A l’horizon d’une génération, le futur n’est souvent que la caricature du présent, amplification exacerbée de traits ou extrapolation, sans surprise, de tendances d’ores et déjà décelables, pour qui veut bien y prêter attention, dans notre quotidien. Entre leur apparition sur les paillasses des laboratoires de recherche et leur disponibilité dans les gondoles des hypermarchés, les technologies se développent, imperturbables, sur un cycle incompressible de trente ans. Les changements économi-ques et politiques sont encore plus lents : il a fallu plus du double de ce temps pour que les peuples concernés se défassent de l’aberration marxiste-léniniste. Quant aux attitudes mentales et morales, elles sont si désespérément figées qu’un Leroi-Gourhan a pu décrire Homo sapiens comme un « fossile vivant » n’ayant guère changé depuis l’époque où il traquait le mammouth.
Ainsi les évolutions qui donneront leur visage aux médias de 2024 sont-elles déjà largement amorcées. Commençons par le plus périphérique - l’enveloppe charnelle sous laquelle ils se présenteront. Elle sera l’aboutissement du processus continu de métissage par lequel les technologies accroissent sans cesse leur emprise sur leur environnement, processus auquel nous devons par exemple, au croisement du bon vieux téléphone Bell et de la vénérable lampe radio Edison, nos chers téléphones mobiles. Les chimères résultant de ce crossing over frénétique combineront les gènes de quatre technologies, les réseaux de télécommunications à très haut débit, les transmissions sans fil, le multimédia et l’encre électronique. Laissé-pour-compte dans l’opération : le menu peuple des professionnels du papier - imprimeurs et autres ouvriers du Livre - au profit de la corporation montante des webmasters infographistes multimédias. Extinction programmée, à propos de laquelle ne se pose qu’une question : la Guerre des protes aura-t-elle lieu ? L’agonie de la profession s’accompagnera-t-elle de violents soubresauts, à l’image de l’insurrection des canuts de Lyon, ou assistera-t-on à son extinction silencieuse, à l’instar de ces caissiers de banque, liquidés en douce par nations entières dans l’irrésistible ascension de la carte de crédit ?
Sur une durée de vingt ans, l’évolution des contenus est aussi aisément prévisible que celle des médias qui sont leur support. Elle dérive de l’application d’une loi empirique liant le rapport signal/bruit d’un message à la largeur de bande du canal par lequel il transite : la quantité d’information utile d’un message est inversement proportionnelle à la capacité de son vecteur. Loi dont il suffit, pour vérifier sa justesse, de surfer sur son réseau préféré : jamais les moyens de diffusion de la pensée n’ont été aussi puissants, et jamais la pensée aussi creuse. Par comparaison, les tablettes cunéiformes de Mésopotamie étaient des monuments de densité. A terme, donc, la capacité des médias tendant vers l’infini, la quantité de pensée véhiculée tendra vers zéro.
« Y a-t-il encore des démocraties si la presse, au moment le plus critique, renonce au ministère du soupçon qui est le sien ? »
Cette dilution de la quantité totale d’intelligence circulant à chaque instant sur les médias s’est opérée en trois temps :
- premier temps, l’adaptation des messages aux contraintes techniques et économiques des canaux sur lesquels ils s’expriment. Le business model des industries de l’information allie une forte intensité capitalistique sur le versant investissement, à une forte dépendance à l’égard de la publicité sur le versant revenus. Cette double contrainte se traduit par l’impérieuse nécessité d’atteindre le marché de masse, et donc par une pression irrésistible à simplifier et pour tout dire appauvrir les contenus ;
- second temps, le modelage des capacités du cerveau humain aux caractéristiques des messages à faible teneur en complexité auxquels il est exposé : le jugement se monnaye désormais en deux valeurs élémentaires (les in s’opposant irrémissiblement aux out...), l’affectivité régresse jusqu’à l’opposition primordiale de sentiments reptiliens (« je kiffe » et « j’ai la haine »), la sociabilité divise le monde en deux camps (« avec nous » et « contre nous », façon G.W. Bush), le langage se fait onomatopée (genre SMS), le raisonnement, tautologie (un chat est un chat, une pipe est une pipe, et tant pis si Magritte prétend le contraire), et le comportement, réflexe conditionné : quand il entend le mot culture, l’honnête homme du XXIe siècle dégaine sa zapette...
