Quel est aujourd’hui votre rôle chez Berluti ?
Je suis directrice artistique, en charge de l’image et des produits Berluti. Pour être claire, je suis en charge de la création et de la fabrication des prototypes qui, ensuite, deviennent des souliers Berluti.
Concrètement ?
Je gratte, je tire, j’étire, je forme, je couds, je teins, je cire des peaux pour les plier aux formes que j’ai imaginées. Des formes qui viennent à la fois de mon âme et de mon écoute du client. En fait, je suis plus à l’écoute du client et du monde que de ce que l’on pourrait appeler « l’intérêt de ma société ». Lorsqu’un modèle est créé et accepté, il m’échappe et ce sont les « commerciaux » qui s’en occupent.
Vous êtes aussi responsable de l’image de Berluti ?
Oui, parce que c’est une image tout à fait particulière, exceptionnelle. Une image historique qui ne peut en aucun cas être altérée par une communication vulgaire. Par « vulgaire » j’entends « commune ». Notre clientèle est celle du luxe, ce qui ne veut pas toujours dire une clientèle riche. Nous comptons dans nos clients des personnalités internationales célébrissimes et des hommes aux revenus modestes, qui savent que le luxe n’est pas une question de marque ou de label, mais un sentiment d’accord avec soi-même. Le luxe est intemporel et universel à la différence de la mode qui est éphémère. Le luxe, c’est une lame de fond.
Dans les médias, on parle beaucoup des souliers Berluti mais assez peu de vous en tant que créatrice.
C’est quelque chose qui me va très bien ! Les vraies stars de la maison Berluti sont nos clients, et ce n’est pas nous qui en parlons.
Ne pas être personnellement médiatisée est une volonté ?
Mais moi je n’ai pas à être médiatisée ! Je suis une ouvrière. Je l’ai toujours été. Je passe ma vie dans mon atelier et ce sont mes clients qui viennent à ma rencontre. Je sais caresser les peaux, deviner qui elles sont, subodorer ce qu’elles veulent devenir. Je connais les huiles essentielles et me sers d’elles, un peu comme les sorcières du XVIIIe siècle connaissaient les herbes et mélangeaient leurs philtres.
Comment expliquez-vous que vos souliers sont sans doute parmi les plus fameux du monde ?
Parce que nos clients en parlent. C’est la meilleure publicité. Venir se chausser chez nous procède, si j’ose dire, d’une démarche. On ne vient pas chez Berluti comme on va ailleurs. On ne porte pas des souliers Berluti comme d’autres chaussures. L’homme ordinaire qui entre chez nous et en ressort chaussé est un homme exceptionnel en devenir.
Vos souliers sont directement responsables de ce « devenir exceptionnel » ?
Mais non bien sûr ! Ne faites pas comme si vous n’aviez pas compris ! Ce ne sont pas les souliers qui sont en cause, c’est l’homme qui a fait le choix de les porter ! Et cet homme-là est toujours dans la bonne lumière. Les êtres d’exception sont toujours dans la bonne lumière. J’aime la lumière... Le luxe c’est la lumière. Lumière se traduit en latin par Lux.
Puisque la communication passe par vous, selon quels critères acceptez-vous ou refusez-vous les reportages sur Berluti ?
Je suis extrêmement sollicitée par les journalistes de presse et de télévision et ne donne que très, très rarement une interview. Je n’aime pas parler de moi. Encore une fois, je suis une ouvrière et je tiens à le rester. Parler à la télévision, répondre à une interview, c’est un métier. Ça n’est pas le mien. Professionnellement, je n’accepte donc de rencontrer que des journalistes en qui j’ai confiance. Et puis, je n’ai pas d’ego. Je sors avec mon caddie faire mes courses dans le quartier et ne pas être reconnue dans la rue me convient parfaitement. Je serais bien incapable de gérer une image de moi en icône ou en star !
On parle quand même beaucoup de vous dans la presse.
Oui, mais ça, c’est votre travail à vous journalistes. Ça ne me dérange absolument pas qu’on y parle de Berluti. Et quand il m’arrive de donner une interview, si je m’aperçois que mes propos ont été peu ou prou déviés, dans le fond ça ne me dérange pas parce que nos clients, ceux qui me connaissent, savent rectifier. Ceux qui ne me connaissent pas ressentent l’émotion qui sourd des propos et c’est bien suffisant. J’avoue que, jusqu’à présent, j’ai eu la chance de n’avoir eu affaire qu’à de bons journalistes.
Y a-t-il des publications dans lesquelles vous n’accepterez pas d’être ?
