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Grand entretien

Jean Daniel :

Les politiques sont pressants, les médias pressés.

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

« Journaliste culturel », comme se plaît à le qualifier Régis Debray ? Bien sûr. Mais surtout éditorialiste engagé, militant d’une gauche qu’il voudrait, encore et toujours, mendésiste. À 88 ans, le cofondateur du Nouvel Observateur n’a rien perdu de sa verve. Il pointe avec brio les imperfections de l’époque. Et de ses médias. Y compris le sien.

Vous vous définiriez comme un journaliste « à l’ancienne » ?

Si le critère, c’est le règne de l’image et le langage de l’Internet, alors je suis du passé. Mais si, à l’intérieur de ce grand pan d’histoire que nous avons vécu, vous entendez faire des distinctions, et si nous entrons dans les singularités professionnelles que j’ai assumées, dont on m’a crédité, alors je dirais que Régis Debray emploie les mots justes lorsqu’il parle de moi comme d’un journaliste culturel... Mais il faut souligner que la façon dont j’ai voulu d’abord, et incarné ensuite, un certain journalisme n’a été le fait que de certains hommes de ma génération. Au sein du groupe d’adolescents à prétention intellectuelle dont je faisais partie, il n’existait pas de séparation entre journalisme, engagement politique et littérature. D’abord, nous voulions vivre comme nos maîtres à penser, ceux que nous admirions le plus. Et, pour suivre leurs traces, nous avions dans l’idée que choisir une de ces voies n’excluait pas les deux autres. À notre âge, nous savions déjà distinguer dans le sommaire de la NRF les noms de Gide, Montherlant, Malraux, Guilloux et plus tard Sartre et Camus. C’était pour nous les dieux d’une certaine littérature française, c’est-à-dire à l’époque, quasiment, de la littérature universelle. Au fur et à mesure que la politique a gagné, à partir du Front populaire, ces écrivains se trouvaient en prise avec les préoccupations du monde tout comme les grands Américains dont je vous parlerai plus loin. Ils y ont largement pris leur part, comme Saint-John Perse, ou les poètes Jules Supervielle et Pierre Jean Jouve, dont on ne savait pas qu’ils incarneraient, plus tard, la Résistance.

À l’époque de mon petit groupe de Blida en Algérie - nous étions loin de l’aristocratie d’Oran et de ses nuits folles -, un seul numéro de la NRF arrivait dans l’une des deux librairies de la ville. Il semblait avoir été fait pour nous six et nous nous le partagions.

Qui étaient ces six ?

Pierre Lemoine, décédé l’an dernier, avait réalisé son rêve - c’est très rare. Rendez-vous compte ! Il affirmait déjà avec un aplomb incroyable, et pour nous un peu ridicule, depuis Blida : «  Je serai conservateur du musée de Versailles. » Et il le fut ! Or, il faut savoir ce que représentait l’Algérie à cette époque. Certes, ce n’était pas, et depuis longtemps, celle de Gide qui racontait comment il empruntait plusieurs diligences pour se rendre d’Alger à Biskra. André Gide ! J’en profite pour vous confier au passage que j’ai découvert la beauté de ma ville natale, Blida, que je trouvais plutôt laide, lorsque Gide, dans « Les Nourritures terrestres » l’a célébrée. « Nathanaël, je t’apprendrai les rondes des adolescents à Blida ! » Gide a anobli la laideur familière de mon enfance.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Il y avait aussi un futur médecin, Norbert Bensaïd, qui allait marquer Saint-Germain-des-Prés. Cet homme admirable se trouvait être mon cousin et il figure aujourd’hui parmi les êtres qui me manquent le plus. Sartrien jusqu’au bout des ongles, il était l’ami de K.S. Karol, de Rossana Rossanda et de J.-B. Pontalis. Plus tard, lorsque nous nous sommes regroupés à Paris, l’âme de notre petit cercle sera une jeune femme, exceptionnelle, Marie Susini, dont on ne se doutait pas qu’elle deviendrait la plus talentueuse romancière de la Corse, l’une des plus grandes de la Méditerranée. Il y avait aussi deux futurs étudiants en sciences qui ont ensuite fait leur chemin dans la recherche. Nous étions dans notre univers. Celui des affaires nous apparaissait méprisable, celui de l’argent, détestable, et comme certains de nos parents appartenaient à ce milieu, on les fuyait, délibérément. L’engagement politique ne pouvait être qu’à gauche, et révo­lutionnaire : jeunesse socialiste révolutionnaire et, qualité indispensable, littéraire !

