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Vie publique

Carte blanche à Alain Rémond :

"Les boules déboulent"

Un des supplices du téléspectateur (parmi les nombreux supplices qui lui sont infligés), c’est de devoir subir, en attendant l’émission qu’il a choisi de regarder, une rafale de ce qu’il faut bien appeler, faute de mieux, des programmes, dont la brièveté est la qualité principale (pour ne pas dire unique). Je pense, en particulier, à ces sketches ou saynètes sponsorisés par des grands distributeurs ou des assureurs, censés nous raconter des histoires édifiantes et exemplaires, à la façon de celles de feu Oncle Paul, jadis, dans Spirou. C’est de la pub qui veut se faire passer pour autre chose que de la pub. De la pub citoyenne, écologique, sociétale, tout ce que vous voulez. De la pub à message. La pire.

Le hasard fait que, souvent, dans cette succession d’attrape-gogos (pour rester poli), je tombe sur la quintessence du degré zéro de la télévision : le tirage du Keno. Avouons-le : la contemplation de cette non-émission confine à l’expérience métaphysique. En ouverture, une jeune femme, souriante comme il convient de l’être, nous rappelle que, lors du précédent tirage, le gagnant a gagné tant de milliers d’euros. Puis elle nous annonce que, « sans plus tarder », on va procéder au tirage du jour, en direct et, bien entendu, sous le contrôle d’un huissier. Je n’ai jamais vu l’huissier en question. Existe-t-il vraiment ? A quoi ressemble-t-il ? Que contrôle-t-il exactement ? Comment s’y prend-il pour contrôler ? Que se passerait-il si, lors de son sourcilleux contrôle, il constatait une anomalie voire (horreur !) une malversation ? Mystère et boule de gomme.

Et justement, les boules déboulent, chacune portant un numéro. La caméra quitte la souriante jeune femme et se concentre sur la machine à cracher les boules. Attention, c’est parti ! L’une après l’autre, les boules élues sortent du lot et se mettent gentiment en rang, sous l’œil fasciné de millions de téléspectateurs tâchant de contrôler leur tachycardie. Pendant ce temps, en voix off, la jeune femme annonce chacun des numéros gagnants, pour le cas où on ne saurait pas lire tout seuls. Ce qui fait mes délices, c’est le ton qu’elle utilise pour s’acquitter d’une tâche aussi ingrate. Elle pourrait annoncer les numéros à la queue leu leu, bêtement, d’un ton neutre et monocorde. Mais non ! Chaque numéro a droit à une inflexion particulière, destinée à le mettre en valeur, à l’isoler au milieu des autres. Parfois la voix monte, parfois elle descend, parfois elle est égale, parfois elle est abrupte, parfois elle est doucereuse, parfois elle chantonne, parfois elle minaude, parfois elle claque, parfois elle soupire...

illustration : Dominique Cartier
illustration : Dominique Cartier

Cette fascinante vocalise dans la litanie des numéros du Keno est en réalité une leçon de philosophie. C’est pour signifier que chaque numéro a sa vie propre, que chaque numéro est différent des autres, bref : que chaque numéro a sa chance, au milieu de tous les autres numéros. La voix du Keno est une proclamation en faveur de l’égalité des chances, dans le respect de la personnalité et de l’individualité de chaque numéro, pris un par un. Le 17 n’est pas le 42, le 53 n’est pas le 24, qui lui-même n’est pas le 35. Et n’oublions pas le 8 ou le 10, qui n’ont rien à voir ! La voix donne vie à chacun d’entre eux, lui confère une identité propre. Chaque soir, la jeune femme du Keno fait des prouesses pour délivrer son message. On sent bien que, pour elle, c’est une question de vie ou de mort. Tous ces numéros sont ses petits protégés, il est hors de question qu’elle s’en balance, qu’elle s’en désintéresse, qu’elle les laisse choir dans l’eau glacée de sa froide indifférence.

Le Keno est la métaphore de la vie : beaucoup d’appelés et peu d’élus, dans la loterie du destin ! Mais la jeune femme, telle une Parque bénéfique, fait son office : l’injustice du tirage au sort est adoucie, chaque soir, par cette voix qui psalmodie sa litanie comme une prière, sous le regard invisible du Grand Huissier qui contrôle tout. Vous allez regarder la télévision autrement...


 
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