Oui, mais là, il faut que je m’explique. En ce qui concerne Berluti bottier, je n’ai aucun contrôle sur ce que publie un magazine ou un journal. Le média prend la responsabilité de ce qu’il écrit. Sur le plan personnel, il me faut un certain temps pour pardonner à une publication d’avoir mal traité un client en ne l’ayant pas jugé selon toutes les informations le concernant. C’est tellement facile de démolir quelqu’un sans prendre en compte toutes les informations périphériques. C’est là quelque chose qui me révolte. Si ce magazine n’a pas mis cet homme dans la juste lumière, il ne le fera pas non plus ni pour moi, ni pour ma maison. Donc je m’abstiens.
Quelle est votre stratégie de communication ?
Nous n’en avons pas. Nous ne communiquons pas sur le produit en lui-même mais sur une certaine idée des hommes en Berluti. Très souvent je crée moi-même le concept de publicité pour la presse et il arrive que je fasse les photos. Sur ces photos, on ne voit que le bas d’un pantalon ou d’un jean qui casse sur une paire de souliers. L’idée est simple : l’homme qui est au-dessus et qu’on ne voit pas, ça pourrait être vous.
Mais avez-vous au moins un vocabulaire de communication ?
Oui. Il n’a pas changé. Ce sont des références à la poésie, l’imaginaire, la sensualité, le confort, la technique, l’exceptionnel, l’unicité... L’exception et la poésie font partie intégrante des règles Berluti. En fait, chez Berluti, on ne vend pas. On échange. En 45 ans chez Berluti, je n’ai jamais encaissé. C’est toujours quelqu’un d’autre qui le fait. Moi je ne suis pas là pour vendre, mais pour guider un homme vers les souliers qui lui correspondent le mieux. Je le guide vers un rêve qu’il lui appartient de transformer en réalité. Je ne peux donc pas avoir avec lui un rapport pécuniaire, vénal. Ces souliers qu’il va mettre, qui vont faire partie de sa personnalité, ils n’ont pas de prix. Moi, je les lui offre. Ce que je lui offre aussi, c’est un peu de mon imagination et de mon amour.
Justement, quelle est l’image de Berluti ?
Des souliers faits pour des hommes qui ne sont pas des objets, mais des êtres à part entière. Des hommes qui aiment le luxe sans ostentation mais avec une certaine originalité. Des hommes qui retrouvent dans leurs souliers une idée de sensualité et de plaisir. Un jour, un client m’a dit : « Quand je suis dans un dîner et que je m’ennuie, je regarde mes souliers et ça va tout de suite beaucoup mieux ! »
Et cette image est payante ?
Il y a 45 ans, les hommes qui poussaient notre porte étaient rares. Berluti était une maison qui avait déjà cette réputation de singularité, mais son adresse était assez confidentielle. Je dirais presque secrète. Aujourd’hui, les frontières et la communication se sont ouvertes et nous sommes entrés dans une ère de globalisation culturelle. Les hommes d’exception habitent le monde et ont la liberté de venir chez nous. Nous, nous chaussons toujours avec la même humilité, nous avons toujours la même qualité légendaire, mais du fait même de cette ouverture, les hommes qui viennent chez nous sont beaucoup plus nombreux. Ce sont eux qui parlent de Berluti.
Vous ne faites pas tellement de publicité.
Je n’aime pas trop ça. Je n’aime pas ce que la publicité achète. Comment vous expliquer sans que vous me trouviez confuse alors que c’est si clair dans ma tête... Quand je vois des pages et des pages de publicité achetées par les grandes maisons, je ne peux pas m’empêcher de penser aux petits artisans qui n’ont pas ces moyens-là. Beaucoup ont du talent et du savoir-faire, mais on n’en parle pas. Alors ils survivent comme ils peuvent, difficilement, et ils disparaissent. Un artisan qui disparaît c’est une partie de notre mémoire qui meurt.
Qu’est-ce que le fait d’avoir été racheté par le groupe LVMH a changé pour Berluti ?
Notre maison est devenue un peu moins familiale. C’est maintenant une société structurée qui ouvre des boutiques partout dans le monde, même en Chine. Mais ce qui n’a pas changé, c’est la qualité et l’unicité de nos souliers.
Vous présentez régulièrement de nouvelles collections ?
Mais non ! Ça ne veut rien dire pour moi un « nouveau modèle ». Je ne présente des nouveaux modèles que lorsque je suis prête. Nos souliers sont intemporels - il y a d’ailleurs des clients qui les lèguent à leurs enfants. Cela ne veut pas dire que nous restons figés dans la légende. Je suis à l’écoute de la marche du monde. Même si une paire de Berluti n’est jamais démodée, les hommes d’aujourd’hui ne se chaussent plus comme il y a 45 ans. Mais nous n’avons pas de « gammes ». Je ne fais pas du bleu, du jaune, du vert ou du noir parce que c’est à la mode, mais très curieusement il se trouve que mes idées deviennent « à la mode ». Donc nous sommes copiés... quand nos souliers sont copiables !
