Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°12 > Les éléphants et la porcelaine
Edito

Les éléphants et la porcelaine

La "guerre au terrorisme" et l’obsession sécuritaire qu’elle propage rendent peu à peu acceptables toutes sortes de restrictions. Y compris dans les médias. S’il faut se déshabiller avant de monter dans un avion, se défaire d’un biberon louche ou d’un dentifrice délictueux, les portails ne tarderont pas à couiner pour dénoncer le porteur de nouvelles. Il nous semble parfois qu’on prépare les esprits à trouver naturelle cette absurde anticipation.

A la répression brutale des tyrans s’ajoute désormais la vertueuse coercition de démocraties qui ont fait de la précaution un principe, donc un devoir indiscutable. Dans son expression la plus douce, cela donne les appels réitérés à la "prudence", au "sens des responsabilités", au respect de ceci et de ceux-là. Bien sûr, il n’est pas question de s’en prendre au droit d’informer, mais on sent bien que ce dernier - c’est le cas de le dire - est plus ou moins ouvertement invité à se soumettre à des intérêts supérieurs.

S’il convient de se garder de ses ennemis, faudra-t-il aussi se charger de ses amis ? Au sein même de la profession se font jour le doute pernicieux, la mise en cause lancinante, voire le défaitisme. Le doute est utile quand il est fécond, disait Elie Faure, et il n’est jamais mauvais de se remettre en cause. Cet examen de conscience serait donc salutaire si l’on y reconnaissait, en creux, la défiance générale dont il vient d’être question. Les coups de semonce à répétition, les mises en garde, les procès d’intention produisent d’autant mieux leur effet corrosif qu’ils s’appuient sur d’indéniables bévues et des ratages d’anthologie.

Quand on a failli, l’estampille "lynchage médiatique" appliquée à la moindre révélation, l’accusation d’"irresponsabilité", accolée à un propos tant soit peu pugnace, sont de nature à aiguiser le sentiment de culpabilité. Et si, non contents d’être des indigents économiques à la merci d’une charette de passage, nous étions par surcroît des malfaisants, incontrôlables et arrogants ? Et si les journalistes se comportaient comme des éléphants dans un magasin de porcelaine ? Pourquoi pas, en effet ? Sauf à dire qu’au bout du compte la porcelaine, elle, n’est pas une espèce menacée...

Sur le chemin très fréquenté de la repentance, on s’adonne à l’usage personnel du cilice ou de l’anathème confraternel. Puisqu’il s’agit d’un combat douteux, d’un travers périmé, expions courageusement. Et abandonnons le terrain : d’un côté à la com’, de l’autre au blogging matinal, tellement plus frais, tellement plus tendance et exempt de toute règle. Un confrère recommandait récemment d’apprendre à nager dans le sens du courant. C’est précisément le conseil que Balzac donnait, non aux esprits libres, notez bien, mais aux carriéristes. Allons ! Le débat n’est pas clos. Tant mieux : un bon vieux débat discordant est, en définitive, moins pénible à entendre que la basse continue de la déploration.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]