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Décryptage

Les médias et l’opéra, entretien avec Renée Fleming :

"Médias, ma non troppo"

par Omar Harfouch et Robert Ménard

« Merveille de musicalité et d’aplomb » (Le Monde - 12 novembre 2005), la diva américaine n’a pas à se plaindre de la presse mais elle déplore que la télé boude le bel canto.

Renée Fleming, qui êtes-vous : une chanteuse ? une chanteuse d’opéra ? une musicienne ? une artiste ? une diva ? une cantatrice ? une artiste lyrique ?

Je suis musicienne dans l’âme. La musique est ce qui me stimule le plus. Celle que j’aime traverse les siècles. Elle est moderne, baroque, faite de styles très divers.

Selon un sondage Sofres de juin 2005, commandé par la Sacem, 74 % des Français considèrent la musique comme l’art dont ils pourraient le moins se priver.

C’est fantastique ! Mais finalement, pas très étonnant. La musique est un langage universel, elle donne du sens. Même si les amateurs de musique classique sont les moins nombreux.

L’opéra n’est pas populaire ?

Tous les spectacles d’opéra sont très souvent « sold out », et cela est une constante pour toutes les scènes. Le public est devenu très connaisseur et très enthousiaste. En revanche, la place réservée à la musique classique à la télévision est plus problématique.

La télévision devrait-elle faire un travail d’éducation ?

Bien sûr. Sur les chaînes « commerciales », c’est la course à l’audience. Pourtant, il existe beaucoup de chaînes thématiques qui donnent une large place à la musique classique ainsi qu’à l’opéra. Toutes ces chaînes remplissent pleinement ce travail d’éducation.

Seriez-vous prête à faire comme Roberto Alagna et chanter « populaire » ?

Enrico Caruso, au début du siècle, a été le premier à enregistrer des chansons populaires. Tous les ténors l’ont suivi depuis. J’ai enregistré un disque de jazz, il y a quelques mois, mais c’est encore moins commercial que la musique classique. Le plus important pour moi étant bien sûr l’absolue intégrité musicale.

Vous avez eu la dent dure avec Maria Callas.

Seulement quand j’étais jeune. Depuis, j’ai réalisé que Maria Callas et Elisabeth Schwarzkopf avaient radicalement changé l’univers de l’opéra. Avant elles, le chant était essentiellement vocal. Elles ont introduit une dimension dramatique dans leur façon de chanter. Maria Callas a réussi avec une voix qui n’était pas « belle », dans le sens où on l’entend d’habitude, mais c’est justement cette voix-là qui a révolutionné l’opéra. Sa notoriété n’a cessé de croître, même après sa mort.

Quels sont vos opéras préférés ?

J’ai une très grande affection pour les opéras de Richard Strauss, pour les opéras de W. A. Mozart et l’opéra français, notamment « Manon » de Massenet.

N’est-ce pas difficile de jouer « Manon » alors qu’elle n’a que 16 ans ?

Certains de mes amis m’ont dit que j’étais meilleure dans le rôle maintenant qu’il y a cinq ans. Je me suis inspirée de ma fille qui a 13 ans et je me sens actuellement beaucoup mieux dans ma vie et dans mon corps. La maîtrise de la technique vocale me permet d’obtenir les sons que je veux.

Vous attachez de l’importance aux critiques des médias ?

Oui. J’y suis très sensible. Mais, en règle générale, j’attends la fin d’un spectacle pour les lire afin de ne pas affecter mon moral. Il est vrai cependant que les critiques ne me touchent plus autant qu’à mes débuts.

Les critiques sont plus sévères avec les chanteurs qui sont déjà « établis » ?

Cela dépend des pays... et des critiques. Certains pensent que puisqu’on est connu, cela doit forcément être bien. Mais dans les villes où l’on chante souvent, la critique a une tendance à être plus sévère.

Vous dites que votre ex-mari Rick Ross vous a appris à mieux réagir aux mauvaises critiques. Quelle était sa recette ?

Je prenais tout très à cœur. J’ai appris à ne pas accorder trop d’importance à l’avis d’une seule personne. Peu à peu, je me suis fabriqué une sorte de carapace.

Gérard Mortier, l’actuel directeur de l’Opéra de Paris, vous a demandé de chanter chez lui ?

Nous sommes régulièrement en discussion. Il m’a proposé de chanter dans la reprise de « Rusalka » mais je n’étais pas libre. Pour « Capriccio », il a choisi une autre chanteuse.

Donnez-vous plus d’interviews qu’avant ?

Cela n’a pas changé. Je dois rester en contact avec mon public et le tenir informé de mon actualité, que ce soit les concerts ou les enregistrements discographiques. Les disques sont les seules choses qui restent quand nos carrières - très courtes - sont terminées. Les médias sont très importants pour remplir les salles de concerts.

« Maria Callas a réussi avec une voix qui n’était pas "belle", dans le sens où on l’entend d’habitude, mais c’est justement cette voix-là qui a révolutionné l’opéra. »

Avez-vous du plaisir à lire la presse ?

Oui, mais je manque de temps. Je lis le New York Times tous les jours, mais je ne regarde jamais la télévision, sauf pendant les tournées, quand je suis à l’hôtel.

Vous avez un blog ?

Non.

En aurez-vous un ?

