Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°16 > Le rôle politique du journaliste en démocratie
Carte blanche

Carte blanche à Robert Redeker

Le rôle politique du journaliste en démocratie

Quel doit être le rôle politique du journaliste dans une société démocratique ? Des dérives récentes - journalisme de complaisance, d’accompagnement ou de démagogie, soumission à la pression de l’audience - mettent en évidence l’acuité de cette question. Cette interrogation en présuppose une autre, plus radicale : qu’est-ce que la démocratie ?

La démocratie n’est pas ce qu’on en dit généralement. Ni ce que les médias, le plus souvent, affirment. Elle ne peut se réduire ni au suffrage universel (capable d’élire et de réélire un tyran, de se pervertir dans le plébiscite et qui, de plus, reste compatible avec d’autres systèmes politiques) ni à la participation active à la vie collective (les totalitarismes exigent une implication de chacun dans la construction du social, avec souvent une adhésion quasi obligatoire au parti et au syndicat dominant). Elle ne peut se réduire non plus à l’égalité des droits, dans la mesure où celle-ci pourrait aussi être octroyée par un régime monarchique ou totalitaire égalitariste. Écartant ces approches insuffisantes, le philosophe Alain nous propose une indication autrement plus féconde : pour lui, la démocratie, « c’est le contrôle continu et efficace des gouvernés sur les gouvernants ». Elle se définit moins par l’origine du pouvoir (source de la légitimité) que par la posture des gouvernés. Le citoyen, d’après Alain, c’est « le Contrôleur » ! Dans cette activité de contrôle gît la vitalité démocratique. Si les institutions sont la chair de la démocratie, le contrôle par les gouvernés en est le sang.

illustration : Olivier Fontvieille
illustration : Olivier Fontvieille

Nous vivons une époque d’inversion de la posture démocratique : c’est le pouvoir qui contrôle de plus en plus les citoyens, et non le contraire. Radars au bord des routes, surveillance de la navigation internet, tests ADN pour un oui ou pour un non, fichiers administratifs multiples, malades suspectés d’obtenir des arrêts de travail généreux, voilà quelques-uns des échantillons de la grande tendance actuelle au retournement contre les citoyens de la posture de base de la démocratie, le contrôle. Sans oublier le plus inquiétant : l’invasion de l’espace public par des caméras de vidéosurveillance qui changent la nature même de la plus élémentaire des libertés, celle d’aller et venir sans que les autorités le sachent. L’inversion du contrôle signe la mauvaise santé de la démocratie, dont la surveillance permanente des gouvernés est une pathologie. Michel Foucault, avec son concept de « société de contrôle » - même s’il s’est trompé en prétendant que les sociétés de contrôle allaient remplacer les sociétés de discipline, alors qu’elles se combinent sous nos yeux -, avait nommé par avance le type d’enfermement dans lequel nous sommes entrés.

Le contrôle des gouvernants par les gouvernés, autrement dit la démocratie pleine, est impossible sans les médias. Du fait que les gouvernés n’ont pas par eux-mêmes accès aux données permettant ce contrôle, la vitalité démocratique ne peut s’exercer sans le travail des journalistes. Le journaliste peut être le salut de la démocratie. Certes, il ne doit pas se substituer aux gouvernés en endossant le rôle du « Contrôleur » qui leur revient. Il leur apporte la nourriture intellectuelle, sous forme d’informations, d’enquêtes et d’analyses, qui les change en citoyens. L’office du journaliste - informer et analyser - reconstitue le climat permettant la réappropriation de l’activité de contrôle par les citoyens. Là se situe son rôle politique.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]