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Carte blanche

Carte blanche à Mouss Benia :

"Même pas cap’"

« Dieu est grand », criait la foule de manifestants. Mais de Damas à Gaza, les croyants paraissaient tout petits dans ma télévision. Alors j’ai passé deux semaines à suivre cette affaire de caricatures pour essayer de comprendre.

Et j’ai vu des barbus faire la queue pour piétiner un grand carré de tissu rouge et blanc. J’ai d’abord cru que c’était le drapeau suisse, pensant que les mecs partaient en guerre contre les paradis fiscaux où vont se planquer les pétrodollars de leurs dirigeants. Mais j’ai appris que c’était les couleurs du Danemark, et que les types en question avaient décidé de ne plus jamais manger de krisprolls pour défendre le Prophète bafoué par des Cabu nordiques.

J’ai vu sur un plateau de télé un certain Philippe Val, qui avait l’air à la fois tendu et content d’être là. Il parlait des caricatures danoises qu’il aurait le courage de publier, au nom de la « libertédéspression » qu’il fallait absolument défendre en achetant son journal. Il expliquait qu’il irait jusqu’au bout, et je me demandais bien vers quel bout il voulait aller. Il ressemblait à un enfant dans la cour d’école, qui joue au « même pas cap’ » avec ses copains. Il était tellement dans son jeu, qu’il promettait de publier des caricatures sur les millions de morts à Auschwitz ou Birkenau. Je me suis interrogé sur ce qu’il était prêt à faire pour m’imposer cette sacro-sainte liberté avec ces numéros supposés spéciaux.

J’ai vu le grand patron de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), qui s’insurgeait contre « l’insulte faite aux musulmans du monde entier ». Je m’étais donc fait insulter sans même m’en rendre compte. Alors, j’ai consulté les satanés dessins sur Internet : ça m’a fait penser à une vanne d’élève de CM2, dont les bides à répétition ne suscitent que la compassion gênée de ses camarades. J’en ai déduit que le type de l’UOIF était un peu susceptible, sans doute parce qu’il n’avait jamais connu l’humiliation d’un chômeur arabe en fin de droit, à qui les employeurs répètent pour la énième fois « On vous rappellera ».

J’ai vu un sondage sur LCI qui annonçait que 76 % des Français trouvaient « l’affaire » préoccupante. J’étais rassuré. Cela signifiait que près de huit personnes sur dix pouvaient se préoccuper de moi. Je me suis dit que j’aurais beaucoup de choses à leur dire, notamment sur les difficultés que je rencontre en ce moment pour trouver un logement. Mais un invité de la chaîne ajoutait que l’Occident se sentait menacé par les tabous des musulmans. Je ne savais pas que je vivais sous l’empire de tabous. Moi qui me croyais si ordinaire, avec ma carte orange et mes cacahuètes grillées devant un match France-Angleterre.

J’ai vu Sarkozy qui affirmait que « l’excès de caricature est toujours préférable à un excès de censure ». J’ai ainsi compris pourquoi il avait alors fait pression auprès d’un éditeur pour empêcher la publication d’un livre sur sa femme : le récit ne devait pas être assez caricatural. Je me suis dit qu’avec un tel président en 2007, il y aura sans doute un formidable bureau de censure chargé de nous garantir le nec plus ultra de la caricature.

J’ai vu des images sur les ambassades danoises en flammes. C’est le moment qu’a choisi ma copine Olga pour m’appeler. Elle annulait notre dîner aux chandelles, et pour mes vacances à Copenhague cet été, elle verrait. Je lui ai rappelé que, malgré ce que disait la télé, je n’étais nullement « un musulman en colère ». En galère, oui. Mais sûrement pas en colère. Je lui ai rappelé qu’à l’heure du haut débit, les dessins avaient mis quatre mois à arriver sur nos écrans et qu’entre-temps, elle avait déjà eu des doutes sur mon éventuelle participation aux émeutes de banlieue. Je ne pensais pas que les crayons de couleur allaient devenir les nouvelles armes de destruction massive. Elle m’a dit qu’on n’était jamais à l’abri.

A la fin, j’en ai conclu que ces piètres dessins avaient eu au moins un mérite. Celui de me faire découvrir à quel point notre démocratie de marché, à travers ses éditorialistes attitrés, ses responsables communautaires ou ses petits hommes de pouvoir, pouvait se retourner elle-même en triste caricature de nos grands idéaux.


 
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