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Décryptage

"Les journalistes sont-ils productifs ?"

par Jean-Michel Boissier et Fabrice Rebois

Existe-t-il un rapport entre la crise de la presse et le temps de travail des journalistes ? Pas si simple.

« Onze semaines de vacances ! Eh bé, ils ne s’ennuient pas ! » On a beau multiplier les micros-trottoirs pour varier les réactions du tout-venant, seul le vocabulaire exclamatif change. Onze semaines par an, c’est en effet le total moyen de temps libre (congés annuels + RTT + récupérations) dont bénéficient les journalistes titulaires dans la presse parisienne, depuis la négociation et la mise en application des lois Aubry. Alors, des privilégiés qui se la coulent douce, les journalistes ? Et cafteur et gaffeur, cet article ? Par certains côtés, peut-être...

Au moment où la presse quotidienne, particulièrement sous sa forme dite « nationale », se bat contre la mort (France Soir), ouvre largement ses « guichets de départ » (Le Monde, Libération), tente de limiter son érosion à coups de nouvelles formules (Le Figaro, Le Monde) et de nouveaux « concepts » (Libération), ou se fait gratuite et promeut un nouveau modèle économique (20 minutes, Métro devenu leader des quotidiens nationaux en Suède), peut-être serait-il bon de poser, au-delà de la banale comptabilité des jours travaillés, une simple question : que produisent exactement les journalistes de la presse écrite ?

La réponse est digne de Fernand Raynaud : un certain nombre de feuillets... Au fil du temps, des responsables de journaux, pas toujours sortis des écoles d’épicerie (pardon, de commerce), ont voulu en avoir le cœur et les comptes nets et quantifier la production de leur rédaction. Malgré nos efforts, nous n’avons pu mettre la main sur ces études, mais nous avons au moins obtenu le résumé oral de l’une d’elles, remontant à une demi-douzaine d’années : elle concluait que les grands reporters étaient les moins productifs et que le commentateur de tennis (on jouait Wimbledon à ce moment-là) l’était le plus ! Inutile de dire que l’objet, comme ceux qui l’ont précédé ou suivi, a été prestement enterré sous six pieds de papier, avec malédiction syndicale incorporée.

Car on n’aime pas beaucoup, chez les syndicalistes de la profession, le « rapport homme-page ». François Boissarie, secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) pendant plus de 20 ans, s’indigne : «  Il y a toujours un responsable administratif ou financier pour dire : le budget de la rédaction est tant, nous sommes tant et nous produisons tant, donc je divise par tant... Le journalisme, ça ne fonctionne pas à la productivité ! »

Ah ! comme il était beau le journalisme d’avant, quand il évoluait entre ascèse (Le Monde de Beuve-Méry) et grande vie (le France Soir de Lazareff) avec toutes les formes intermédiaires, mais en ne comptant jamais ni son temps ni ses lignes... Un homme de presse émérite et nostalgique se souvient de ses débuts dans la presse quotidienne régionale dans les années 60 : « C’étaient des journées de 12 heures, on ne quittait jamais avant minuit ; le samedi, je venais découper les dépêches et le dimanche bâtir la une du lundi ; le tout pour un salaire d’instituteur. Après 68 et les accords de Grenelle, la presse s’est fonctionnarisée, on est entré dans un monde d’horaires ! » Dans sa bouche, cela sonne comme « horreurs ».

Fonctionnaires, le gros mot est lâché aussi par un récent responsable du très égrotant France Soir : « Sur 70 journalistes, avec 2 mois de vacances et 18 jours de RTT, je n’en avais en permanence que 30 de disponibles. C’est ingérable ! Heureu-sement, j’avais de nombreux permanents, ainsi que des pigistes, qui se remuaient les fesses et qui aimaient leur métier. Car journaliste, c’est quand même antinomique de fonctionnaire, non ? » Sans doute, mais rappelons la définition antinomique que donnait de cette engeance Henri Guernut, rapporteur de la première loi sur le statut des journalistes en 1933 : « Tout à la fois écrivains ou artistes et employés salariés. » Et en tant que tels, l’usage constant veut en France qu’ils soient « mal payés mais libres » (un éditeur). Tout du moins depuis les lointaines ordonnances de 1944 qui ont accrédité la noble idée que la presse n’était pas un instrument de profit commercial mais un véritable service public. Un patron de groupe fraîchement retraité, qui se revendique toujours de gauche, le résume abruptement, quoique anonymement : « Il y a beaucoup de journalistes et de journaux, Le Monde par exemple, qui se considèrent toujours comme un service public. Et les actionnaires n’ont jamais vraiment considéré que la presse devait intégrer des facteurs de productivité. Comment expliquer, sinon, que les 170 journalistes du Monde il y a 15 ans produisaient plus de pages que les 300 d’aujourd’hui ? » Il répond lui-même : «  Par le service public plus le confort social. »

