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Décryptage

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Les soutiers de l’aube

par Jean Rouaud

Ce sont les laissés-pour-compte du métier, et pourtant, la plupart des journaux en dépendent.

Ce pourrait être le plus beau métier du monde. Il suffirait que le temps se montre clément à l’année, que les aurores soient moins matinales, et qu’il permette d’en vivre. Or, c’est bien ce dernier point qui pose problème aux kiosquiers parisiens qui ont appris, pour le reste, à composer avec les hivers froids, la pluie, le vent, les étés étouffants et un réveille-matin tyrannique sonnant à cinq heures six jours sur sept. Ce qui rendait ces conditions de vie supportables, c’était la légèreté du système et le sentiment toujours gratifiant d’être maître chez soi, qui ne va pas sans un petit air de liberté. Un kiosque à journaux est au commerce ce qu’une caravane qu’on laisse à demeure dans son camping est à la villa de vacances.

C’est le « ça m’suffit » du capitalisme. Le kiosque a gardé l’esprit du marchand ambulant, mais à force de se poster toujours sur le même coin de trottoir, il a fini par s’y implanter. Le vendeur de journaux est un nomade sédentarisé. Au début, on n’y voit que des avantages. On a gardé la familiarité de la rue, ces échanges à la sauvette, ces bons mots, toujours les mêmes, qui constituent une sorte de rituel destiné à donner le diapason de la journée. A la question : comment ça va ? Répondre au choix par : pour aller ça va, mais c’est pour revenir, ou bien : je ne sais pas, je n’ai pas encore essayé, ou encore, avec une pointe de désabusement : je te dirai ça ce soir.

Au passage on s’autorise un petit commentaire sur le gros titre à la une qui annonce un coup de chaud sur les prix. Je me disais bien aussi, fait notre politologue amateur en s’essuyant le front du dos de la main. Après quoi, on se sent d’attaque pour la journée. Et puis c’est si simple de vendre des journaux. Pas besoin de faire l’article comme à la sortie de la cabine d’essayage d’un magasin de vêtements où le vendeur essaie absolument de vous convaincre que ce pantalon, trois tailles au-dessus, vous va comme un gant parce qu’il n’en a pas à la bonne mesure. Là, le passant s’arrête devant le kiosque, a déjà préparé, pour un habitué, sa monnaie, se saisit de son journal, dépose les pièces sur la tablette en signalant - ne vous dérangez pas - qu’il a l’appoint, ce qui vous évite de descendre précipitamment du tabouret qui vous sert à garnir les rayonnages supérieurs, s’esquive en lançant bonne journée et le tour est joué.

S’il n’y a plus son Figaro favori, vous n’allez pas vous mettre en tête de le convaincre de prendre en remplacement Libération. Il haussera les épaules d’un petit air navré et courra au prochain point de vente. On ne risque pas de se fâcher avec un client parce qu’on lui aura mis de force entre les mains une revue qu’il ne désirait pas. S’il se trouve tenté par un magazine mais ne sait pas ce que le titre recouvre, il demandera à le feuilleter, ce que vous lui accorderez parce qu’il aura commencé par vous saluer (préalable indispensable, sinon, passé un petit moment, vous signalez d’un petit ton agacé au lecteur clandestin de remettre la revue où il l’a trouvée, merci), et c’est plus ou moins en connaissance de cause qu’il se risquera à faire son investissement. Ce qui vaudra, le lendemain, un commentaire sur ledit magazine, du genre : je vous recommande la lecture de tel article, ou : pour le mois prochain rappelez-moi de me faire interdire de kiosque.

