie heureuse. Mon seul regret est de ne pas m’en être aperçue plus tôt. » Comme l’amour ou la chance, le bonheur ne se cherche ni ne se trouve, il nous advient. Ce qui ne veut pas dire que l’on n’y puisse rien. Le bonheur, l’amour ou la chance sont des oiseaux qui nous visiteront plus facilement si l’on a su leur préparer un nid et que l’on n’a pas fermé la fenêtre. Je crois donc que Chardonne a raison, à trop parler du bonheur on risque de le tenir à distance.

Photos : Gérard Rancinan
Photos : Gérard Rancinan

Le souci de soi est-il compatible avec un projet social ?

Souvenons-nous de l’utopie marxiste : lorsqu’on sera arrivé à une société d’abondance, lorsque tout le monde sera servi selon ses besoins, il n’y aura plus besoin d’un Etat contraignant. On a vu ce qu’il était advenu de ce projet. Le communisme a fait faillite, mais, dans les pays prospères, nous approchons d’un dépérissement de l’Etat. Dans nos sociétés occidentales, la prospérité se généralise, les mécanismes de compensation sociale sont nombreux (bien sûr, il y a toujours des gens qui souffrent et des exclus, mais ils constituent des minorités). La majorité, bénéficiant d’une vie agréable, se désintéresse du projet politique. Elle est libérée pour consacrer son énergie à la lourde et intéressante tâche de vivre. Dire que ce qui est important pour un individu c’est de vivre sa vie, c’est tourner le dos à un projet politique. Celui-ci commence par : d’abord mobilisez-vous, regardez tous dans la même direction. On ne veut plus de cela. Je ne considère pas cela comme une dégénérescence du projet social. Il se reconstituera toujours, tout seul, sur de nouvelles bases.

A quelle nécessité répond aujourd’hui votre dernier ouvrage « Une vie en plus » sur la longévité ?

La vieillesse, c’est très long. Raison de plus, comme disait Mark Twain, pour ne pas la commencer trop tôt. A travers ce livre, nous cherchons des pistes pour prolonger non pas la jeunesse, mais la vitalité. C’est une vraie nouvelle frontière pour les générations à venir. Indéniablement, les comportements humains constituent un territoire immense que l’on commence seulement à explorer.


 
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