Si vous aviez demandé à Norbert Bensaïd quels étaient ses dieux, vous auriez été surpris : Melville, Faulkner, Hemingway, et Steinbeck. Quatre grands écrivains américains. Si l’on ajoute mon faible pour Dos Passos, Caldwell et Miller, on peut comprendre que l’Amérique représentait un pôle d’attraction au moins aussi important que celui de la rue Sébastien-Bottin. Ces dieux yankees avaient un atout : être engagés dans la politique et dans le reportage. Ils étaient romanciers comme nous rêvions de l’être, engagés politiquement comme nous avions décidé de l’être, et journalistes, comme, si c’était possible, nous nous apprêtions à l’être. Vous aviez là la matrice de tout ce qui compte chez un homme : ce qu’il a rêvé d’être autant que ce qu’il est, ce qu’il regrette de ne pas être, ce qui est en marge de ce qu’il est.

photo : Isabelle Nègre

Vous retrouvez ces traits chez les jeunes journalistes que vous embauchez au Nouvel Observateur ?

N’oubliez pas que, dès le premier numéro, nous réunissions les meilleurs, et je pèse mes mots : François Caviglioli, Michel Cournot, Guy Dumur, Jean-Paul Enthoven, André Fermigier, Maurice Fleuret, Bernard Frank, François Furet, Jean-Francis Held, K.S. Karol, Katia D. Kaupp, Mona Ozouf, Claude Roy, Olivier Todd, et j’en oublie. Mais tous ont laissé une trace et certains une œuvre. D’autant que, en dehors de Jean Lacouture et Pierre Nora qui ont toujours été proches, Edgar Morin, Michel Foucault et Jacques Le Goff n’étaient pas loin.

Quant à moi, j’étais conscient d’avoir eu un parcours auquel rien ne me destinait. Après avoir écrit, à 25 ans, les discours du successeur de De Gaulle, j’ai créé une revue, Caliban, en 1947. Grâce à elle, j’étais à mi-chemin entre littérature et journalisme. J’ai appris mon métier en le faisant. Le philosophe Alain disait : « J’apprends les choses en les enseignant. » Moi, j’ai été d’une audace qui frise peut-être l’imposture : j’ai fait une revue sans savoir comment elle se composait. Mais très vite, elle a réuni des grands noms et, surtout, c’est grâce à Caliban que j’ai connu Camus, qui l’a d’ailleurs parrainée. C’est lui qui m’a incité à écrire mon premier livre, « l’Erreur », qui a été publié dans sa collection chez Gallimard. C’est ainsi que je suis devenu familier de son groupe, de sa pensée. Même si cela s’est terminé par une quasi-rupture...

Ensuite, je suis entré à L’Express. Pourquoi ? Non parce que j’étais journaliste dans l’âme - ce n’était pas le métier que j’avais choisi -, mais à cause de la guerre d’Algérie et parce que le grand reportage que j’avais envie de faire sur ce qui se passait dans mon pays natal me rapprochait de l’ambition de Malraux quand il a écrit « L’Espoir » sur la guerre d’Espagne. Je n’ai commencé à devenir vraiment journaliste que lorsque je suis devenu directeur parce que j’avais dans l’esprit Emmanuel Berl, Camus et Beuve-Méry. Je n’ai jamais été propriétaire : je dois être un des seuls directeurs de journal en Europe à ne pas avoir une seule action dans sa propre entreprise.

