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Vie publique

Entretien avec Michel Platini :

"Ma vie avec les médias"

Pour être une légende vivante à bientôt cinquante ans, tout en en paraissant dix de moins, suffit-il de se retirer en pleine gloire, à trente et un ans seulement, quand tant d’autres footballeurs de renom forcent leur corps à les maintenir quelques années de plus, quelques années encore, dans la lumière des projecteurs ? Pour devenir, une fois les crampons raccrochés, sélectionneur de l’équipe nationale, puis vice-président de la Fédération française et l’un des pontes du foot planétaire, suffit-il d’avoir toujours, ou presque toujours, été plus aimé que jalousé ? Et pour coexister si longtemps avec la presse, en évitant le divorce, est-il préférable de s’appeler Platini ? A ces interrogations, qui sous-tendaient notre entretien et n’étaient pas trop douloureuses pour son ego, il apporte une réponse implicite mais claire : pour bien vivre avec les médias, mieux vaut être, en effet, le meilleur de sa génération que le dernier de l’équipe.

Michel Platini ne manifeste donc aucun des symptômes qui trahissent la méfiance envers la presse, propres à la star paranoïaque, et néanmoins avide d’interviews. Bien qu’il connaisse Gérard Rancinan avec lequel il a déjà travaillé à un cliché demeuré célèbre, le seul moment où on le devine pressé d’en finir est celui de la prise de vue. Cet homme si souvent photographié apprécie modérément l’objectif. Pour le reste, il a toujours cet air de gamin qui ne tient pas en place et ce sourire volontiers narquois qui, sur les pelouses et ailleurs, a dû en faire tourner plus d’un en bourrique.

Ça commence à Jœuf (Meurthe-et-Moselle), dont le journal s’appelle...

Le « Répu », le Républicain Lorrain, c’était LE journal. Tout le monde le lisait.

A commencer par vos parents, non ? Puisqu’on y rapportait vos premiers exploits.

Détrompez-vous, mon père n’était pas du tout du genre à relever ce qui pouvait me flatter, plutôt l’inverse ; et quand il m’arbitrait, par exemple, il ne me faisait aucun cadeau. S’il a découpé un ou deux articles dans le « Répu » pour une coupe de Lorraine, genre minime, c’est le bout du monde. Non, Jœuf, de ce point de vue, c’était encore l’innocence.

A Nancy, plus tard, vous découvrez le plus vieux média du monde et le moins innocent : la rumeur.

Ah ! ça... C’est nul. Ça ne vaut même pas qu’on en parle...

Sauf que de nombreux footballeurs sont confrontés durant leur carrière, un jour ou l’autre, à ces déballages de café du commerce sur la vie privée, la vie nocturne, les mœurs, la face forcément cachée du champion, et, paradoxalement, se nourrissent du silence, interprété comme évidemment « complice » ou « acheté », des journaux. Comment peut-on y répondre ?

On ne peut pas... A moins évidemment de s’appeler Isabelle Adjani et de pouvoir réquisitionner le 20 heures... Et encore ! Il y a des démentis qui tuent. Et moi, je n’étais qu’un gamin dont on commençait à parler. Là est d’ailleurs le fin mot de l’histoire...

Comment ça ?

Que vous vous appeliez Platini ou je-ne-sais-qui, le processus est invariable. Cela arrive rarement dans une capitale ; plutôt une petite ou moyenne ville de province, très provinciale, où vous venez de débarquer. Vous commencez à y devenir une sorte de vedette. Sans même vous en rendre compte, vous faites de l’ombre à quelques personnages de la nomenklatura. Ils vous prêtent aussitôt - et on les y aide - des ambitions dans tous les domaines, y compris politiques, qui compromettent forcément les leurs. C’est parti ! Et vous êtes, évidemment, l’un des derniers à qui la rumeur est rapportée. Il peut y avoir d’autres mécanismes, j’imagine ; mais pour moi le mobile constant reste la menace fantasmée et cultivée en cercle fermé. Parfois, ça s’arrête comme ça a commencé : sans qu’on ait compris ni comment ni pourquoi. Je me demande si ce n’est pas assez français tout de même.

