Mais comment cette vieille petite ville agricole et épiscopale du Bessin, assoupie depuis des siècles entre ses herbages et les rives de la Manche, est-elle devenue le symbole du reportage de guerre et un bastion de la liberté de la presse ? Eh bien, la Manche justement ! Et ses plages normandes toutes proches, à l’assaut desquelles se lança, au petit matin du 6 juin 1944, la plus formidable armada jamais affrétée par l’homme.
C’était le début de l’épique bataille de Normandie grâce à laquelle 1 500 000 soldats américains, britanniques et canadiens commencèrent à débarrasser l’Europe du joug de l’Allemagne hitlérienne.
Première ville libérée de France, le lendemain même du débarquement, Bayeux accueillit cet été-là, dans le tumulte de l’invasion, des dizaines de correspondants de guerre intégrés aux unités combattantes alliées. Walter Cronkite, Robert Capa, Ernie Pyle, Ernest Hemingway et beaucoup d’autres s’y reposèrent brièvement, surpris de la trouver intacte au milieu des ravages environnants. Un miracle !
Et c’est à Bayeux, dès le 14 juin, que le général de Gaulle vint se faire plébisciter par une foule ardente comme le chef naturel du gouvernement provisoire de la France libérée, tuant dans l’œuf l’inacceptable projet américain d’une administration militaire alliée sur le pays.
La petite cité allait désormais devenir une ville de mémoire. Avec plusieurs cimetières militaires, elle se dota vite d’un beau musée de la bataille de Normandie plusieurs fois modernisé par la suite. Elle fut le centre actif d’un émouvant tourisme de « vétérans » alliés revenant sur les lieux de leurs combats et sur les tombes de leurs malheureux camarades.
Chaque anniversaire du débarquement fut l’occasion de cérémonies et de rencontres attirant, en plus des anciens combattants, des journalistes, des historiens et des chercheurs. Et l’idée germa bientôt d’un prix des correspondants de guerre qui prit corps en 1994 pour marquer le 50e anniversaire du 6 juin 1944. Jean Marin, l’homme des « Français parlent aux Français » à la BBC, fut le premier président du jury. En plus du nouveau prix, une stèle fut érigée le même jour en l’honneur des journalistes tués pendant la bataille de Normandie.
Depuis, trois maires successifs, Jean Lecarpentier, Jean-Léonce Dupont et Patrick Gomont, ont poursuivi le projet avec la même foi enthousiaste. Ils ont su convaincre la région Basse-Normandie, le département du Calvados, le Comité du Débarquement, le ministère de la Défense et de nombreuses autres institutions et entreprises de leur accorder leur soutien.
« La Tapisserie de Bayeux constitue certainement l’un des plus magnifiques reportages de guerre de tous les temps. »
Entretenir la mémoire du débarquement de 1944 par la célébration des correspondants de guerre d’aujourd’hui était tout naturel pour Bayeux. La ville, en effet, tire gloire depuis neuf siècles de la possession d’un témoignage exceptionnel sur une autre traversée guerrière de la Manche, mais dans le sens inverse : la conquête de l’Angleterre par le duc Guillaume de Normandie en 1066. Plus connue sous le nom erroné de « tapisserie de la reine Mathilde », cette toile brodée de soixante-dix mètres de long, installée dans la cathédrale de Bayeux lors de sa consécration en 1077 en présence de Guillaume lui-même, constitue certainement l’un des plus magnifiques reportages de guerre de tous les temps. On ne saura sans doute jamais qui étaient le scénariste et les dessinateurs de cette « B.B. » (bande brodée) en cinquante-huit scènes merveilleusement animées. Mais la précision et la vitalité avec lesquelles ils nous donnent à voir la genèse et les préparatifs de l’expédition, la construction des navires, l’embarquement des hommes, des chevaux et des armes, la traversée mouvementée, le débarquement sur la côte du Sussex, le fracas des batailles, les hauts faits et les basses trahisons jusqu’à la victoire finale, prouvent amplement qu’ils avaient participé de bout en bout à l’épopée du Conquérant. Et c’est un autre miracle de Bayeux que ce reportage de guerre textile de plus de neuf cents ans nous soit toujours accessible dans un splendide musée qui est un peu celui du reporter inconnu.