Y a-t-il des formes dont vous rêvez, que vous dessinez et qu’ensuite vous devez apprendre à faire ?
Mais tout le temps ! Ça n’est que ça ! Mes souliers naissent des rêves de mes clients. Je leur donne corps en les dessinant et ensuite, je dois « apprendre » à les faire. Il y a des difficultés techniques qu’il faut surmonter, des cuirs spécifiques qu’il faut apprivoiser, des coloris qu’il faut inventer. Ça prend du temps. C’est pour ça que je n’ai pas d’assistants ! Oh ! j’ai essayé ! J’ai eu des jeunes gens et des jeunes filles magnifiques. Pleins d’idées. Mais des idées dans l’air du temps... donc déjà démodées. Pour moi, chaque paire de souliers est un défi et je ne suis en compétition qu’avec moi-même.
Mais vous arrivez toujours à réaliser le rêve...
J’y arrive souvent. Et quand je n’y arrive pas, je détourne. Je détruis et je reconstruis. Je blesse le cuir et je le rapièce... Les deux questions principales que je me pose devant un modèle en gestation sont : en quoi ces souliers sont-ils des Berluti et en quoi sont-ils magnifiques ? Je n’aime pas le « joli ». Je n’aime que ce qui a de la force. De la personnalité. Je suis le pire censeur de mes propres créations et je ne supporte même pas l’idée qu’une paire de souliers pourrait ne pas être portée. Que la vache soit morte pour rien ! Que l’ouvrier ait transpiré pour rien ! Que je me sois crevé les yeux et rongé les mains pour rien ! Un modèle qui ne marcherait pas, c’est le pire des cauchemars. La peste bubonique et le choléra ensemble ! Je ne crée pas dans l’air du temps et surtout pas pour passer le temps. Ce sont nos souliers qui, eux, indestructibles, passent dans le Temps et laissent dans le Temps l’empreinte de l’homme qui les porte.
Le fait d’être chaussé par Berluti correspond-il à un code social ?
Je ne sais même pas de quoi vous me parlez ! Il appartient aux hommes qui portent des Berluti d’établir, s’ils le veulent, des codes sociaux. Cette idée n’est pas incluse dans la livraison de nos souliers.
J’ai l’impression à vous entendre que vous avez le même cheminement créateur qu’un sculpteur ou un peintre.
Il y a de ça ! Un artiste créateur ne fait pas deux expositions par an, l’une en été, l’autre en hiver, parce qu’il faut les faire ! Il travaille et, au moment où il se sent prêt, il présente ses œuvres. C’est pareil pour moi. Et les clients le savent bien qui n’auraient jamais l’idée d’entrer chez nous pour voir les « nouveaux modèles ». Ils savent s’il y a ou non des choses nouvelles et ils n’ont pas besoin pour cela que l’on communique dans la presse ou à la télévision.
Est-ce que les hommes qui viennent chez vous vous suivent aveuglément ?
Ce serait leur faire insulte et dire qu’ils ne sont pas aussi exceptionnels que je le prétends. Une paire de souliers Berluti est comme une sonate jouée à quatre mains. Je travaille seule dans mon atelier mais ce qui sort de mes mains, de ma tête, de mon cœur et quelquefois de mes tripes n’est pas une création sans racine. Elle est née d’une conversation impromptue durant laquelle un homme m’a dit, quelquefois sans y toucher, quelquefois il ne l’a pas dit mais je l’ai deviné, quelquefois c’est un désir lointain inconscient, non formulé avec précision, non explicité, ce qui lui conviendrait le mieux pour être au mieux.
C’est de l’analyse freudienne que vous faites ?
Pas du tout. Il suffit d’aimer les êtres et de savoir les écouter même dans ce qu’ils ne disent pas concrètement. Le reste est de moi. La création...
Vous allez chercher l’âme chez vos clients ?
Vous ne croyez pas si bien dire ! L’un de mes slogans est « vos souliers ont une âme ». Ils ont une « âme technique » - c’est un élément essentiel qui entre dans la fabrication du soulier - et ils ont une âme dans le sens quasi spirituel, mystique du terme, une âme envisagée comme un élément essentiel de la vie.
Vous avez chaussé le monde entier, non ?
Allez... On va dire oui !
Et j’imagine que si vous le pouviez, vous ouvririez un atelier sur la lune histoire de chausser les... lunatiques ?
Des lunatiques, nous en avons déjà quelques-uns qui viennent chez nous. Des lunaires aussi. Souvent des martiens, des vénusiens, des solaires, des jupitériens et quelquefois des ovnis ! Et je les aime autant les uns que les autres. Mais vous savez, j’ai aussi chaussé des hommes qui ont marché sur la Lune.
