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Décryptage

Portfolio :

Louis Bachelot, la mort dans l’oeil

par Olivier Bouchara

Ses images illustrent chaque semaine les colonnes du Nouveau Détective. Ses modèles ? Sa femme et ses gamins qu’il assassine allégrement.

Dans ses yeux, vous êtes déjà un meurtrier. Ou peut-être un macchabée. Ça dépend de son inspiration. Devant son assiette de blanquette à l’ancienne, il hésite encore : « Ne bougez pas. Il n’y a qu’une seule façon de se faire une idée : je vais vous prendre en photo. » Il dégaine son portable Samsung au milieu du bistrot. Abandonne l’interview. Et règle la mise au point avec les touches du cellulaire. Clic-clac. « Finalement, conclut-il l’œil sur l’écran, c’est bien ce que je pensais : vous avez une tête d’égorgeur. »

Ne déjeunez jamais avec Louis Bachelot. Vous risquez de prendre perpète au tribunal de l’imagination. Son regard bleu délavé tient lieu de dossier d’instruction. C’est un illustrateur qui n’a pas besoin de pièces à conviction pour vous transformer en criminel. Un illustra-tueur. Ses images, inspirées de faits divers sanglants, sont publiées chaque semaine dans Le Nouveau Détective. Avec deux sous d’inconscience, trois rudiments de Photoshop et pas mal de talent, il vous expédie sans détour dans la rubrique « Tragédie » du prochain numéro. « Quelles pages vous feraient plaisir ? Drame ? Braquage ? Je vais voir ce que je peux faire pour vous. »

Inutile de le remercier. A 44 ans, Louis Bachelot consacre sa vie à zigouiller en beauté celle des autres. Sa première expérience de presse remonte à la fin des années 1990. A l’époque, il écume les petits boulots de la catégorie « artiste incompris » : restaurateur d’opéras en Bourgogne, metteur en scène sans budget, prof particulier de peinture à l’huile. Il habite un bled de Côte d’Or, dans une ancienne ferme en meulière, retapée en atelier de création entre deux champs de betteraves. Pas la galère, mais pas très loin. De passage à Paris, il croise une connaissance des Beaux-Arts dans le métro. Une jolie fille. Elle lui propose de faire des photos pour Nous Deux - « Nous deux ? C’est un peu gênant : je suis marié et je préfère travailler seul. » Et l’autre d’éclater de rire : « Je te parle de Nous Deux, le magazine de romans-photos. On embauche un nouvel illustrateur pour les feuilletons. »

Cinq ans plus tard, il ne s’en remet toujours pas : « Quand j’ai commencé pour Nous Deux, j’étais loin d’imaginer que Le Nouveau Détective s’intéresserait à mon travail. Mais au fond, il n’y a pas tant de différences que ça entre un meurtre et un mariage. Tous deux participent de la même exaltation des sentiments. Du même suspense, de la même folie. » A l’écouter, seul le boulot de reconstitution changerait d’un sujet à l’autre. Avant, il divorçait de son épouse trois fois par mois. Maintenant, Louis assassine Marjolaine et ses trois enfants à un rythme hebdomadaire. Il noie, il fusille, il saucissonne. Toujours sur commande : « Le rédacteur en chef m’envoie le synopsis à illustrer dès le jeudi matin, explique-t-il. Qu’il s’agisse de décapitation, de tournantes ou de crime avec préméditation, je dois envoyer mon image dans les 24 heures. Autant dire que sans mon épouse et mes gamins, je ne pourrais rien faire. »

Le rituel est rodé. Chaque exécution commence par un conseil de famille. On tire au sort celui qui sera ligoté à plat ventre sur le carrelage du salon ; on se chicane pour brandir le couteau de cuisine en poussant des hurlements ; on se chamaille pour avoir le maximum d’hémoglobine qui perle le long des joues.

Généalogie des rôles : les gosses sont parfaits pour les infanticides. Faciles à découper en morceaux, pas compliqués à menotter, toujours contents de jouer à la grande faucheuse dans le salon. Marjolaine est meilleure dans les crimes passionnels : elle porte à merveille les mini-jupes tailladées au cutter et les corsets entrouverts sur les pulsions masculines. Avec elle, les scènes de meurtres ont des allures de scènes de ménage. Elles débutent dans les cris et finissent dans la joie. Au désespoir du voisinage : « Notre dernière voisine devait avoir 80 ans. Quand elle passait une tête chez nous, ça courait dans tous les sens, avec des faux pistolets et des machettes en plastique. Au bout de six mois, elle a déménagé. Personne ne l’a remplacée. »

Tant pis pour la solitude. Comme tous les tueurs en cavale, Louis Bachelot ne déteste pas contempler la ronde des saisons dans le silence de la campagne. Au fil de ses forfaits, il s’amuse à changer d’identité. « J’ai débuté avec “Calot”. Puis j’ai eu une période “Cachalot”. Aujourd’hui, j’arrive tout juste à signer “Bachelot”. Sans doute parce que j’accepte désormais de découvrir des parcelles de moi dans mon travail. » Il partage le drame des professions légistes : le complexe du miroir. Il pense que le crime se reflète toujours dans son regard. Les raisons d’un meurtre ne lui semblent jamais étrangères, plutôt familières, sans cesse planquées dans les angles morts de sa conscience. « Mon père était aviateur de chasse pendant la crise de Suez et les guerres d’Algérie et du Vietnam. Peut-être que tout cela remonte inconsciemment dans mon travail. Vous pensez que je devrais consulter ? » Il range son Samsung sous la table.

Portfolio

Illustrations : Louis Bachelot

 
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