Il est 17h30. Jamais Juliette ne m’a paru aussi belle, aussi désirable. Je l’attends à la sortie de l’Opéra. Elle marche comme une reine, elle est heureuse. Elle vient d’être promue première danseuse. Son appartement est à deux pas de la rue Auber. « Viens », me propose-t-elle. Ma montre indique 17h40. J’ai à faire. Un rapide baiser et me voilà dans ma Twingo. Je passe à l’orange vif. Frénétiquement, je me fraye un chemin dans la circulation dense, ignorant les insultes. Je me gare sur un stationnement réservé aux handicapés. Je claque la porte et m’élance dans l’escalier. L’ascenseur est trop lent. Enfin, me voilà devant la télé. Je mets la 3. Julien, tu es là ! Pardon, il est 18h10, je suis en retard de 5 minutes.
Le téléphone sonne, mon portable vibre, Maxime, mon labrador noir aboie. Je n’entends rien. Quatre candidats se disputent deux places. « Questions pour un Champion » n’est pas une émission, c’est une secte. Hommes et femmes de tous âges, de toutes provenances, arborent ce sourire désarmant des gens sous influence. Ils applaudissent quand c’est l’adversaire qui trouve la bonne réponse. J’aurais envie de tuer. Avant de les renvoyer dans leur lointaine province, le beau Julien leur offre le Larousse en quatre volumes sur la grandeur et la décadence des acariens, et un viatique, les deux DVD de « Questions pour un Champion » avec, en couverture, Julien Lepers habillé par un styliste fou. Julien, qui choisit tes costumes ? Et tes cravates, Julien ?
18h50, me voilà sur Canal. PUB. Et bientôt 19h00, « Le Grand Journal » de Michel Denisot. La belle Marie Drucker progresse chaque jour dans son tango avec la caméra. Vêtue d’une robe noire, elle distille les malheurs du monde d’une voix grave. Les invités ? Une chanteuse classique, un marchand de sapes, une ravissante actrice, tous trois en promo. La diva chante a capella. Son DVD apparaît plein écran, le public applaudit. Le marchand de sapes ambitionne de passer du T-shirt à la chaussure de sport. Nike et Adidas en tremblent déjà. La caméra nous conduit à une chaussure assez banale avec le nom du gars en fluo violent. Le public applaudit. Au tour de Claire Keim, la jeune actrice. Oh ! surprise, elle ne parle pas du téléfilm dans lequel elle a écrasé l’audimat, mais de notre planète, des pays voyous qui n’ont pas signé le protocole de Kyoto. Elle nous invite à consommer moins d’énergie, à moins polluer, à être responsables. Ses beaux yeux gris brillent de conviction et d’altruisme. La diva et le marchand de sapes semblent disparaître de l’écran. Denisot toussote, gêné par ce discours inattendu. Moi-même, je ne me sens pas très bien, mais mon rachat est possible. Vite, la chaîne 55, National Geographic. Une antilope essaie en vain d’échapper à un puma. Il la rattrape, lui brise le cou, le sang gicle. Retour sur Canal, j’ai loupé « La minute blonde » et son actrice rouée, impertinente, salace, vulgaire, si elle n’avait pas d’aussi belles mains. Mais Claire Keim est toujours là, mère Teresa jeune et jolie. Claire, je t’aime, veux-tu m’épouser ? Je circulerai à bicyclette et m’éclairerai avec une lampe de poche. PUB.
Je m’échappe sur la Cinquième, le Saint reçoit un formidable coup de poing dans l’estomac. Non, il l’esquive et assomme ses quinze agresseurs d’une seule manchette. J’ai déjà vu cet épisode. Un petit coup d’AB1 peut-être ? Rediffusion d’ « Hélène et les Garçons ». Avec le générique, je fredonne « Hélène, je m’appelle Hélène ». Mais qu’est-ce qui m’arrive, j’ai les larmes aux yeux. Sur la 141, Sport Plus, Federer se débarrasse une fois de plus d’Agassi. Il va servir pour le match. Il peut encore se tordre la cheville, être frappé par la foudre, apprendre que sa mère est mourante, mais non, rien ne se passe. Son service file à 215 à l’heure, un ace. C’est fini. Federer court serrer la main d’Agassi. Au fil des rencontres, son regard dit de moins en moins à la star vieillissante, « tu es mon idole ».
Le temps passe vite devant mon Samsung portable à écran plat. Un besoin pressant me prend. J’emporte ma télé jusqu’à la salle de bains. Je peux lui tourner le dos quelques secondes, c’est la météo. Sur Canal, huit heures moins cinq, aïe ! le jingle des Guignols ! Je n’ai pas eu le temps de remonter mon pantalon. En traînant prudemment les pieds dans mes babouches (confortable, les babouches...) je regagne ma chambre sans incident, repose l’écran sur sa tablette et me réajuste. PUB. Je fonce à la cuisine et me sert un verre de Zytnia, ma vodka d’immigré polonais. Quelques pistaches. Moment délicieux. Il est 20h10 pétantes, arrive Stéphane Bern, fils naturel de Charles Trenet. Je zappe. La 164, Cartoon Network. Bref passage à la cuisine. Je me confectionne un « spécial cholestérol », blinis, crème et tarama accompagnés d’une Zytnia et d’une Leffe, la bière qui conduit à l’orgasme. Le temps s’arrête.
Voluptueusement allongé, mon téléphone sur répondeur, je retrouve enfin mes amis, ma famille, « Dexter », « Les Super Nanas » et « Johnny Bravo ».
Au moment précis où « Les Super Nanas » vont mettre une pâtée à l’abominable Mojo Jojo, mon portable sonne. Le buste de Juliette apparaît sur l’écran, elle a ouvert son corsage, laissant échapper un sein délicieux. Elle est en bas. Elle peut monter ? Elle est dans l’ascenseur. Je saute sur la 450, XXL. Un jeune homme assez triste se fait sodomiser par un homme de couleur à barbiche et à lunettes cerclées. Il ressemble à Trotski. On sonne. Je quitte XXL pour la chaîne Histoire. Christophe Lambert est Vercingétorix et le film commence à peine. A me voir, Juliette comprend qu’elle sera la seule protagoniste de cette soirée érotique. Elle a mérité de jouir avec moi de l’admirable musique et des images approximatives de « Funky Cops », un dessin animé culte sur la 63, Berbère TV. Elle s’endort.
Ma félicité n’a qu’un temps. Me voilà sur la 192, Musique Classique. La Sonate à Kreutzer jouée par Yehudi Menuhin. Seule une musique de cette qualité peut accompagner ma création. Je dois terminer mon prochain roman « Toutes les femmes me quittent ». Un chef-d’œuvre. Vous avez dit promo ?

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