A Saint-Etienne, vous devenez plus qu’une sorte de vedette...

La vraie vedette de Saint-Etienne quand j’y arrive, c’est l’équipe. Mais il se trouve qu’elle est finissante, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le club embauche.

Vous avez d’ailleurs dit quelque part qu’acheter est le signe d’une équipe en fin de cycle.

C’est la raison pour laquelle ils m’ont fait venir moi, puis Rep, Zimako, Battiston, Gardon. Ça a été la même chose à la Juve ensuite : la même chose il y a peu, pour le Real de Zidane, Ronaldo, Figo, Beckham, etc. C’est la loi naturelle, et économique, des cycles.

C’est à Saint-Etienne que vous découvrez la pression médiatique.

Je découvre surtout un climat sympa. La « pression médiatique », comme vous dites, se bornait à des visites hebdomadaires de journalistes locaux et du correspondant de L’Equipe. Ils passaient la tête pour s’assurer qu’il n’y avait pas de bobos. Pratiquement pas de radio ni de télé, pas de conférences de presse. On bavardait. Il faut se reporter à l’époque, c’était quasiment familial. On était plutôt chouchouté qu’importuné.

Et à la Juve, ensuite ?

Là, je remplace Ian Brady, qui était adoré, dans une équipe qui compte une demi-douzaine de champions du monde et de Ballons d’or. Je découvre, en effet, un autre monde. En France, mes relations se bornaient au journal local et à L’Equipe, qui n’étaient pas vraiment en concurrence. En Italie, il y avait plusieurs journaux sportifs dont le foot était le sujet principal et qui se tiraient la bourre. La première fois que je suis sorti du vestiaire, je m’en souviens encore, j’étais stupéfait de voir qu’il y avait une dizaine de journalistes. J’ai cru que c’était exceptionnel, mais non, ils revenaient toujours.

Vous parliez un peu italien ?

Non, quelques mots de dialecte turinois que je tenais de famille et qui ne servaient à rien. Les journalistes italiens, tous les journalistes italiens que j’ai rencontrés alors, parlaient français. En France, à l’époque, footballeur ce n’était pas grand chose et journaliste sportif peut-être encore moins. En Italie, c’était l’inverse. Les journalistes sportifs constituaient une sorte de caste aristocratique, extrêmement respectée, socialement et intellectuellement. Eux-mêmes veillaient à être dignes de leur prestige. Le genre flamboyant, vous voyez. Je me souviens qu’ils étaient capables de me citer Baudelaire dans le texte. Car ils nourrissaient un préjugé favorable pour tout ce qui était la France et les Français. Ils mettaient un point d’honneur à s’exprimer dans ma langue. Mais ils avaient le sentiment, assez fondé je le crains, de se montrer plus amicaux à notre égard que nous, Français, au leur. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui chez eux le dépit amoureux n’ait pas fini par l’emporter, et que nos successeurs bénéficient du même préjugé favorable qu’il y a 20 ans.

Photos : Gérard Rancinan
Photos : Gérard Rancinan

« Le seul argument médiatique qui vaille, c’est la victoire. »

Et la « pression » ?

On était extrêmement sollicités, c’est vrai, même pendant les entraînements, ce qui était nouveau pour moi, mais pas harcelés. Par ailleurs, on disposait d’un double bouclier : la protection d’Agnelli, ce qui n’est pas rien, et la victoire qui vous immunise. Disons qu’on vivait avec les médias selon une sorte de calendrier, toujours en usage : un jour de compte rendu où domine le factuel, trois jours de commentaires où il faut nourrir la polémique et qui, en fait, n’est pénible qu’en cas de défaite. Ensuite, ça se relâche parce que les perspectives du match suivant, et les spéculations qui vont avec, prennent le dessus. La solution, et c’est ainsi que j’ai toujours fonctionné, consiste à ne penser qu’à la rencontre à venir. Ce rythme a bercé ma vie. Et j’ai eu la chance de jouer dans des équipes qui gagnaient beaucoup plus souvent qu’elles ne perdaient. Avec les médias, et donc l’opinion, la victoire arrange tout.