L’affaire Roland Dumas a-t-elle eu un impact négatif ou positif sur l’image Berluti ?
Franchement, je ne sais pas... Nous sommes bottiers, pas juges.
Est-ce que vous avez le temps de lire la presse ?
Je le prends, chaque matin. J’aime les pages qui claquent, le toucher du papier. J’aime les gros titres bien gras qui disent pratiquement tout en quelques mots. J’aime savoir qui écrit, qui sont les rédacteurs en chef, les journalistes. Il y en a que je ne connais pas mais je sais que ce sont des amis. Je suis sensible à l’écriture de certains journalistes. A la façon dont ils disent les choses. A leur pudeur quand ils veulent rester détachés pour dire l’horreur qu’ils ont vue et pourtant, quelquefois, au détour d’une phrase, derrière une virgule, on voit la cassure, la douleur d’avoir été témoins de ce qui s’est passé. J’aime les photos. Celles qui parlent, qui disent, ou qui, quelquefois, ne disent pas tout. J’aurais voulu être écrivain...
Mais vous l’êtes un peu...
Je raconte des histoires avec mes souliers. A moins que ça ne soit eux qui m’en racontent.
Vous regardez la télévision ?
La nuit. Principalement les films et les documentaires.
Le cinéma est aussi l’une de vos activités...
... annexe. Dites bien, annexe. J’ai créé des costumes pour des films. J’ai eu le bonheur d’avoir été récompensée par des prix. Mais je ne suis pas une professionnelle de la chose. Ce sont toujours des amis proches, acteurs, réalisateurs, producteurs, qui me demandent d’intervenir sur un film. Je ne le fais que si j’aime l’histoire et les gens qui la racontent. Sinon, ça ne fonctionne pas. Je ne fais les choses que par amour. Que par coup de cœur. Mais même face à des films auxquels j’ai participé, j’ai un regard de spectatrice.
Je viens de lire dans un magazine féminin ces propos d’une styliste célèbre : « toutes les femmes rêvent de porter les souliers d’Olga Berluti de la collection « rapiécée - reprisée » qu’elle ne fait qu’exclusivement pour les hommes. C’est de la discrimination ! »
Ah ! c’est joli ça... Ça me touche beaucoup !
Et elle ajoute « comme je n’avais pas le choix, je suis allée m’acheter cette paire de Berluti pour homme dans ma pointure ! »
Eh bien, voilà une femme ouverte, libre dans sa tête, qui dit ce qu’elle pense, ce qu’elle veut vivre, et qui le dit bien.
Certes, mais vous ne chaussez que les hommes. Pourquoi ?
Peut-être qu’un jour je chausserai les femmes... Je l’ai déjà fait, mais très rarement, pour des amies proches.
Il y a des clients qui vous ont marquée ? Qui vous ont appris quelque chose ?
Tous les clients m’apprennent quelque chose. Je me souviens de Picasso venu chercher une paire de sandales et qui a pris un soulier exposé, l’a manipulé longuement, l’a regardé sous toutes ses coutures et l’a reposé sans un mot. Ce modèle est curieusement devenu l’un des grands classiques Berluti. D’un seul regard Picasso ne s’y était pas trompé. Je pourrais vous parler de l’imagination de Warhol pour qui - et avec qui - faire une paire de souliers était une véritable aventure. J’ai récemment ressorti toutes les formes de Warhol et je me suis aperçue que cet homme m’avait appris mon métier parce qu’à chaque paire, il me posait un problème artistique et technique et que c’était à moi de trouver la solution.
Quel est l’homme qui vous a le plus séduite ?
Oh ! il y en a beaucoup ! J’ai adoré Sergio Leone qui était un grand enfant poète et artiste. Truffaut et sa discrétion de grand bourgeois mais qui savait toujours très précisément ce qu’il voulait. Cocteau pour son modernisme et la complicité que nous avions dans les choses et les idées extrêmes. Jean Marais aussi, un prince. Dean Martin, qui ne voulait jamais que le même modèle à l’infini, m’a appris l’immuabilité et la pérennité. Il commandait les mêmes souliers à pompons, mais ouverts pour le jour et fermés pour la nuit. Des pompons comme des boutons de fleurs, tous de la même épaisseur au millimètre près... Sinatra, lui, c’était l’excès, l’originalité, le flamboyant, presque l’excentricité. Et il lui fallait ça tout de suite ! Chacun de ces hommes m’a apporté des histoires magnifiques.
Dans le fond, qu’est-ce que vous aimez le plus, les hommes ou leurs souliers ?
Je n’aime que les hommes qui portent ou vont porter mes souliers ! Sans eux, sans leur force, leurs fragilités, leurs désirs, leurs rêves, il n’y aurait pas de souliers Berluti.

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