Mais revenons à ces débuts. Tout ce que je demandais, c’était venir dans la patrie des lettres, des arts et des lois : la France. Je n’étais pas possédé par une sorte d’« algérianité » obsessionnelle et mystique. Je glorifiais la nature ; je me reconnaissais dans les descriptions que Camus appelait « l’extase de la lucidité ». Mes livres de chevet dans ce domaine, c’étaient bien sûr « Les Nourritures terrestres » de Gide, « Les Îles » de Jean Grenier, « Encore un instant de bonheur » de Montherlant et enfin « Noces » de Camus, ce merveilleux chant grec qui doit beaucoup aux trois livres précédents. Mais j’avais envie de connaître la source de la lumière : la France, Paris et la rue Sébastien-Bottin ! Avec la guerre d’Algérie et la décolonisation, j’ai découvert la grandeur et la volupté maghrébine et nord-africaine, la Tunisie et le Maroc, qui m’ont ébloui davantage que l’Algérie. Avec la guerre, toujours, je suis entré dans le reportage, à L’Express, nous y revoilà, avec un premier papier que j’ai envoyé à Servan-Schreiber. Celui-ci m’a convoqué. Il avait à la fois une allure de jeune chef séminariste, et un peu moniteur de ski, riche et séduisant. Mon article est paru sur une double page avec mon nom : je n’en revenais pas.

Vous publieriez, vous, dans Le Nouvel Obs, un papier d’un journaliste inconnu sur deux pages sur un sujet aussi important ?

Une certaine complaisance envers moi-même me pousse à dire que ce ne me serait pas impossible. Peut-être que le souvenir de ma propre carrière m’inviterait à imiter Servan-Schreiber... Mais en dehors de moi, je n’y crois pas beaucoup. Je ne veux pas être catégorique. Je vois bien Jean-François Kahn regardant cela d’un regard fureteur, faussement étonné, voulant éblouir les autres, un peu marginal et se disant : « Tiens, c’est génial ! » Cela ne lui serait pas impossible.

Qu’est-ce qui a changé ?

Les places sont prises. Rien de plus difficile pour un animateur enthousiaste, dynamique et qui prétend rester encore jeune, de placer une découverte : cela dérange toute une mécanique. Un journal est devenu aujourd’hui si difficile à faire, à tricoter. Les équipes sont tellement moins disponibles. On est confronté à une sorte de bureaucratisation, qui n’empêche pas les talents mais exclut toute espèce d’improvisation. Ce n’est pas pour rien que la seule place disponible pour un jeune ambitieux est l’été au mois d’août, quand tout le monde est parti et qu’il ne reste qu’un secrétaire de rédaction, regrettant de ne pas être en vacances, qui lira avec attention le papier qu’on lui soumet. Plusieurs personnes au Nouvel Observateur sont entrées ainsi et y sont restées. Le créneau du mois d’août est le meilleur ! Surtout en France où il y a une telle sacralisation de la fuite aoûtienne qu’il est assez facile de trouver une place.

« Mon époque est celle, révolue en Occident, de l’engagement, de la culture et de la militance qui autorisaient à publier des articles partisans. »

Vous éprouvez de la nostalgie pour une presse qui prenait plus de risques ?

Quand je suis entré à L’Express, le journal employait cinq personnes. D’ailleurs, même au temps glorieux et héroïque de Giroud et Servan-Schreiber, nous n’avons jamais été très nombreux. Je m’y inclus car, si vous relisez les mémoires de Servan-Schreiber, vous lirez qu’il écrit : « J’ai créé L’Express grâce à une femme, Françoise Giroud, et deux hommes, Pierre Viansson-Ponté et Jean Daniel. » J’en étais. Je suis simplement arrivé un peu plus tard.

Dans mon singulier destin, je suis enraciné dans la période de l’écrit et sa disparition signerait mon exclusion de ce monde. À vrai dire, mon époque est celle, révolue en Occident, de l’engagement, de la culture et de la militance qui autorisait à publier des articles partisans qui, peut-être, à cause de cette intensité, ne faisaient pas toujours preuve d’objectivité, ni ne respectaient les lois fondamentales de notre métier. Prenons la décolonisation : les colonisés employaient des méthodes et formulaient des propos qui auraient dû susciter chez nous gêne et indignation. Mais nous avions pris leur parti : celui des victimes ! Nous avions l’impression que ce n’était pas trahir l’éthique de notre profession que de servir leur cause. Toujours cette notion d’engagement ! Je ne la défends plus du tout.

« Je suis à un âge où, si l’on n’use pas de la liberté dont on dispose, on se prive d’un plaisir rare. »

Au début des années Mitterrand, Le Nouvel Observateur était très proche du Président et de ses gouvernements. Trop proche ?