Vos relations ont été plus difficiles avec les photographes. Un jour, ils ont déposé leurs appareils à terre pour marquer leur réprobation.

Ah ! ça... Oui, un incident isolé. Ça ne s’est pas reproduit, il y avait une raison et on s’en est expliqués. Franchement, je ne me souviens pas avoir refusé une photo quand on me la demandait. Ce que je ne supportais pas, et je ne l’admets toujours pas, ce sont ces types qui surgissent et vous mitraillent à bout portant sans dire ni bonjour, ni merci, ni pourquoi. C’est une question de respect mutuel.

Vous avez eu aussi des bisbilles avec des journalistes de presse écrite : l’affaire Ferran en 1977.

Cette année-là, j’aurais pu avoir mon premier Ballon d’or. Il s’en fallait de deux points, Ferran ne m’en a pas accordé un seul. Je lui en ai longtemps voulu, mais il y a prescription.

Il s’agissait d’une inimitié personnelle ?

Non, je crois que Ferran était sincère, il estimait que je ne le méritais pas encore. Bon, ensuite, je l’ai obtenu à trois reprises mais j’aurais pu être le seul joueur à quatre Ballons d’or... Vous savez, dans ces relations avec les journalistes, il se passe des choses bizarres. J’admirais beaucoup Jean-Philippe Rethaker de L’Equipe, un excellent professionnel et pourtant, on s’est mis, si j’ose dire, à ne plus se parler. Ça a duré six ou sept ans. Un jour, on s’est trouvés face à face : - Salut ! Tu sais pourquoi on ne se parle plus ?
- Non, et toi ?
- Moi non plus.
Et c’est reparti comme avant... Il ne faut pas oublier que nous étions des mômes de 20 ans, sans beaucoup d’expérience et aucun recul, souvent crevés.

Il y a quand même eu des amitiés...

Très peu... Gérard Ernault, ça dure... Mais je crois que c’est rarissime, presque impossible.

Pourquoi ?

Eh bien, parce que nos besoins divergent. Le footballeur de haut niveau n’éprouve pas la nécessité professionnelle d’obtenir des confidences du journaliste. Lui, oui ! C’est même son boulot, quand le nôtre est de jouer. Les rédacteurs en chef le savent bien qui spécialisent leurs reporters dans la fréquentation exclusive de tel ou tel joueur. Il vaut mieux être copain pour avoir des infos. Que se passe-t-il si vous devenez amis ? Vous lui faites une confidence. Même si c’est sous le sceau du secret, il y a toutes les chances qu’un jour ou l’autre il trahisse votre confiance. Je ne devrais d’ailleurs pas dire « trahir » parce qu’il s’agit plutôt d’une fatalité liée à la déformation professionnelle. C’est peut-être même dans ses gènes. D’où la langue de bois qui prévaut dans le milieu.

Si le journaliste est bon, il a déjà l’info. Quand il vous pose la question, il connaît la réponse et sait pertinemment que vous ne pouvez la lui fournir. Plutôt que de « langue de bois », au sens politique, on pourrait parler d’un échange codé qu’en bon kremlinologue, l’amateur sait parfaitement décrypter. En fait, tout est affaire de justification.

De justification ?

Dans le foot, l’info, l’intérêt journalistique majeur sont contenus dans le principe même du match. Il y a toujours un vainqueur et un vaincu. Même en cas de nul puisque pour le visiteur on peut assimiler celui-ci à une victoire et, pour l’équipe qui reçoit, à une défaite. Le vainqueur a rempli son contrat : c’est un train qui arrive à l’heure, donc moyennement excitant. Comme la plupart des victoires sont obtenues sur des erreurs de l’adversaire, le vaincu est un train qui déraille. Il y a forcément un ou plusieurs lampistes, journalistiquement bien plus intéressants. L’attention se focalise sur eux durant les trois jours dont je vous ai parlé à propos de Turin. A partir de ce moment-là, la rhétorique est celle de la justification. Il faut rendre l’inacceptable acceptable, à coups d’arguments répertoriés (le terrain, l’arbitrage, etc.) et d’autant plus convaincants qu’on est capable de s’en persuader soi-même. L’exercice devient de plus en plus aléatoire, si vous alignez les défaites. C’est pourquoi le seul argument médiatique qui vaille - et il vaut également en interne - est la victoire. Les journalistes eux-mêmes recourent à la justification : pour légitimer un a priori, se dédouaner d’une méprise factuelle ou d’un jugement erroné.

