Un certain nombre de sondages et d’études, réalisés récemment, semblent prouver que les Français, au cours des quelque 3 heures 30 minutes qu’ils consacrent par jour en moyenne à la télévision, sont victimes de schizophrénie. Cette distorsion entre ce qu’ils déclarent et leurs comportements altère-t-elle leur psychisme, ou bien se réduit-elle à une ruse de consommateur troublé par sa propre dépendance à l’égard du petit écran ?
Un premier chiffre est particulièrement instructif : selon les différentes études, 50 % des Français environ se déclarent mécontents de la télévision. Or, ils sont 95 % à la regarder tous les jours... Une moitié de nos compatriotes se situe donc d’emblée dans l’incohérence : au lieu de mettre leur poste de télévision au rebut, ils regardent quand même les chaînes qui suscitent leur réprobation, et ils les regardent beaucoup.
Autre contradiction : le décalage observé entre l’audience des différentes chaînes et la manière dont les téléspectateurs les jugent. On remarque que parmi les chaînes nationales, TF1 est la moins appréciée alors qu’elle est la plus regardée, tandis que ARTE, la « dernière » chaîne en termes d’audience, figure au second rang des plus aimées, juste derrière France 3. Le profil type du « schizophrène » peut donc être établi : un téléspectateur pourfendu, « dédoublé » entre ses actes et ses déclarations, consommateur assidu de TF1 mais supporter d’ARTE...
La télé-réalité constitue un cas d’école, pour ne pas dire un cas clinique. L’opinion médiocre exprimée par les Français à l’égard de ces émissions, qui se matérialise par de mauvaises notes d’appréciation, semble en effet inversement proportionnelle à leurs bonnes audiences. Aucun show, pas même « Star Academy », émission phare du genre, ne parvient à se hisser dans les programmes préférés des Français. Même les plus jeunes, qui apprécient la télé-réalité un peu plus que leurs aînés, sont à mille lieux de la porter aux nues. Ce phénomène ne concerne pas seulement les réfractaires, il touche aussi ceux qui déclarent regarder « Le Bachelor », « La Nouvelle Star » ou « L’île de la tentation », comme si un rejet de perception devait contrebalancer l’attirance manifeste exercée par ces programmes et mesurée par l’audience.
Le démarrage de la télé-réalité en France a donné lieu à d’autres manifestations de culpabilité. Qui n’a pas rencontré, dans son entourage, des personnes tout à fait respectables, affirmant avoir zappé sur « Loft Story » pour des raisons purement « sociologiques », afin de mieux comprendre l’évolution des mœurs ? La poursuite de la conversation devait témoigner de l’ardeur mise à la tâche, nos ethnologues connaissant précisément tous les protagonistes de ce nouveau théâtre de boulevard à visée cathodique.
Présence de culpabilité donc, quid du masochisme ? On en décèle quelques traces dans les études d’opinion. On sait par exemple que les téléspectateurs suivent parfois assidûment des programmes dont ils estiment pourtant qu’ils ne les respectent pas. Cas notoire, les talk-shows qui font de la confession, anonyme ou célèbre, un passage obligé de la télévision. Ces émissions obtiennent de mauvaises notes. Pourtant, leurs audiences ne faiblissent pas.
Par-delà les études, la culpabilité du téléspectateur se traduit par des réactions intervenant a posteriori. « Comment ai-je pu regarder ce film américain sans intérêt, alors que, sur l’autre chaîne, passait un remarquable documentaire sur l’Irak ? » Autocritique caractéristique : pas plus qu’ils n’assument de passer autant de temps devant la télévision, ils n’assument certains choix.
Les téléspectateurs sont cependant moins tiraillés par ces contradictions que ne pourrait le laisser supposer ce bref exposé. Première nuance de taille, les amateurs ou consommateurs « exclusifs » de TF1 ou d’ARTE n’existent quasiment pas. S’ils s’adonnent à certaines chaînes plus qu’à d’autres, les téléspectateurs regardent sans ostracisme toutes les chaînes. Cet œcuménisme limite la portée de leurs contradictions. L’appréciation des magazines « culturels », traitant par exemple de l’actualité du livre ou des spectacles, est également intéressante car elle va à l’encontre des idées reçues. Ces émissions, dont on sait qu’elles peinent à trouver un public large, ne sont pas non plus très bien notées. Preuve que la « culture » à la télévision n’est pas nécessairement plus valorisée par les téléspectateurs que les autres genres de programmes. Enfin - il s’agit d’un enseignement beaucoup plus positif - certaines émissions réalisant de belles audiences figurent dans le classement des programmes les plus appréciés ! Des émissions de découverte comme « Ushuaia », « Thalassa » ou « Des Racines et des ailes », des magazines d’information, tels « Envoyé spécial », « Capital » ou « Zone interdite », des magazines relatifs à la vie pratique (« Le Journal de la santé »), des shows (« Le plus grand cabaret du monde ») ou des émissions satiriques comme « Les Guignols de l’info » suscitent l’enthousiasme et l’attachement. La schizophrénie des téléspectateurs est donc une affection réversible, dont ils savent se débarrasser grâce à un traitement libératoire.
