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Edito

Matière à jacasser

Jolie saison pour les oiseaux de mauvais augure : coup sur coup, l’actualité des médias leur aura fourni matière à jacasser. L’affaire de la fausse agression du RER D, la prise de contrôle de la Socpresse par un « marchand d’armes » et la maxime du patron de TF1 sur Coca-Cola et nos cerveaux de téléspectateurs auront, chacune à sa manière, alimenté la chronique toujours très en vogue des bévues de la presse. Non sans quelques raisons, se doit-on d’ajouter.

La surenchère autour du récit de Marie L. a tous les traits d’un cas d’école. Les ingrédients de ce faux fait divers - la jeune femme en butte à une bande de « Noirs et de Maghrébins », les injures contre les Juifs, les croix gammées, la lâcheté des passagers préférant regarder ailleurs... - étaient à ce point en adéquation avec l’air du temps que les médias ont été pris, une fois de plus ajouteront les Cassandre, d’une véritable fièvre, d’une hystérie collective. Adieu doute, prudence, vérifications. On ne s’interrogeait plus, on s’indignait. De quoi être choqué. Et même atterré.

Sur l’arrivée de Serge Dassault à la tête d’un des plus grands groupes de presse français, on aura tout écrit. On s’inquiète à juste raison qu’une majorité des grands moyens d’information soient maintenant sous la coupe d’une poignée d’empires industriels. Cette nouvelle exception française mérite, en effet, toute notre attention. Mais de là à hurler à la fin du pluralisme, à pleurer sur le crépuscule d’on ne sait trop quoi... Comme si la presse née des lendemains de la Libération était un modèle. Comme si les manquements au pluralisme, en région par exemple, n’étaient pas flagrants avant même que les magnats de l’industrie n’y ajoutent. Il est tellement plus commode de se donner les frissons de la bonne conscience... Reste qu’on doit s’interroger sur cette nouvelle donne qui marque, à coup sûr, la fin d’une époque. Mais sans nostalgie mal placée. Sans exagération non plus. Il faut être permanent de la paranoïa pour croire que c’en est fini des libertés en France...

Last but not least, la désormais fameuse assertion de Patrick Le Lay. Voilà qui va réjouir tous les experts de la leçon de morale hebdomadaire - de préférence dans les colonnes d’un concurrent du titre que l’on a quitté à grand fracas. Imaginez un peu, le patron de la chaîne honnie, incarnation du règne de l’argent, de la vulgarité et horreur ! de l’audimat, qui avoue ce que tout le monde sait parfaitement mais se garde bien de dire à voix haute. Un moment de franchise qu’on devrait, au contraire, saluer. Quoi ? La télé vit de la pub ! Et les programmes en tiennent compte. Et nos bonnes consciences ne le savaient pas ? La loi de la gravitation existe, chers amis. Et la loi de l’argent aussi. A moins d’être abonné aux mannes de l’Etat...

Reste que la concomitance de ces « événements » fait mauvais genre. Pour un pays qui se donne en exemple à tout bout de champ, on va finir par pouvoir se gausser de ceux qui, ici en France, font des gorges chaudes sur la « presse de caniveau » d’outre-Manche et d’ailleurs. Alors qu’on ne relève plus, tant ils sont nombreux, les jugements condescendants sur cette presse américaine incapable de prendre ses distances avec un George Bush réduit à la caricature qu’en fait Michael Moore, nouvelle idole de la gauche bobo.

Pendant ce temps, les autres - les vrais ? - problèmes de la presse écrite disparaissent derrière la rhétorique poujadiste : « tous pourris, tous vendus ». Il est tellement plus commode de se tailler des ennemis sur mesure, pour coller à la fantasmagorie des « puissants qui tirent les ficelles ». Se colleter aux questions de l’érosion continue du lectorat des quotidiens, de la crise de confiance tenace dont sont victimes nos journaux ou encore des coûts structurels d’un secteur qui, pour diffuser de l’information, n’en est pas moins une industrie : voilà qui est, à coup sûr, moins « tendance ».

C’est pourtant sur quelques-unes de ces questions que ce troisième numéro de Médias a décidé de se pencher. En allant interroger, par exemple, Edwy Plenel, Axel Ganz, Ivan Levaï et Jean Boissonnat. En demandant à l’historien Patrick Eveno un de ces retours en arrière qui permettent d’éviter de confondre évolution et révolution. En rappelant que la presse est aussi affaire de plaisir comme celui de retrouver un Platini aussi habile aujourd’hui avec les mots qu’hier avec un ballon.

Vous trouverez bien d’autres sujets abordés dans cette nouvelle livraison, souvent à contre-courant des idées reçues comme les sempiternels discours sur le « déséquilibre de l’information » pourtant démentis, jour après jour, par la montée en puissance d’une chaîne de télévision comme Al-Jazira.

De quoi, nous l’espérons, alimenter des débats moins convenus. Quitte à passer pour des apostats. « On vous l’avait bien dit », pourront jacasser les mêmes oiseaux de mauvais augure.


 
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