« Quand il n’y a plus de règles, il reste la règle du jeu. »

Lorsque vous devenez sélectionneur national, c’est pire, alors ?

C’est différent. Comme joueur, vous avez tout de même le droit d’envoyer tout le monde promener. En tant que sélectionneur, vous êtes dans une position analogue à celle du porte-parole du gouvernement, voire du Premier ministre : vous avez le devoir de rendre compte. C’est votre fonction. Et de protéger les joueurs, ça c’est votre responsabilité. Je me répète : les champions sont d’abord de tout jeunes gens, plus fragiles qu’ils ne paraissent dans les pubs, absolument pas préparés à cet exercice. Avec Cantona, je ne parlais pas tellement de jeu. Je passais mon temps à lui dire : « C’est pas grave... », « Ça va passer... », « Pense au match... ».

C’est difficile ?

Non, il suffit de gagner... Je sais qu’aujourd’hui, on fait de l’aptitude à communiquer avec les médias l’une des vertus requises pour être sélectionneur national. Si tel est le cas, il faut nommer tout de suite Tapie. C’est lui qui a le plus de bagout, non ?

A propos de pub, vous avez innové...

Ouais... La R12 ? Pas terrible, je ne m’en souvenais même pas... En matière de publicité, de « people », d’interviews extra-sportives, « d’Apostrophes », etc., il se trouve que j’ai été le premier. Quand vous essuyez les plâtres, vous ne pouvez pas éviter les gravats.

Mais les cachets n’étaient pas mirobolants.

Là, vous péchez par anachronisme. A l’époque, je me souviens très bien que Kopa trouvait mes cachets exorbitants et je vous parie que les vedettes d’aujourd’hui diront la même chose de leurs successeurs. Non, ce n’était pas si mal !

Pour en revenir à l’omniprésence de la communication avec les médias, avez-vous jamais eu un ou une attaché(e) de presse ?

Non.

La nouvelle génération y vient.

Pas vraiment. Je dirais plutôt que leur entourage s’est densifié. Leurs agents, leurs amis les conseillent - toujours la vulnérabilité de la jeunesse - plus ou moins bien... Il y a surtout les sites personnels des joueurs, dont je doute d’ailleurs qu’ils les alimentent eux-mêmes. Ce système leur offre une liberté d’expression qui est tout de même la moindre des choses.

Récemment, Yannick Noah a publiquement déploré que les instances du tennis français négligent le rôle éducatif et social qu’il pourrait avoir.

Je le suis sur cette ligne, intégration et éducation, a fortiori pour le football. C’est une des raisons majeures de mon engagement : les valeurs à transmettre. Quand il n’y a plus de règles, il reste la règle du jeu. Quel parent, en difficulté avec l’autorité, dispose de l’équivalent tacitement accepté des cartons jaune et rouge ? Dans quel autre milieu un gamin pourra-t-il passer la balle à un gamin d’une couleur différente ? Je ne voudrais surtout pas, et les médias ont leur rôle à tenir, que les questions de fric, aujourd’hui omniprésentes, prennent le pas sur le pur plaisir du jeu et sa valeur formatrice.

Platini-Platoche : y aurait-il, comme dans un Gainsbourg-Gainsbarre, un soupçon de schizophrénie ?

Franchement, je n’ai pas deux personnalités, je suis tout un, parfois même un peu trop entier. C’est un surnom sympa, gouailleur, amical. Il ne m’a jamais déplu ce Platoche ! En revanche, si j’avais été Zidane, je ne suis pas sûr que j’aurais aimé être appelé Zizou. J’aurais eu l’impression d’être dépossédé de quelque chose d’intime.


 
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