Mais, pour les défenseurs de la liberté de la presse, le plus beau miracle de Bayeux est que le prix des correspondants de guerre ne soit pas resté une affaire corporatiste comme tant d’autres récompenses professionnelles. Petit à petit, le prix Bayeux est devenu une manifestation grand public mobilisant, autour des autorités départementales et régionales, la population de la ville et surtout sa jeunesse, en faveur du droit à l’information, de l’indépendance et de la protection des journalistes dans le monde entier. Aux quatre prix officiels originaux pour les catégories presse écrite, radio, télévision et photo, est d’abord venu s’ajouter le prix du grand quotidien régional Ouest-France (presse écrite), puis le prix des lycéens de Basse-Normandie (télévision) et le prix du Public (photo), tous deux attribués par de larges jurys populaires. Depuis l’an dernier, afin d’encourager les vocations, le prix officiel se double d’un prix du jeune reporter (moins de 28 ans) dans les quatre catégories.
Chaque année, la semaine où se déroule l’attribution du prix donne à Bayeux une animation toute particulière, centrée sur l’information mondiale avec des expositions de photoreportages, des projections de films documentaires, des conférences et des débats entre le public et des professionnels des médias français et étrangers. La large adhésion populaire qu’a rencontrée l’initiative des édiles provient peut-être de ce que le champ du prix a progressivement débordé du reportage de guerre strictement dit pour couvrir, selon son règlement, « les reportages sur les situations de conflit ou leurs conséquences pour les populations civiles, ou sur un fait d’actualité concernant la défense des libertés et de la démocratie ». Il y a là de quoi concerner toutes les sensibilités de l’opinion publique.
C’est dans le même esprit d’ouverture que Reporters sans frontières (RSF), associée depuis le début au prix Bayeux, a entraîné la ville dans la création d’un Jardin de la mémoire en hommage à tous les journalistes tués dans l’exercice de leur métier à travers le monde. Il s’agissait pour RSF de sensibiliser le public au très lourd tribut payé par les hommes et les femmes qui se sont donné pour mission de l’informer.
« Le Jardin de la mémoire est bordé de stèles de pierre blanche portant les noms des 1 889 professionnels des médias tués dans le monde depuis 1944. »
Joliment dessinées par l’architecte-paysagiste Samuel Craquelin en 2005, entre le musée de la Bataille de Normandie et le cimetière britannique, les allées paysagées de ce nouveau mémorial sont bordées de stèles de pierre blanche portant déjà les noms des 1889 professionnels des médias tués dans le monde depuis 1944. Une nouvelle stèle sera inaugurée cette année pour les 87 journalistes tués en 2007.
La réussite du prix Bayeux n’exclut tout de même pas un petit problème que les organisateurs ne sont jamais parvenus à résoudre. Pour les quatre prix officiels, ils avaient à l’origine prévu que le jury, composé d’une quarantaine de journalistes français et étrangers, serait tournant afin de démultiplier le plus largement possible l’exposition médiatique de la ville et de son entreprise. Mais voilà, nous sommes en Normandie, et le prix Bayeux est vite devenu une rencontre conviviale où les séances de délibérations sont entrecoupées de plaisants repas bien arrosés dans les meilleurs restaurants de la ville et de visites touristiques dans les environs, le tout entouré de la cordiale sollicitude de la municipalité. Elle a toujours du mal à résister aux discrètes pressions des heureux jurés, étrangers aussi bien que français, qui souhaitent revenir une fois encore à la fête. Mais ce n’est qu’une preuve supplémentaire de son succès.

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