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Carte blanche

Les Jeux paralympiques et les médias

par Robert Redeker

Réservés aux athlètes handicapés, les Jeux paralympiques méritaient une attention différente de celle qui leur a été consacrée. Les médias se sont empressés d’entourer ces rencontres sportives d’un bavardage les noyant dans des considérations vaguement moralisatrices. À l’aune de ce discours caoutchouteux, une différence de traitement apparaît entre les Jeux pour valides et ceux pour handicapés : seuls les premiers sont vraiment pris au sérieux.

Que vante-t-on dans le discours partout répété sur ces athlètes ? Avant tout : le travail accompli pour ressembler aux athlètes valides. Du coup, on refuse de saisir le handisport dans sa spécificité, on s’acharne à le représenter comme une doublure imparfaite du sport valide. On sous-entend ceci : le sport handicapé est le simulacre du sport en soi, le sport valide. Mieux : le sport handicapé est moins réel que son modèle, le sport valide. Cette déficience de réalité explique le moindre intérêt journalistique pour les performances des Jeux paralympiques et la substitution d’un vague discours idéologique sur les valeurs à la relation précise sur l’événement. Quand les Jeux olympiques valides sont l’occasion d’informer, les Jeux paralympiques sont l’occasion de dissertations fumeuses sur les valeurs.

illustration : Laurence Guibaud
illustration : Laurence Guibaud

On n’accepte les sportifs handicapés que dans la mesure où ils cherchent à ressembler à des sportifs valides. Plus généralement, on ne trouve les handicapés sympathiques qu’à partir du moment où ils travaillent d’arrache-pied à échapper à leur condition. La sympathie des médias, lorsqu’il est question des Jeux handisports, est en vérité une sympathie pour le contraire de ce que les handicapés sont : pour la force, pour la volonté, pour le désir de victoire, de triomphe. À l’opposé de cette propension à la négation, Pascal écrivit une « Prière à Dieu pour le bon usage des maladies » suggérant que la faiblesse, le handicap et la maladie sont aussi des expériences humaines dotées d’une valeur propre, reconnaissance niée par l’exaltation de la force paralympique. Bien loin de Pascal, l’époque actuelle suppose qu’il n’y a aucun bon usage possible de la faiblesse, qu’il n’y a de dignité que dans la force.

Les médias passent à côté d’un autre trait du handisport : ces êtres humains réparés, exhibant leurs prothèses, auxquels ont été ajoutées des pièces détachées, dessinent en creux l’homme du futur. Rien n’interdit de voir en eux des prototypes. La différence entre eux et nous autres, hommes et femmes valides, tient en ce point : nous vivons pour la plupart avec les organes qui nous ont été donnés par la nature à notre naissance, qui ont crû et qui dépérissent sous l’effet du vieillissement naturel. Autrement dit, notre unité corporelle est encore naturelle, quand les sportifs handicapés, comme ce fascinant sprinter aux deux demi-jambes artificielles Oscar Pistorius, vivent déjà dans une époque future, celle des hommes bricolés. Un jour prochain, les valides seront comme les handicapés d’aujourd’hui : reconstruits, réparés, régénérés. Les handisportifs sont des éclaireurs d’une forme de l’homme à venir.

Le refrain sur l’effort, les valeurs, le courage qui, dans les médias, a pris la place d’une attention véritable aux Jeux paralympiques, appelle deux remarques. Il témoigne d’un appauvrissement du regard sur l’homme en ignorant ce que le handicap peut mettre sur le chemin d’une expérience de l’humain interdite aux valides. Et il occulte ceci : les Jeux pour handicapés revêtent une importance anthropologique plus grande que les Jeux pour valides, les champions handisports étant des pionniers. Pistorius, vainqueur du 100 mètres handicapés, nous en dit beaucoup plus sur l’humanité que Bolt, vainqueur du 100 mètres valides.

Dernier ouvrage paru : « Le sport est- il inhumain ? », aux éditions du Panama, juin 2008.
Dernier ouvrage paru : « Le sport est- il inhumain ? », aux éditions du Panama, juin 2008.

 
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