Lost in transition : les nuances, les contradictions, les hésitations, les scrupules, les bégaiements, les silences, bref, la pensée. Les dialecticiens, producteurs d’énoncés obscurs, coupeurs de concepts en quatre et autres faiseurs d’embrouilles sont expulsés d’un système qui n’a que faire de leur logique non binaire. Et l’expérience de la complexité - les occasions d’exercer des circuits cérébraux comportant plus de trois neurones - se fait plus rare encore, l’attrition des cerveaux s’aggravant, par défaut d’usage. Le média finit par accoucher de ce dont, de l’aveu même d’un dirigeant de chaîne télévisée, il a plus que tout besoin : de cerveaux réduits à leur plus simple expression, pure collection d’arcs réflexes - une fibre sensorielle, une fibre motrice, sur l’une je te stimule, avec l’autre tu m’achètes ;
- dernier temps, le modelage des cerveaux par les messages qui les imprègnent se double d’un modelage des messages eux-mêmes par les préférences de leurs destinataires. Le modèle actuel en est Google, notre Rétine universelle commune, qui capte pour nous, tout en la filtrant, toute l’information accessible sur le Web, et dont dépend de plus en plus notre expérience du monde : ce que retient la Rétine garde une chance d’être perçu, ce qu’elle rejette n’existe tout simplement pas. PageRank ™, son algorithme de classement, place automatiquement en tête les pages les plus lues, leur conférant une visibilité accrue, qui en retour renforce encore leur position dominante, et ainsi de suite... A l’inverse, des pans entiers du réel sont soustraits à la conscience collective, faute d’avoir su impressionner la Rétine... Dans cette spirale, où le populaire devient toujours plus populaire, et le marginal toujours plus marginal, nul jugement de pertinence ou d’importance : seule compte la vox populi exprimée par le nombre de hits.
Ce qui se confirme ici, c’est une tendance irréversible au couplage des cerveaux humains aux médias qui les alimentent, simple couplage logique pour le moment, mais un jour proche, n’en doutons pas, véritable soudure matérielle qui, par l’évocation directe d’affects sensoriels dans nos lobes frontaux, couronnera l’entreprise de subjugation de l’homme par ses outils à quoi se résume, depuis le biface de silex, toute l’histoire des techniques.
La place manque pour commenter en détail l’ensemble des évolutions qui modèleront les médias de demain. Contentons-nous de désigner les plus saillantes :
- la captation des réseaux de communication par les grandes organisations, institutions étatiques, multinationales, partis politiques, églises ou sectes, avec pour conséquence le brouillage des frontières entre information et communication commerciale, politique ou institutionnelle. La propagande ira directement du producteur à son consommateur, à l’image de ces pseudo-reportages tout cuits, prêts à diffuser, que l’administration Bush distribue dans les salles de rédaction pour vanter les mérites de sa politique ;
- la prolifération subséquente de sources « indépendantes », genre blogs, tout aussi suspectes que les précédentes car elles-mêmes manipulables ;
- la tendance à mettre sur le même pied tout énoncé, quelle qu’en soit la source - rédaction d’un organe de presse réputé, service de renseignement officiel ou officine de désinformation sur Internet ;
- la disparition de toute référence à une quelconque vérité au profit de simples plausibilités, comme ne l’ont que trop illustrée, là encore, l’affaire des armes de destruction massive irakiennes, ou, dans un autre champ, les reportages du procès d’Outreau. A défaut de pouvoir se prononcer sur la réalité d’un fait, on se satisfait de sa recevabilité par l’opinion ;
- la subjugation, enfin, de la démocratie par la communication, amplement démontrée par le comportement de la presse américaine - la « plus professionnelle du monde » - relayant sans réserves la propagande mensongère des néocons lors de la guerre d’Irak. La démocratie serait le meilleur des remparts pour la paix car, nous serine-t-on, les démocraties ne se font pas la guerre. Mais y a-t-il encore des démocraties si la presse, au moment le plus critique (bombarder ou pas ?), renonce au ministère du soupçon qui est le sien ?
Et le journaliste ? On aimerait lui laisser le choix entre résistance dans la clandestinité et collaboration sous les feux de la rampe. Mais l’homme se nourrissant aussi de pain - quoi qu’en disent les Evangiles - on l’imagine bien davantage, hélas, « webmaster infographiste multimédias » mitonnant, au sein d’un service de relations publiques, les spots prêts-à-diffuser qui, en 2024, constitueront l’essentiel de la programmation de la Rétine.
Quant au lecteur, il ne lui restera que le cynisme comme ultime mécanisme de défense.
Jean-Michel Truong est consultant, expert en intelligence artificielle, enseignant à l’Ecole centrale de Paris. Site web : www.jean-michel-truong.net

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


