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Carte blanche

Carte blanche à Philippe Muray :

"Les bons clients"

Une question qu’on ne me pose jamais, c’est pourquoi on ne me voit pas à la télévision. Je ne me fais certes pas souvent « interviouver », mais assez tout de même pour avoir remarqué qu’on ne pense pas à m’interroger à ce sujet. Ce qui est logique : il faudrait un temps fou pour s’intéresser à ce que les gens s’abstiennent de faire. Ou évitent de faire. Ou préfèrent ne pas. On a bien assez de pain sur la planche avec ce qu’ils font. Et, de toute façon, ce qu’ils ne font pas, on ne s’en aperçoit même pas. D’ailleurs, je suis persuadé que tout le monde croit que je passe à la télévision comme tout le monde, puisque tout le monde y passe. Et pourtant je n’y passe pas. Enfin disons tous les quinze ans, ce qui ne risque pas de faire de moi un « bon client ».

Cette formulation, « bon client », revenait sans cesse dans un récent portrait télévisé de Besancenot, trotskiste à bicyclette. Tous les témoignages concordaient : on pouvait en dire ce qu’on voulait, mais Besancenot était un bon client. Les hauts médiatiques qui s’exprimaient ainsi parlaient en connaissance de cause : un peu à la manière de ces « patrons » de l’Empire romain dont la puissance était d’autant plus visible qu’ils entretenaient une nombreuse clientèle faite d’obligés qui les escortaient partout et auxquels, chaque matin, ils distribuaient la sportula (expression qu’on peut traduire par panier-repas). Les potentats médiatiques du nouvel Empire ne connaissent plus que des clients, bons ou moins bons, et le temps d’antenne qu’ils leur accordent est leur sportula plus ou moins bien garnie. Quand quelqu’un n’est pas client, ils ne le voient même pas. En quoi ils ont raison, puisque le système a dévoré tout ce qui pouvait encore naguère lui demeurer extérieur ; et qu’il n’y a plus de différence notable entre qui passe et qui ne passe pas à la télévision. D’où la naïveté de ceux qui ressentent une quelconque satisfaction d’y avoir été vus, comme si cela les distinguait des autres. Symétri-quement, ceux qui n’y passent pas ne peuvent pas non plus en déduire la moindre fierté puisque personne ne s’en aperçoit ; ils n’ont donc aucune chance non plus à rester anonymes.

La machine tourne, et même ceux qui ne sont pas clientélisés font partie de cet immense troupeau aux yeux de qui la terre promise médiatique se gagne au prix de l’exhibitionnisme le plus enthou-siaste. C’est cela, un bon client, c’est-à-dire tout le monde, et il est bien trop tard, dans ces conditions, pour essayer de commencer à expliquer pourquoi on ne vous voit jamais à la télévision puisque personne ne vous croirait. Trop tard pour tenter d’aligner l’ensemble des raisons pour lesquelles il ne faut jamais parler à la télé, surtout lorsqu’on vient de publier un livre et qu’on vous demande d’aller faire la tournée des plateaux et des studios. Trop tard pour les arguments rudimentaires (« quand un plombier a fini de poser un bidet dans une salle de bains, est-ce qu’on le force à en parler à la télévision ? non, on ne lui demande rien, on le paie et il s’en va ailleurs poser de nouveaux bidets ») ou tautologiques (« quand un livre est terminé, il est terminé, c’est aux autres de s’en occuper s’ils en ont envie »), comme pour des considérations plus sophistiquées sur l’hégémonie du système et l’impossibilité ou le ridicule qu’il y aurait, lorsque précisément on a choisi ce système comme objet d’investigation, à aller expliquer en son sein ce que l’on a voulu faire : un peu comme quelqu’un qui aurait étudié le fonctionnement de la mafia et viendrait exposer ses conclusions devant les représentants de l’Organisation.

Trop tard pour cela comme pour tant d’autres choses. A force de répéter et de répéter encore, de cette vieille voix infatigable, unanime et multiple, en même temps inquiète et assurée, et même pas enrouée par plusieurs décennies de vocalises triomphantes, qu’ils sont inéluctables, les médias le sont devenus. Leur érotomanie elle-même (leur impossibilité pathologique de penser qu’ils ne sont pas aimables) les fait planer hors de portée de tout examen et de toute critique. Ils sont inéluctables, en effet, comme le grand tombeau aux alouettes qu’ils sont. Inéluctables comme la mort puisqu’il n’y a que la mort, sur cette terre, qui est inéluctable, alors que tout le reste peut être éventuellement corrigé, changé, dévié de sa trajectoire. A condition qu’il y ait un reste, c’est-à-dire quelque chose qui résiste à l’inéluctabilité médiatique. Ce qui n’est pas sûr du tout. Mais faire le pari de ce reste est le seul moyen de ne pas finir en client, donc en victime, du grand tombeau à paillettes.

Derniers ouvrages parus : « Festivus Festivus » aux éditions Fayard - 2005 et « Moderne contre moderne - Exorcismes spirituels IV » aux éditions Les Belles Lettres - 2005.


 
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