Non, jamais. Ma vie est publique : je n’en ai pas besoin.

Vous avez chanté devant George Bush ou Vladimir Poutine. Qu’est-ce qui vous a motivée ?

Je me sens toujours très honorée lorsque je rencontre des êtres exceptionnels et ceci dans tous les domaines : la politique, la culture, le sport, etc.

Vous êtes ambitieuse ?

Oui, mais c’est un mot ambigu. Je suis ambitieuse dans le sens où je veux toujours apprendre davantage. Je voudrais rester une étudiante toute ma vie.

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

Votre image est importante dans votre carrière. Vous y faites attention ?

Oui, un peu trop à mon goût, mais je dois combler les attentes du public. En tant que soprano lyrique, j’interprète les grandes héroïnes du répertoire qui sont toujours au centre de passions amoureuses. Il est donc capital d’être crédible : c’est pour cela que, depuis plusieurs années, les chanteurs et chanteuses sont devenus plus attentifs à leur apparence.

« Belle, intelligente, glamour et en pleine possession de ses moyens » écrivez-vous à propos d’Elisabeth Schwarzkopf. Ce pourrait être un autoportrait ?

On peut dire cela...

Renata Scotto vous avait confié qu’elle ne considérait plus le chant de la même manière depuis qu’elle avait eu un enfant. Est-ce pareil pour vous avec vos deux filles ?

J’ai atteint un équilibre dans ma vie qui n’existerait probablement pas sans mes enfants. On est moins égoïste avec des enfants. Les priorités ne sont plus les mêmes.

Vous vous intéressez à l’actualité ? Vous vous êtes sentie concernée par ce qui s’est passé le 11 septembre ?

Oui, absolument, même si je travaille beaucoup. J’ai peu de temps libre et je le consacre à mes enfants. Pour ces événements tragiques, j’ai eu l’honneur et l’extrême tristesse d’interpréter « Amazing Grace » lors de la cérémonie commémorative qui a eu lieu à New York.

Soutenez-vous des causes humanitaires ?

Oui, depuis 18 mois je me suis employée à soutenir des programmes d’alphabétisation aux Etats-Unis. A New York, 30 % de la population est analphabète, du fait de l’immigration essentiellement.

Vous êtes une diva capricieuse ?

Non, mais je suis très exigeante dans le travail. Dans une production, je sais exactement ce que je veux. Je voudrais bien être capricieuse, mais ce n’est pas ma nature profonde.

Il paraît que vous n’êtes payée qu’au deuxième acte à l’opéra ?

Oui, tout à fait. C’est une règle générale instaurée pour éviter que les artistes n’interrompent leur prestation.

« Si vous me demandez si j’accepterais de chanter nue ou vêtue de cuir, c’est non ! Je laisse cela aux jeunes. »

Existe-t-il des médias, des journalistes à qui vous refuseriez de donner une interview ?

Cela ne s’est jamais produit. Certains savent qu’il leur serait peut-être difficile de me demander un entretien s’ils ont écrit des choses terribles sur moi. Mais jusqu’à présent, il ne m’a jamais été nécessaire de dire non.

Vous critiquez les mises en scène « trop provocatrices ».

Le critère absolu est l’intelligence et le respect de la partition. Si vous me demandez si j’accepterais de chanter nue ou vêtue de cuir, c’est non ! Je laisse cela aux jeunes.

Est-ce que le marketing dégrade la musique classique ?

C’est un débat récurrent. D’un côté, on voudrait rester très élitiste, sans penser à l’aspect commercial des choses. Et pourtant il est crucial de convaincre et d’attirer le plus grand nombre... Le marketing doit être adapté aux attentes sophistiquées de notre public...

Mais quand vous acceptez de chanter dans « Le Seigneur des Anneaux », n’est-ce pas du marketing ?

C’était très intéressant. Et cela m’a même aidée pour le disque de Haendel que j’ai enregistré par la suite. Je ne l’ai pas fait pour la notoriété : seulement pour essayer quelque chose de différent, approcher l’univers du cinéma. Et puis, cela a fait très plaisir à mes enfants et à leurs amis.

Ce n’était pas pour gagner de l’argent ?

Non, ce n’était pas très lucratif.

Vous êtes fortunée ?

Dans le monde de l’opéra, nous sommes très respectés, mais pas bien payés si l’on compare avec les chanteurs de variétés ou les sportifs, par exemple. Je gagne 175 000 dollars par an au Met [Metropolitan Opera, NDLR], pour l’ensemble de mes représentations.

Avez-vous un regret ?

Je suis dans la période la plus heureuse de ma vie. J’ai la chance de pouvoir chanter, sans peur - alors qu’il y a sept ans, c’était devenu problématique -, ma vie personnelle est au beau fixe. Non, je n’ai aucun regret.

Vous avez dit que le succès était terrifiant, surtout pour une femme.

Ma génération n’a pas été élevée pour avoir du succès, mais plutôt pour rester au second rang... derrière les hommes. J’espère que cela sera différent pour nos enfants. Je suis heureuse, mais c’est difficile pour une femme qui est célèbre d’avoir une relation normale avec un homme. J’espère que c’est différent ici en France.

Le bonheur influence votre façon de chanter ?

Bien sûr, je chante bien mieux quand je suis heureuse. Et plus encore lorsque je suis amoureuse...


 
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