Au début, nous représentions exactement tout ce qu’il détestait. D’abord le gaullisme, ce que l’ancien de la division Leclerc que je suis est toujours resté, même lorsque je l’ai combattu. Ensuite, le mendésisme, c’est-à-dire la morale. Deux raisons pour lesquelles l’auteur du « Coup d’État permanent » (remarquable pamphlet qu’il n’avait pas encore écrit) n’était pas notre tasse de thé, ni notre univers. Lorsque Le Nouvel Observateur s’est posé la question de savoir s’il fallait bouder l’Union de la gauche en formation, je suis allé voir Mendès France. Il nous a donné une leçon, lui qui n’aimait pas beaucoup Mitterrand. Il nous a dit : « Si vous ne le soutenez pas, vous allez donner raison à Malraux qui disait : “Entre les communistes et nous, il n’y a rien.” » Les communistes étaient tout. Ils avaient une hégémonie intellectuelle énorme ! Quand vous écriviez un article, vous deviez commencer par : « Dieu sait que je ne suis pas anticommuniste, mais... » Ces précautions ont duré des années, y compris pour les plus grands esprits ! Mendès nous a conseillé de nous engouffrer dans l’Union. Et d’en expliquer les raisons dans un article. Comme je ne voulais pas l’écrire, il l’a rédigé lui-même. On en a fait la une évidemment. C’est à ce moment-là que nous nous sommes rapprochés de Mitterrand avec la volonté d’introduire la pensée de Pierre Mendès France, Michel Rocard et Edmond Maire dans le « débat » Mitterrand. Au fond, nous avions pour mission de « mendésiser » le mitterrandisme en action. C’est pourquoi, lorsque Mitterrand a gagné, j’ai publié un article qui m’a beaucoup été reproché, qui spécifiait : « Nous ne savons pas si nos idées sont au pouvoir, mais nos débats y sont. » Par la suite, nous avons été proches de ce qu’il faisait. Et peut-être trop proches...

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

À l’inverse, vous êtes sévère avec Nicolas Sarkozy. Dans votre éditorial, au moment de l’affaire du SMS, vous dites que vous ne parvenez pas à éprouver pour lui le respect que vous aviez pour d’autres présidents.

C’est absolument faux, du moins en ce qui me concerne personnellement, pendant la campagne de l’élection présidentielle. Et cela reste faux lorsqu’il prononce des discours, même inspirés par d’autres, comme ceux de Constantine ou récemment pour l’Union pour la Méditerranée. En revanche, j’ai été implacable et sans doute cruel sur le style que Sarkozy a donné, pendant quelques mois, à la fonction présidentielle. Je suis à un âge où, si l’on n’use pas de la liberté dont on dispose, on se prive d’un plaisir rare.

Vous êtes plus libre aujourd’hui par rapport à Nicolas Sarkozy que vous ne l’étiez avant par rapport à d’autres chefs d’État ?

Je ne sais pas. J’ai toujours été très fier de ma liberté. J’ai fait le premier grand entretien avec Juan Carlos quand il est devenu roi d’Espagne alors que chacun autour de moi croyait qu’il fallait maintenir le franquisme. Je ne me préoccupe plus du jugement de quiconque. Ni même des miens. Mais revenons à Nicolas Sarkozy. Il a créé pendant des mois un climat qui m’a littéralement scandalisé. Je me suis souvent posé la question de savoir si c’était l’étape de ma vie dans laquelle je me trouvais qui me faisait penser ce que je pensais, ou si c’était bien la réalité. Je me suis donc retenu en me disant que, peut-être, nous assistions à une américanisation des mœurs, que peut-être les nouveaux présidents devaient se conduire de cette manière.