« Les téléspectateurs suivent parfois assidûment des programmes dont ils estiment pourtant qu’ils ne les respectent pas. »
Que nous apprend cette pathologie légère ? Elle est révélatrice de la relation complexe que les Français entretiennent avec un média qui les « occupe » et dont ils parlent souvent avec une certaine rancœur. Où il n’est pas question d’amour ? La télévision semble éprouver plus de difficultés à se faire aimer que les autres médias. Contrairement à la radio, qui « accompagne » des auditeurs libres de faire autre chose tout en l’écoutant, à la différence de la presse, qui propose à ses lecteurs des rendez-vous identifiés, intimes et limités dans le temps, en contrepoint d’Internet, qui conduit à des démarches et itinéraires personnalisés à travers la Toile, la télévision « s’impose ». Grâce ou à cause de l’image, elle monopolise le sens le plus crucial pour le développement de l’intelligence, la vue ; par sa place physique dans les foyers, au centre du salon ou au bout des lits, elle semble squatter l’espace vital. Le poids des habitudes, le temps qu’elle « prend » ? Deux formes « d’imposition » supplémentaires. Il est frappant d’entendre les gens parler de la télévision : leur démarche, de l’allumage du poste au choix des chaînes et des programmes, paraît subie, comme si une main invisible guidait leur comportement, comme si leur consommation s’effectuait malgré eux. Il n’est pas étonnant que, s’estimant dépendants de la télévision, ils lui en veuillent sporadiquement. Dans le meilleur des cas, la relation avec la télévision se caractérise par un « je t’aime, moi non plus ».
Mais est-t-elle inquiétante, cette « schizophrénie » ? Au contraire. Affirmer qu’elle est saine et salutaire, ce n’est pas manifester un optimisme irraisonné. Loin d’illustrer une désagrégation psychique de l’esprit des téléspectateurs, elle constitue plutôt le signe de leur résistance mentale et témoigne que leur lucidité est réelle.
La télé-réalité ? Les téléspectateurs la regardent comme de la fiction. Ils semblent nous dire : « A qui va-t-on faire croire que la réalité qu’on nous présente ressemble à la réalité ? A qui va-t-on faire croire que les chanteurs en herbe de “Star Academy” sont vraiment des artistes ? » Les émissions dites « culturelles » ? Leur message se dessine : « Mais la culture, à la télévision, se situe principalement ailleurs que dans ces programmes souvent narcissiques et peu télégéniques... »
Les téléspectateurs ne sont pas dupes. Leur attachement aux émissions qui savent témoigner d’une marque de fabrique - au cinéma, on dirait d’une démarche d’auteur - en épousant la vocation et l’art télévisuel, le prouve. Des magazines d’information aux jeux et émissions de divertissement, les téléspectateurs sont prêts à apprécier tous les genres de programmes pourvu que l’esprit, le style, la forme et la sincérité soient au rendez-vous.
Les téléspectateurs sont sensibles à ce qui n’est jamais mesuré par l’audience : la qualité du moment. Les professionnels de l’audiovisuel, focalisés sur les chiffres, oublient qu’il en est de la télévision comme de la vie : la valeur que l’on attribue aux moments de l’existence dépend moins de la quantité, de la fréquence et de la répétition de nos actions que de l’impression de qualité, d’épanouissement et de liberté qu’ils procurent. La « schizophrénie » des téléspectateurs n’est qu’une prise de conscience, une marque de volonté visant à faire la part des choses entre une télévision autocentrée qui produit de la dépendance, et une télévision de découverte qui leur permet de mieux comprendre ce qui les entoure, de respirer, de s’évader. A cette télévision-là qui se voit moins comme un point d’arrivée que comme un point de départ, ils sont prêts à accorder un temps qu’ils n’ont plus le sentiment de perdre, un temps télévisuel retrouvé.
La fin du film « The Truman Show », réalisé par Peter Weir, constitue l’une des paraboles les plus abouties, tant elle illustre à merveille ce mécanisme... dans ce qu’il a de plus ambigu. On se souvient que Truman, son protagoniste principal interprété par Jim Carrey, a grandi depuis sa naissance dans un monde conçu et façonné pour le petit écran, devant des millions de téléspectateurs fidèles. Parmi ces « accros » du programme, deux veilleurs de nuit observent les aventures de leur héros depuis des lustres. Vient le jour où Truman, découvrant la réalité d’une vie dont il est la victime plus que l’acteur, décide, par amour pour la jeune femme qui lui a révélé le pot aux roses, de quitter le show. Suite à de multiples péripéties, il parvient à s’enfuir et à quitter ce studio gigantesque, truffé de caméras cachées et d’éclairages artificiels, qui fut son monde à lui. Après avoir salué comme les millions de téléspectateurs présents devant leur poste ce geste courageux par des embrassades et des applaudissements, que font les deux veilleurs de nuit ? Ils n’attendent pas le générique. Ils n’éteignent pas le poste pour se remettre de leurs émotions. Ils zappent. Ils changent de chaîne, comme si rien ou presque ne s’était passé, pendant toutes ces années !
Voilà bien l’effet ubuesque d’une télévision qui, au lieu de susciter l’envie de mieux comprendre et de découvrir le monde, ne cherche qu’à enfermer ceux qui la regardent. Heureusement, il existe d’autres formes de télévision et par chance le public a intuitivement repéré les rouages de la mécanique.
Schizos, les téléspectateurs ? Non, bien sûr, mais contradictoires, « clivés », ce qui pour la psychanalyse n’est pas le pire des diagnostics, bien au contraire. La clairvoyance n’est pas soluble dans les ondes.
Serge Schick a lancé les chaînes thématiques Histoire et Mezzo, puis dirigé le pôle Médias du groupe V2V00VE. Depuis avril 2003, il est directeur du marketing du cabinet de conseil Carat Télévision Marketing International.

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