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Décryptage

Les Lieux communs de la critique littéraire

par Jean-Michel Boissier et Hervé Lavergne

Ce petit lexique a été compilé à partir de la lecture des quotidiens, des magazines d’actualité et des magazines culturels des seuls mois de novembre et décembre 2004. Vous vous amuserez à le vérifier et à le compléter en vous reportant à vos rubriques littéraires favorites...

Comment expliquer la surabondance du cliché dans la critique littéraire ? Le journalisme vise la clarté et la simplicité, tend vers le résumé et la conclusion - alors que la littérature, de nature complexe et secrète, reste réfractaire à toute tentative de se laisser réduire. En appliquant ses grossiers outils à cet objet fuyant, le journaliste-critique s’efforcera toujours de ramener l’inconnu vers le connu, d’éclairer ce qui demeure mystérieux, de dire ce qui est tu ou suggéré, bref de trouver la formule choc alors que s’approche l’heure du bouclage. De son rabot tomberont en copeaux abondants les deux figures de style où s’illustre par excellence le cliché : la métaphore, musicale, culinaire, guerrière... et l’hyperbole - comme s’il fallait en permanence forcer le trait pour figer et circonvenir cette matière insaisissable...

Si ces explications charitables ne vous convainquent guère, on conclura avec cette citation quelque peu désabusée : « Oh ! comme il est reposant de se laisser guider de temps en temps, tel un aveugle par son chien, par un bon vieux lieu commun. Quel confort ! On peut dormir tout en écrivant, c’est l’écriture (et la lecture, alors !) en business class. » (Olivier Rollin, « Suite à l’hôtel Crystal », Le Seuil 2004)

A

Aficionados : Ex. : « pour aficionados ». Se dira, en parlant d’un auteur estimé, d’un ouvrage de jeunesse insignifiant « où l’on perçoit la germination de l’œuvre future », d’un nouveau livre complètement raté, ou bien de documents « inédits » arrachés aux griffes des exécuteurs testamentaires : ébauches, lettres, notes de blanchisserie.

Agon : Vocabulaire du vertige, de la transe. On ouvre des gouffres sous les pas du lecteur, sa conscience est abolie, etc. D’un grand usage (voir le dernier Villepin).

B

Baroque : Adjectif exclusivement réservé aux auteurs d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, tous poussés dans la marmite bouillonnante du baroque par le patriarche Gabriel Garcia Marquez. De la même façon, on célébrera la « faconde » des écrivains africains, ces conteurs intarissables, accroupis sous leurs grands arbres...

Brûlant : Paradoxalement, s’applique plus souvent à l’essai, genre réputé froid, qu’aux plus torrides des confessions pornographiques, qualifiées alors volontiers de « glacées » ou « glaçantes ».

C

Ciselé : « Finement ciselé », se dit des formes courtes et bâclées : fragments, nouvelles, aphorismes et autres mignardises.

Clé : « Une des clés du roman nous est fournie chapitre 3... » Celle-ci n’ouvre alors que des portes grandes ouvertes.

Complicité : Lorsque l’auteur tape sur l’épaule du lecteur en lui postillonnant au visage, on parle de la « secrète complicité » qui se noue entre les deux compères.

D

Décapant : La gratounette littéraire a bon dos : elle s’applique aussi bien aux genres, aux styles, aux idées, aux sentiments...

Dépouillé : Une écriture est dépouillée lorsqu’elle est effectivement réduite au squelette sujet-verbe-complément. Quand la phrase comporte plus de cinq mots, s’enrichit ici et là d’un adjectif ou d’un adverbe, on parle plus volontiers d’un style luxuriant.

Dynamite : Se dit d’un ouvrage ou d’un auteur qui ébranle quelques conventions (ex. : la famille), mélange deux ou trois genres littéraires (ex. : le drame et le comique), risque quelques effets stylistiques (ex. : phrases sans verbe).

E

Ecrivain : Quand on est à court d’idées, de mots, de temps, d’espace, de début, de milieu ou de fin, voilà la cheville absolue : « Un tel est un écrivain », « Voilà un écrivain », « Saluons la naissance d’un écrivain ».

Eloge : S’il est vibrant, il célèbre des vertus positives : l’amitié, le courage, la fidélité. Mais, le plus souvent, l’éloge gagne à être paradoxal, et encense alors nos parts secrètes, obscures, voire maudites. Eloge de l’imprévoyance, de la folie, de l’insincérité, en littérature toutes nos tares deviennent richesses.

Emblématique : Terme lui-même « emblématique » de la rhétorique du symbole et du signe, où s’abreuve et s’ébat toute critique littéraire un peu moderne.

Entre... : Entre cocasserie et drame, entre rires et larmes, entre rédemption et damnation, entre Tintin et le marquis de Sade, entre tout et son contraire, le critique paresseux trouvera toujours un espace confortable pour souffler un peu et allumer une cigarette. (Voir aussi oxymoron).

Evénement : La dernière œuvre d’Hergé (ou du marquis de Sade) ne saurait être qu’un événement, dont on ne pourra que se féliciter.