Mais quand je me suis retrouvé dans un voyage en Algérie avec lui - sur sa demande, car il savait que cela lui profiterait un peu étant donné le sentiment des Algériens à mon égard -, j’ai été étonné. Quelqu’un que je ne connaissais pas me tutoyait immédiatement, m’appelait par mon prénom. J’avais gardé, moi, homme de gauche, ancien membre des jeunesses socialistes révolutionnaires, un souvenir - peut-être complexé - de présidents comme Mendès, de Gaulle ou même Mitterrand. Alors, c’est ça, la présidence de la République ? À l’Élysée, devant un être gesticulant, aboyeur, débraillé, sympathique, ne cachant rien, j’étais dans un état de gêne citoyenne et j’ai pensé que j’étais dépassé. Finalement, je me suis rendu compte que les Français réagissaient comme moi et que je n’étais pas du tout déphasé. J’avais simplement anticipé sur une conception assez durable de la fonction présidentielle, de sa majesté et de son symbolisme. Et puis sont arrivées les affaires concernant ses femmes, qui ont fait la politique française, le journalisme français, les actualités, le cinéma. Tout à coup, un homme arrive, physiquement pas le plus gâté par la nature qui, du fait de sa gesticulation politique et sa boulimie pour le sexe, balaie les débats et capte toutes les conversations. J’ai été récemment invité par des philosophes à un dîner où nous devions discuter d’une thèse que je développais dans un livre sur l’ironie de Dieu. Le repas n’avait pas commencé depuis cinq minutes que l’ironie avait été rejetée, Dieu expulsé et on ne parlait plus que des femmes de Sarkozy. Mais désormais, c’est le président de la République qui invite les philosophes et qui accapare leurs sujets.

Vous le trouvez plus pressant par rapport aux médias que ses prédécesseurs ?

Ne soyons pas hypocrites. Les hommes politiques sont pressants, les médias sont pressés. Nicolas Sarkozy les apostrophe. Mais, si j’en crois mon expérience, il n’est pas plus interventionniste que les autres. Au moment de l’affaire du SMS, j’ai été un peu amer. Si événement il y a eu, ce n’était pas le manque de vigilance sur le site - ce qui a pu arriver, ce qui est arrivé et qui arrivera encore, car le site est difficilement contrôlable -, mais qu’un directeur de publication désavoue son journaliste. Cela n’arrive jamais, mais je l’ai fait. Airy Routier est d’ailleurs venu me voir, pour me dire que j’avais fichu sa carrière en l’air. Mais personne n’a souligné ce que j’avais fait. Nicolas Sarkozy, quant à lui, ne s’y est pas trompé. Je l’ai croisé à la remise de la Légion d’honneur de Tahar Ben Jelloun et il m’a dit : « Vous avez fait une peine immense à Carla, que je ne vous pardonnerai jamais. Mais je vous ai bien lu. Vous avez dit que c’était précisément parce que j’avais ouvert les portes de ma vie privée que surtout il ne fallait pas y entrer. »

Pourquoi les journalistes seraient-ils les seuls à ne pas être responsables de leurs actes ?

Je ne l’ai jamais pensé. Je soutiens depuis des lustres exactement le contraire. Je suis mille fois d’accord et je ne suis nullement corporatiste. Les journalistes, étant donné le pouvoir qu’ils détiennent, leur capacité de nuisance, leur faculté de faire ou défaire une réputation, doivent accepter davantage que les autres qu’on les critique, avec la plus grande sévérité. Personnellement, je n’ai jamais considéré que les critiques contre Le Nouvel Observateur étaient indignes, portant atteinte à la liberté de la presse. C’est tout le contraire. Banalité philosophique, mais liberté sans responsabilité n’en est pas une. Je suis très sévère avec les miens dans la presse. Je ne suis pas totalement journaliste de ce point de vue-là. Je dois rendre cette justice à l’équipe du journal : personne n’a protesté quand je n’ai pas tenu compte de ceux qui disaient : « On a tous commis cette faute, prenons-en la responsabilité collective. » C’est vrai qu’une partie de la presse est aux mains de marchands d’armes, c’est vrai qu’il y a des afférences capitalistes, mais il existe une éthique pour chacun d’entre nous, ceux qui écrivent, qui sont sur le terrain ou dans leur bureau, derrière leur ordinateur - mais ça, ce n’est pas moi...

Vous écrivez à la main ?

Je dicte et je reprends.

Quelques jours après l’affaire du SMS, vous avez publié une fausse information, prêtant à Nicolas Sarkozy des propos qu’il n’a jamais tenus. Là encore, n’est-ce pas le signe d’un vrai parti pris contre le chef de l’État ?

Vous n’avez pas idée de la façon dont la publication de cette fausse information m’a scandalisé. Je suis alarmé à l’idée qu’il faille rechercher l’explication d’une telle dérive dans la mise en condition d’une opinion publique, d’ailleurs commune à toutes les époques. Il y a des idées-forces, un air du temps comme disait Camus, qui est lourd de certitudes et que vous ne remettez pas tous les jours en question.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

« À l’origine, le journalisme relève nécessairement de la délation et de l’imposture. »

Cet air du temps pèse sur les journalistes ?