Le plus étonnant c’est d’être au cœur de toutes les passions. Un kiosque, c’est la bibliothèque d’Alexandrie des passions humaines. Car en plus des incontournables : quotidiens, news magazines, revues féminines, magazines people, chaque motif d’intérêt a sa revue : les timbres, les monnaies, la pêche à la ligne, la pêche au gros, la pêche à la mouche, la chasse au gros, au petit, à l’arc, les modèles réduits de trains, de bateaux, d’avions, de 4X4, de voitures Coccinelle, tout sur les voitures, les motos, les planeurs, les deltaplanes, les ULM, les planches de skate, les planches à voile, les rollers, les trottinettes, les ordinateurs, les Mac, les compatibles, les logiciels, la gameboy, les joysticks, les cédéroms, les téléphones portables, les résidences secondaires, la mer, la plongée, la montagne, l’escalade, les grottes, la préhistoire, l’archéologie, l’histoire, l’histoire des peuples, des religions, de la Première Guerre mondiale, de la Seconde, de la guerre froide, l’art conceptuel, l’art figuratif, la peinture, le dessin (en trois cent cinquante numéros), la décoration, le jardinage, les légumes de jadis, les fleurs de demain, les playmates, les gros seins (non, je suis désolé, monsieur, mais nous ne faisons pas les revues pornographiques), la cuisine régionale, du Maroc, du Pérou, du Rajasthan, les muscles, le fitness, le jogging, le ski, de piste, de fond, acrobatique, le football, le basket, le hand, le volley, de plage, play off, le tennis sur toutes les surfaces, la pâte à modeler, le macramé, le rock, la techno, le rap, les lolitas de la chanson. Et c’est là que le marché est malin, qui ne laisse rien passer, qui, aussitôt que dans leur coin trois jeunes gens inventent un nouveau loisir, s’engouffre dans la brèche pour immédiatement servir de caisse de résonance à toute nouvelle aspiration. Et c’est là que les marchands de journaux crient grâce.

Car du coup, comme pour la multiplication des épreuves aux jeux Olympiques qui tentent eux aussi de suivre en incorporant des disciplines nouvelles du genre trampoline au fond de la piscine et vélo sur glace, c’est une avalanche de papier le matin à l’ouverture du kiosque, qu’il va falloir compter, trier, installer dans un espace pas plus grand qu’une capsule spatiale, tout en se préoccupant de retirer, compter et retourner les invendus. Jadis, c’est-à-dire il y a une quinzaine d’années, il était possible de récupérer des journaux traînant ici ou là - et certains vous en rapportaient - et de les renvoyer pour bénéficier ainsi d’une petite ristourne. Maintenant l’informatique intraitable oblige à une comptabilité qui ne tolère plus un écart. L’ex-crieur de journaux connaît désormais les affres de la sédentarisation. Rien n’échappe à Big Brother.

Les inventeurs du kiosque actuel, conçu il y a vingt-cinq ans pour stocker dix fois moins de revues, imaginaient simplement moderniser un métier à l’ancienne en remplaçant les édicules de l’entre-deux-guerres par des abris futuristes en tubes et plexiglas, sans se douter que le monde allait transformer absolument tout en spectacle, et que tout spectacle, même le plus insignifiant, aurait droit à son information. Sans compter les ruses d’éditeurs pour contourner la TVA des films vidéo ou DVD, en les accompagnant d’un fascicule pour bénéficier de celle, bien moins élevée, de la presse, l’encombrement provoqué par ces boîtiers multimédias obligeant les vendeurs à rajouter des tables, des étagères qu’il faudra démonter le soir pour pouvoir refermer les portes du minuscule entrepôt. Le kiosque est devenu le réceptacle de toutes les fantaisies médiatiques, transformant les gérants des kiosques en bailleurs de fonds puisque, s’ils ont la possibilité de retourner les invendus, ils doivent d’abord régler les factures de ce qu’ils n’ont jamais commandé et qu’on leur sert d’office en des quantités dont on sait qu’elles ne trouveront jamais preneurs. Ce qui revient à faire de la trésorerie sur le dos des plus modestes, car aujourd’hui nos soutiers ne touchent même pas le salaire minimum garanti tout en alignant soixante-dix heures par semaine.

La grande solidarité de la presse, toujours prête à s’enflammer au nom de la liberté d’expression, à s’indigner des outrages à la dignité, a oublié les vaillants éveilleurs de l’aube dont elle dépend pourtant en grande partie. Elle les considère si peu, elle se soucie si peu de leur survie, qu’elle s’est jetée depuis quelques années dans la course aux journaux gratuits. Comme si on demandait aux journalistes de travailler bénévolement pour la seule gloire de l’information.

Ce texte est paru dans Suddeutsche Zeitung en juillet 2004. Jean Rouaud est écrivain, prix Goncourt 1990.

Portfolio

photos : Anthony Rabisse

 
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