Exil : A défaut d’exode de la faim ou de bannissement politique, se pratique « intérieur » (voir Oxymoron) dans les petits romans égocentriques de saison.

F

Féroce : Il est toujours judicieux d’apprécier la « plume féroce » d’un confrère, qu’elle vous épargne (tant mieux) ou non (vous êtes beau joueur).

Formidable : Le plus souvent « une formidable leçon d’écriture », dont on ne sait si elle vaut pour le critique.

H

Haleine et haletant : Deux jumeaux légèrement incestueux : un « suspense haletant qui vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière page ».

Hanter : Une histoire qui vous « hantera longtemps » vaut toujours mieux qu’un récit « fantomatique ».

I

Improbable : La rencontre improbable entre Tintin et le marquis de Sade. (Voir aussi « Entre... » et « oxymoron »).

Inimitable : Un adjectif aimable pour honorer un style ou une manière désuets.

L

Labyrinthe : A évoquer lorsqu’on croit repérer une lointaine allusion (un clin d’œil) à Borges, ou lorsque l’on n’y comprend rien.

Leçon : « Une leçon de vie » résume généralement un ouvrage où il est question de mort ou de maladie mortelle, d’emprisonnement, de misère, d’exil, d’exode, d’extermination.

Limpidité : Associé le plus souvent à « sincérité » et « simplicité » : le trio infernal de la critique littéraire, dont on se défendra en citant Nabokov fustigeant les « progressistes de New York » : « Quand il atteint certains sommets, l’art est formidablement trompeur et complexe. »

M

Magie : Le répertoire de la magie est abondant : fantasmagories qui ensorcèlent le lecteur, jeux de miroirs qui l’étourdissent de leurs faux-semblants, et autres tours de passe-passe littéraires. Le critique se méfiera de la poudre aux yeux afin de ne pas passer lui-même pour un illusionniste.

Miroir : Toujours « tendu » à l’une de nos faiblesses, ou plus généreusement à notre époque.

N

Note : « Dès les premières notes, on reconnaît la petite musique de... ». Pour que ces notes soient (puissamment) orchestrées, il y faut un roman d’une certaine ampleur (à partir de 400 pages).

O

OLNI : Cet « Objet littéraire non identifié » est bien commode pour s’éviter de classifier un livre, qu’il soit ou non de science-fiction.

Oxymoron : Figure de style qui associe deux termes antagonistes. La bénédiction du critique paresseux : « modeste et ambitieux », « triste et gai », « diablement humain », « rêve éveillé », « exil intérieur » (voir aussi ce terme).

P

Pièges : Un grand nombre de joyeux farceurs nous font tomber dans leurs pièges, avec l’aide de critiques complaisants : les pièges de l’amour, de la mémoire, du temps...

Plume : Immanquablement « portée dans la plaie », à la suite d’Albert Londres et du journalisme de combat ; la formule s’applique à toute dénonciation, y compris des magouilles dans les milieux de l’épéisme.

Prophétique : Terme appliqué en général à un exercice littéraire et journalistique de haute volée : la prévision du passé.

Prouesse : Le vocabulaire de la prouesse salue des monuments, des tours de force, des exploits et autres morceaux de bravoure. Pour apprécier à sa juste valeur cette démesure, on mesurera avec précision le nombre de pages, de volumes, de personnages, etc.

Pudique : Souvent associé à grave, décrit toute espèce de déballage exhibitionniste et médiatique.

Q

Quête : Tout livre ayant un peu d’ambition est nécessairement une « quête » (de soi-même, du beau, du vrai, du bonheur, du coupable, du dernier mot, du Goncourt...).

R

Rare : « Une qualité d’émotion rare », « un auteur rare » incitent à la méfiance : n’indiquent-ils pas un tirage et un lectorat également rares ?

Reproches mineurs : « Mais ce ne sont que reproches mineurs... » résume une impitoyable recension de fautes contre le goût, la vraisemblance et la grammaire.

Retour : Les films hollywoodiens ont leurs « sequels », la littérature française a ses retours : à soi, à la Révolution, à la nouvelle, à Freud... Variante : revisiter.

S

Saga : Désigne une histoire de grand format et convenablement narrée, avec son quota de péripéties et de retournements. Quand elle devient « immense » ou prend « des accents d’épopée », il convient de se munir d’un matériel de survie. (Voir aussi Prouesse).

Solaire : Qualifie l’incandescence d’un style. Ne pas se tromper d’astre : lunaire désigne tout autre chose.

T

Tambour battant : Qu’elle s’applique à un essai politique, un roman de plage ou la confession d’une animatrice télé, la formule désigne généralement la vitesse à laquelle on consomme l’objet plutôt que ses prouesses narratives ou stylistiques.

Titre : On détournera ou parodiera le titre d’une œuvre classique pour montrer qu’on a tiré profit de ses études secondaires : « un Voyage au bout de... (n’importe quoi) », « une Comédie inhumaine », une « Odyssée de l’absurde », etc.

V

Voix : Annule et remplace avantageusement le « style », le « ton », la « personnalité » et toute description un peu précise d’un auteur et de son œuvre ; en ce sens, s’apparente à l’antique « cuisse » dont on affublait les vins.


 
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