A commencer par le confort social des patrons. Car, face à ces « écrivains ou artistes » naturellement individualistes, sarcastiques et grandes gueules, face à des syndicats volontiers maximalistes et partageux (« Y’a de la thune ! » entendait-on à la grande époque du Livre), face aux pouvoirs publics qui ne renâclent pas trop à distribuer avantages et subventions à ces acteurs influents, les dirigeants des journaux, souvent journalistes eux-mêmes, ont une tendance naturelle à laisser filer : « Quand il y a de l’argent, on le distribue au lieu de rationaliser les structures ou de moderniser les équipements, commente le sociologue des médias Jean-Marie Charon. On est dans un secteur à la gestion sous-développée où tout le monde se tient par la barbichette. Si les dirigeants avaient expliqué les enjeux au lieu de se battre jadis contre la télé, et hier contre les gratuits, ils auraient une autre légitimité à l’heure des crises. »

« Les études de productivité ont toutes été enterrées sous six pieds de papier, avec malédiction syndicale incorporée. »

Une crise, il y en a justement une à Libération, comme on sait. Au moment de l’application des lois Aubry, les accords d’entreprise ont privilégié, au dire de Louis Dreyfus, directeur général, « une interprétation large et généreuse du temps de travail ». Résultat : 22 jours de RTT et 6 jours de récupération par an, d’ailleurs étendus à l’ensemble du personnel. « A cette époque, tout le monde a fait pareil sans se poser de questions, nous nagions en pleine euphorie publicitaire. C’est d’ailleurs la seule période où Libé a gagné de l’argent, entre 1995 et 2000. » Mais voilà, la pub a, depuis lors, fui vers le Net, les jeunes lecteurs vers les gratuits et les moins jeunes vers le multimédia ou le nonisme. Avec le personnel qui reste (85 sur 344 sont partants, dont 30 journalistes), il faut maintenant mettre en musique la nouvelle partition de Serge July : le « bi-média ». Et cela, reconnaît courageusement Louis Dreyfus, « ouvre nécessairement la question de l’organisation du travail, de l’implication et de l’investissement personnel des journalistes ».

Ah ! ils ont bien changé les journalistes ! Certes, ils ont 40 ans d’âge moyen à Libé, 45 ans au Monde ou au Figaro, mais ceux qui arrivent ont massivement changé de sexe - ce sont à plus de 60 % des femmes -, de statut - pigistes corvéables et « bouclables » à merci - d’idéal - parlez du prestige de la presse et du statut professionnel dans les écoles de journalisme ! - et de temps : « Les jeunes sont issus de la génération des loisirs, de la consommation, ils utilisent volontiers la RTT », soupire avec compréhension un éminent DRH.

François Boissarie reste serein : « Il n’est pas anormal d’avoir des vacances en plus, car les journées des journalistes sont très longues. Mais c’est vrai que parfois les équipes ont du mal à s’organiser pour que chacun puisse prendre ses congés... » C’est un euphémisme. Mais au fait, les journées des journalistes, qui sont pour la plupart des cadres, sont-elles vraiment plus longues que celles de la plupart des cadres du secteur privé, qui travaillent au moins 20 jours de plus qu’eux (selon le syndicat de la PQR, ses journalistes travaillent de 185 à 190 jours par an) ? Et d’ailleurs, à quoi bon tant de temps libre si on ne peut pas en profiter, ce qui est le cas de nombreux rédacteurs ou chefs de service, qui en sont réduits à essayer de « revendre leur RTT », comme au Figaro, ou à stocker leurs congés en souffrance pour partir plus tôt à la retraite, comme au Monde ?

« La presse est devenue une activité de luxe qui doit produire de la lecture à forte plus-value d’information, d’intelligence et de travail. »

« Productivité, complice de l’inhumanité » ? Ce slogan, inscrit au pochoir sur le trottoir devant une banque des Grands Boulevards parisiens, ancien quartier de la presse, résume bien le dilemme : aujourd’hui, tout le monde dans la PQN et la PQR, des patrons aux journalistes en passant par les organisations des uns et des autres, sait bien qu’une éventuelle réorganisation du temps de travail, comme dans les autres secteurs économiques, n’est qu’un élément d’une réflexion et d’une négociation globales. Mais à l’heure du Net et des gratuits, la « grande presse » n’est plus seulement une forme de service public qui produit des signes et des feuillets, aussi prestigieux soient-ils. Elle est devenue une activité de luxe qui doit produire de la lecture, à forte plus-value d’information, d’intelligence et de travail, donc de qualité supérieure et égale quels que soient le jour ou la saison. C’est comme cela aussi qu’on défend la liberté et l’indépendance de la presse.

Regardons donc de plus près encore comment fonctionnent les grands journaux de nos voisins, El Pais, The Guardian, Frankfurter Allgemeine Zeitung, la Repubblica et les autres, et même - horresco referens - les gratuits. Et souvenons-nous de « l’été de la canicule », ou de « l’agression du RER D » en juillet 2004 : comme les ministères, certaines rédactions étaient désertées à ce moment-là. Et ça s’est lu.


 
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