Il pèse sur chacun d’entre nous, à chaque moment. Dans notre entretien aujourd’hui, il y a certaines choses que nous ne remettons pas en question alors qu’elles pourraient l’être à certains moments. Peu de personnes actuellement, même parmi les meilleures, se posent la question de l’appartenance des journaux. Dans ma jeunesse, pour moi ancienne, on parlait des marchands de canons. Aujourd’hui, on les appelle les grands industriels de l’armement. Ils méritent certainement cette promotion sémantique. À cette époque, pas une conversation sans évoquer l’appartenance du Temps au Comité des forges... Tout d’un coup, on doit supposer les rédactions beaucoup plus libres, grâce aux sociétés de rédacteurs, personne n’en doute... Lorsque je me suis séparé de Jean-Jacques Servan-Schreiber, je suis parti sans un sou. Pas de comité d’entreprise, pas de syndicat, pas de société des rédacteurs.

On a tout de même fait un sérieux chemin depuis. Mais c’était normal à l’époque, même pour un journal de gauche. Pourquoi personne n’en parlait ? Parce que c’était l’air du temps. Ce même air du temps qui peut nous conduire à des fautes considérables, à des erreurs de comportement. Nous n’avons pas toujours conscience de l’évolution des règles déontologiques, de la pression morale et sociale, alors qu’elle gouverne nos sentiments et nos comportements, comme notre façon d’écrire sur certains sujets. Comme vous le savez, j’ai toujours eu des idées précises sur le conflit israélo-palestinien, et ces idées m’ont séparé souvent de gens que j’aime et que je respecte. Mais c’est un fait que les sentiments que j’éprouve pour ces amis exercent malgré moi une pression sur ce que j’écris. Alors il m’arrive d’en remettre. Je suis un militant qui lutte depuis 1967 en faveur de la coexistence entre deux États, palestinien et israélien, totalement souverains et entièrement respectueux l’un de l’autre. J’ai connu ces pressions au temps des partisans de l’Algérie française et de l’hégémonie intellectuelle stalinienne.

La peopolisation de la presse est un vrai problème ?

Elle a toujours existé. On s’est toujours intéressé aux personnages publics, mais le phénomène s’est décuplé à cause de la puissance de la presse. Aujourd’hui, cette peopolisation s’accompagne d’un concept neuf : la transparence. L’idée qu’un homme, à partir du moment où il est public, ne peut rien cacher. Le droit au secret n’existe plus. J’évite d’employer l’expression « vie privée » car tout est devenu vie publique. La grande nouveauté, c’est que la transparence doit être une vertu. Et au nom de cette vertu, tous les vices sont permis.

Vous avez un blog, pourquoi ?

Pour reproduire mes éditos. À part cela, et pour vous faire une confidence, je suis exaspéré par Internet car toutes les questions que les miens me posaient, ils les posent désormais à l’ordinateur qui répond en général mieux que moi. Je suis privé d’une partie de mon intimité conjugale et de la totalité de mon prestige culturel à cause de cet amour nouveau que ma femme voue à Internet.

C’est de la jalousie ?

Totale. On est dans le domaine de l’adultère complet.

Franz-Olivier Giesbert dit qu’il s’est fâché avec vous car vous lui reprochiez ce que vous ne vous êtes jamais gêné de faire vous-même : du commercial.

Il a tort. Franz-Olivier Giesbert, que j’aime beaucoup, fait partie des quelques personnes, comme Jean-Marie Colombani, qui m’ont été d’une fidélité incroyable. L’actuel directeur du Point n’a jamais cessé de rendre hommage aux dix-sept années passées à mes côtés. Mais je ne lui ai jamais reproché de faire du « commercial ». Il le fait d’ailleurs avec grand art : du commercial avec un habillage culturel souvent séduisant. Il a tout ce qu’il faut pour cela !

Les Chiennes de garde ont demandé à voir vos fesses pour avoir osé publier à la une du Nouvel Obs celles de Simone de Beauvoir. Vous y êtes prêt ?

