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Carte blanche

Carte blanche à Philippe Lançon :

"Mémoires d’un ancien regardant"

De janvier 1998 à juillet 2000, j’ai chaque jour tenu chronique sur le spectacle audiovisuel pour le quotidien Libération. Premier constat : ce travail est une guerre physique. Je me sens un ancien combattant du regard.

Regarder la télévision n’est certes pas du grand reportage ; le romantisme héroïque et les risques y sont assez limités ; mais, si l’on s’attelle vraiment à la bête, l’exercice est éprouvant. Il y faut deux télés, deux magnétoscopes, pour enregistrer des programmes diffusés à la même heure. Il n’est pas question de parler d’une émission qu’on n’a pas vue de bout en bout. Il est difficile de rater les journaux télévisés : autant vouloir connaître une église sans aller à la messe. La soirée commence vers 19h00 et s’achève rarement avant 1h00. Le lendemain, il faut écrire. Il devient vite impossible de penser à autre chose : la télévision vous rentre dedans.

Elle transforme physiquement et mentalement qui l’affronte. On mange trop de biscuits. On digère mal. On ne bouge pas assez. Souvent, pour se détendre face à tant de violence ou de bêtise, on boit. On éprouve des émotions fortes, inutiles, douteuses. On se scandalise ou l’on s’enthousiasme aussi vite qu’on oublie. Bientôt, on apprend que la mémoire vous trompe du jour au lendemain ; qu’une image efface l’autre et qu’il faut tout enregistrer, tout noter. On attrape des boutons, des nausées, des cauchemars. Les nuits sont en général détestables, pleines d’arrière-goûts plâtreux. Certains matins, on ressemble à Louis de Funès dans « L’aile ou la cuisse », quand il sort gavé de malbouffe par un restaurateur vindicatif. Ou à un naufragé qui, après la tempête, se retrouve seul et nu sur le sable, grelottant sous le froid des dernières projections qui le couvrent. On se sent à la fois lourd, vain, et proche de la panique.

Il faut alors se régénérer. Chercher, dans le rouleau des heures avalées, l’instant fatal. Cet instant ne doit pas seulement amuser, agacer, séduire ou indigner. Il doit faire réfléchir au-delà de la première réaction. Il doit rendre créatif ; en somme, avoir une ombre : un rêve, une idée, une surprise esthétique, quelque chose qui nourrisse et rende un peu meilleur. Certains jours, on ne trouve pas : sur son divan de dissection, le téléspectateur-parapluie ne rencontre aucune image-machine à coudre. Il faut alors sortir, marcher, regarder les femmes, aller au musée, voir ses amis, lire des textes qu’on aime, chercher la vie et la beauté là où elles se trouvent. Ensuite, on écrit. Quand la chronique est bonne, on se sent alchimiste. On a changé la merde en or.

Premier avantage du travail : je n’ai jamais autant lu ni vu de tableaux que pendant ces trente mois-là. Deuxième avantage : je n’ai jamais aussi peu dîné dehors. Toutes mes soirées, sauf une, étaient prises par la télé. Les amis connaissaient ma vie cachée : il leur suffisait de lire chaque matin le journal. Troisième avantage : lorsque par hasard je dînais, j’avais vu tant de choses incroyables que je pouvais divertir une tablée pour la soirée entière. Ils avaient tous voyagé, vu des gens dans la « vraie vie », croisé de « l’autre » ici ou là ; mais c’est moi qui revenais du pays lointain.

Quand j’expliquais la violence subie à des téléspectateurs ordinaires, beaucoup ricanaient sur le thème : « Moi j’aimerais bien être payé pour regarder la télé, hin, hin ! » Le ricanement est le grand réflexe du désenchantement contemporain. Ne ricanez pas, leur répondais-je. Au fond, c’est comme dans « La Nausée » de Sartre : peu à peu, la télévision se met à exister face à vous, contre vous et en vous. Elle prend une autonomie féroce à mesure qu’elle vous vampirise. Elle n’est pas un humanisme, mais, d’une certaine façon, elle est bien un existentialisme.

Je leur disais aussi : regarder la télé par plaisir, par ennui ou par angoisse est une chose ; le faire par devoir professionnel en est une autre. On ne regarde pas ce que l’on veut, mais ce que l’on doit : ce que la majorité regarde ou est censée regarder. Le chroniqueur est un reporter de masse : les trains audiovisuels dont ils parlent arrivent à l’heure ou pas, mais ils sont toujours pleins. C’est là, aux moments de grande écoute, que la télévision prend son sens politique et social. Le critique attire l’attention sur ce qu’il aime ; le chroniqueur écrit sur ce que la plupart ont vu - ou auraient voulu voir, puisque les autres leur en parlent. Il met en perspective, selon son humeur et sa personnalité, le café du commerce ou la cour de récréation.

Ce travail me mène aujourd’hui à un second constat : 1998-2000, c’était il y a bien longtemps. Quand je regarde ce qu’est devenue la télévision, je me sens vieux. J’ai le sentiment que mon « époque », c’est de la préhistoire - enfin, une préhistoire. Juste avant « le Loft », « Star Academy », avant la généralisation de la télé-réalité ; autant dire, à des années lumière. La télévision commerciale vit de ce qu’elle enterre. Émissions et animateurs transitent en accéléré dans l’intestin d’images. Ensuite, ils rejoignent le magasin des accessoires ; on les en sort de temps à autre, comme d’une caverne ombragée, à l’occasion d’émissions commémoratives. Quelques increvables chênes, du genre Drucker, permettent d’évaluer la précipitation du reste.

De 2000 à 2005, tout ce qui me choquait par exception est devenu règle d’audience. J’en ai conclu que le pire, aux heures de grande écoute, est à peu près sûr : comme les enfants et la plupart des hommes de pouvoir, la télévision commerciale a un problème avec les limites. Animée d’une hypocrite et féroce dialectique, elle ne les supporte pas. Elle vit de les transgresser, tout en ne cessant de les prêcher : la morale, c’est bon pour les autres. La messe est dite par des évêques particulièrement vicieux, cyniques et vénaux. Ils appliquent rarement les règles morales dont ils font spectacle devant les autres. Bien entendu, ce spectacle est donné au nom du peuple, et pour son bien : la télévision commerciale est l’outil performant de la pire bourgeoisie. C’est un royaume baroque, dégénéré, de mauvais goût, plein de contraintes et d’apparences : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. Il est dur, mais édifiant, de l’affronter soir après soir.


 
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