Cela m’a fait rire car en mai 1968, Le Nouvel Obs était vraiment dans le mouvement. J’étais le patron de la rédaction lorsqu’un jour, lors d’une réunion de rédaction, mes collaborateurs me «  proposent » de soumettre mes éditos à un comité de lecture. J’ai eu le sang-froid de ne pas rire et de leur proposer d’y réfléchir. Mais l’un d’entre eux a prévenu Sartre qui, à ce moment-là, faisait la loi auprès de moi. Celui-ci m’appelle et me dit qu’il ne comprend pas les raisons de mon refus. J’étais pris de court, intimidé et embarrassé. Finalement, je lui ai fait la proposition suivante : « Si vous, Jean-Paul Sartre, acceptez de donner votre édito à tous les membres du comité, mais également aux secrétaires et aux administrateurs du comité des Temps modernes, alors je ferai la même chose au Nouvel Observateur. » Il m’a répondu : « Bon, je n’ai pas beaucoup de temps », a raccroché et je n’en ai plus entendu parler.

Vous êtes content de l’arrivée de Denis Olivennes à la tête du Nouvel Obs ?

Comme aurait dit mon ami François Furet : « Il a le profil. » Je ne le connaissais pas. J’ai découvert très vite que nous avions à la fois des complicités et des complémentarités. C’est celui qui se rapproche le plus de moi : culture, univers... Sa supériorité ? Une compétence de chef d’entreprise. Supériorité qui n’est pas sans poser problème. Le Nouvel Observateur est fait par des gens moitié journalistes, moitié intellectuels. Denis Olivennes l’a compris. Et ça l’amuse de reprendre le projet. Cela me touche énormément. Certains de mes amis le trouvent un peu trop à droite. Mais peut-on être homme d’affaires, administrateur, et s’occuper en même temps de la rédaction ? Lui le fait. Et je le soutiens totalement.

Malgré les réticences de la société des rédacteurs ? Il assiste à la réunion du mercredi ?

Pas systématiquement. Il perdrait en prestige et en autorité. Mais à la réunion des chefs de service, instaurée par Guillaume Malaurie et Michel Labro, pour examiner les grandes lignes du numéro qui va paraître, bien sûr !

Vous-même y assistez ?

Moi, ma grand-messe, c’est le vendredi. En tout cas, ça l’était, car je ne suis pas sûr qu’il ne faille pas changer de formule à la rentrée.

Quelle est votre définition du journalisme ?

Le journalisme relève nécessairement, à l’origine, de la délation et de l’imposture. C’est répéter à une tierce personne quelque chose qu’on a vu, qu’on a cru voir, qu’on a cru entendre ou qu’on vous a dit. Vous avez le filtre personnel de la perception subjective, le choix des mots pour le répéter. Au départ, vous avez l’homme héroïque qui annonce la victoire de Samothrace. Mais à l’arrivée, vous avez la concierge. Elle, c’est la vraie journaliste. Elle répète ce qu’elle entend, selon ce qu’elle veut, quelquefois inconsciemment, mais elle pratique la délation. En bien, en mal, on dénonce. Quant à l’imposture, c’est qu’il est impossible d’être fidèle, impossible de connaître les sujets que l’on traite. Tout simplement parce qu’il n’est pas possible d’être surpris par un événement et ensuite avoir la compétence pour le traiter. Un événement est le fruit d’une surprise et d’une répétition. Et vous devez être à la fois émerveillé comme le romancier mais informé comme l’historien. Cette synthèse-là, qui l’a ? Quand on la pratique, on est toujours à la limite de l’imposture. Le journalisme est le combat continuel entre ce qui fait son origine : la délation et l’imposture.

Rien à voir avec la recherche de la vérité ?

Si, mais à la condition de savoir que notre métier consiste la plupart du temps à proposer comme vrai ce qui n’est que vraisemblable.

Vous auriez aimé entrer à l’Académie ?

On me l’a proposé, à plusieurs reprises. Pour être franc, et sans coquetterie, j’ai répondu que si j’étais sûr d’en être, c’était oui. Si cela était incertain, c’était non. Dans ma situation, je pouvais me permettre de surprendre mes amis en acceptant les honneurs que l’ont me faisait, mais il m’était interdit de paraître solliciter une distinction que l’on aurait pu me refuser.

Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Jean Daniel.


 
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